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Full text of "Le livre de Baudoyn, conte de Flandre; suivi de fragments du roman de Trasignyes"

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LE  LIVRE 


DE 


BAUDOYN, 


CONTE  DE  FLANDRE. 


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Imprimerie  de  A.  Caisvm. 


En  Allemagne ,  en  France  et  en  Angleterre ,  les  études 
littéraires  du  moyen  âge ,  longtemps  dédaignées ,  ont 
enfin  pris  depuis  quelques  années  un  prodigieux  essor, 
et  l'on  a  senti  le  besoin  de  faire,  pour  les  anciennes  pro- 
ductions littéraires  des  peuples  qui  succédèrent  aux 
Romains  en  Europe,  des  travaux  analogues  à  ceux  des 
érudits  des  XVIe  et  XVIIe  siècles  sur  la  philologie  grecque 
et  latine.  En  France,  au  commencement  du XIXe siècle , 
MM.  De  la  Rue,  Roquefort,Méon,PIuquetetRaynouard, 
ont  par  leurs  travaux  appelé  l'attention  sur  la  littérature 
des   troubadours  et  des   trouvères  :   après    eux   ont 


paru  (*)  MM.  Monin,  Francisque  Michel,  Paulin  Paris, 
Montmerqué  et  plusieurs  autres  qui  ont  jeté  de  nou- 
velles lumières  et  un  nouvel  intérêt  sur  cette  branche 
de  littérature.  En  Allemagne,  M.  Bekker,  éditeur  du 
célèbre  roman  français  de  Fier-à-Bras ,  MM.  Griinm  frè- 
res ,  Lachmann  ,  Benecke ,  Mone  ont  publié  des  ouvra- 
ges importants,  ou  rendu  dans  cette  partie  d'immenses 
services.  Outre  MM.   Grimm  et  Mone,  MM.  Graeler, 
Weckerling,  Hoffmann  von  Fallersîeben,  Kaestner,  etc., 
ont  remis  en  lumière  et  illustré  bon  nombre  de  nos 
premières  poésies  flamandes  qui  sont  en  général  plus 
appréciées  en  Allemagne  que  chez  nous.  A  Copenhague, 
il  s'est  formé  dans  ces  derniers  temps  une  société  histo- 
rique qui ,  sans  compter  différentes  chroniques  natio- 
nales, a  déjà  publié  plusieurs  volumes  de  poésies  des 
Bardes  du  Nord  :  les  textes  en  sont  accompagnés  de 
traductions  polyglottes ,  et  enrichis  d'excellents  com- 
mentaires critiques,  qui  méritent  de  servir  de  modèles. 
En  Angleterre,   Walter-Scott  lui-même  s'est    occupé 
non-seulement  de  la  littérature  primitive  de  son  pays, 
mais  encore  de  celle  de  la  France ,  à  laquelle  il  a  em- 
prunté d'admirables  pages. 

Un  fait  que  l'on  a  reconnu  depuis  quelque  temps  % 

(*)  Voyez  l'excellent  livre  publié  en  Allemand,  par  M.  F.  Wolff  sur 
les  derniers  travaux  faits  en  France  pour  la  publication  des  anciennes 
épopées  nationales,  Vienne,   Beck ,   1833,  in-8.  de   182  pp. 


*f  vij  f* 

c'est  que  la  Belgique  au  moyen  âge  a  produit  plus  de 
poètes,  proportion  gardée,  que  beaucoup  d'autres 
contrées.  On  sait  que  Lille ,  Douai ,  Valenciennes  et 
Cambrai  ont  donné  naissance  à  des  hommes  qui  culti- 
vèrent les  premiers  la  poésie  française  avec  succès. 
Mr  Arthur  Dinaux  dans  un  article  extrêmement  intéres- 
sant (*)  nous  a  donné  dernièrement  la  liste  de  tous 
ceux  que  revendique  cette  dernière  ville.  Tandis  que 
dans  la  partie  française  de  notre  pays ,  les  trouvères 
cultivaient  les  muses  avec  plus  de  succès  que  dans  le  cœur 
de  la  France ,  la  partie  flamande  réclame  pour  elle  pres- 
que tous  les  auteurs  qui  écrivirent  alors  dans  son  dia- 
lecte ;  elle  peut  opposer  les  noms  de  cinquante  auteurs, 
qui  vécurent  avant  le  XVIe  siècle ,  à  ceux  de  deux  ou 
trois  que  la  Hollande  compte  à  cette  époque. 

Pour  nous ,  moins  heureux  que  les  peuples  cités 
plus  haut,  nous  avons  pendant  longtemps  négligé  nos 
propres  trésors  littéraires ,  ou  nous  ne  les  avons  laissé 
fouiller  que  par  des  mains  étrangères.  Jusqu'à  ce  jour 
nous  n'avons  encore  fait  que  des  progrès  peu  marqués 
dans  cette  partie  de  l'histoire  de  notre  littérature ,  qui 
devrait  avoir  pour  nous  des  attraits  si  vifs,  puisque  ces 
anciens  monuments  nous  retracent  avec  tant  de  naiveté 


(*)  Archives  du  Nord   de  la  France   et  du  Midi    de  la  Belgique,  vol.  lll 
2e  et  3e  livraisons. 


*f  viij  #*- 

et  de  simplesse,  les  mœurs  de  nos  pères ,  beaucoup 
mieux  que  pourraient  le  faire  de  graves  historiens.  Et 
comment  y  aurait-on  pris  quelqu'intérêt ,  quand  notre 
public  accueille  avec  indifférence  même  les  productions 
contemporaines  ?  Pour  qu'on  ne  nous  taxe  point  d'in- 
justice ,  hâtons-nous  cependant  de  dire ,  que  de  géné- 
reux efforts  ont  été  tentés  chez  nous  et  que  les  derniers 
ont  été  couronnés  de  succès.  M.  le  baron  de  Reiffenberg 
par  des  articles  spirituels  insérés  dans  des  recueils  péri- 
rodiques ,  a  été  l'un  des  premiers  à  appeler  l'attention 
sur  les  études  du  moyen  âge;  et  M.  Delmotte,  enlevé 
trop  tôt  aux  lettres ,  a  pris  l'initiative  par  la  publication 
d'un  ouvrage  complet,  appartenant  à  la  littérature  de 
l'ancienne  Belgique  (*).  Après  lui,  M.  Willems,  en  met- 
tant au  jour  le  poème  de  van  Heelu  (**),  a  rendu  non- 
seulement  un  service  à  notre  histoire  9  mais  encore  à 
notre  vieille  littérature.  Son  beau  travail  nous  fait  bien 
augurer  de  la  Commission  Royale  d'histoire  pour  la 
publication  des  chroniques  belges. 


(*)  Les  Tournois  de  Chauvenci ,  donnés  vers  la  fin  du  xme  siècle  ,  décrits 
par  Jacq.  Brétex.  1285.  Annotés  par  feu  Philibert  Delmotte,  bibliothécaire  de 
la  ville  de  Mons ,  et  publiés  par  M.  Delmotte  ,  son  fils,  bibliothécaire  ,  etc.  à 
Mons.  Valenciennes  ,  Prignet ,   1835,  in-8.  édition  de  luxe. 

v**)  Chronique  en  vers  de  Jean  Heelu ,  ou  relation  de  la  bataille  de  Woe- 
ringen ,  publiée  par  P.  F.  Willems  ,  membre  de  l'Académie.  Bruxelles  , 
Hayez,   1836,    in-4.    de   txix  et  611    pages. 

Ce  poème  forme  le  premier  volume  de  la  collection  des  chroniques  belges 
inédites ,  publiée  par  ordre  du  Gouvernement. 


Pour  nous,  en  donnant  la  réimpression  d'un  ouvrage 
d'un  genre  jusqu'ici  peu  apprécié  en  Belgique,  que  l'on 
nous  permette  de  jeter  un  coup  d'œil  sur  l'utilité  que 
l'on  peut  retirer  de  la  lecture  des  anciens  romans  de 
chevalerie.  Bien  que  ce  sujet  ait  été  traité  maintes  fois, 
il  est  de  ces  choses  qu'il  est  bon  de  répéter,  afin  qu'elles 
se  popularisent. 

Le  savant  père  Labbe  qui  a  rendu  tant  de  services 
à  l'histoire  ecclésiastique  et  profane,  en  tirant  de  la 
poussière  et  de  l'oubli  une  foule  de  documents  pré- 
cieux, appelait  immondices  des  bibliothèques,  meras 
bibliothecarum  quisquilias y  les  meilleurs  et  les  plus 
anciens  romans  de  chevalerie ,  tels  que  ceux  de  Lancelot, 
de  Perce  forest,  de  Guiron  le  Courtois ,  dit  bon  chevalier 
Tristan ,  d' Artus ,  de  Berthe  au  long  pied ,  etc.  etc. 
Mais  l'opinion  de  ce  savant ,  dans  un  matière  étrangère 
à  ses  études,  nous  semble  n'infirmer  en  rien  le  juge- 
ment d'un  grand  nombre  d'écrivains  célèbres  qui  nous 
ont  montré  quels  fruits  l'on  pouvait  recueillir  de  la 
lecture  de  ces  mêmes  romans,  sous  le  rapport  des 
antiquités ,  de  l'histoire ,  de  la  géographie ,  de  la 
généalogie ,  des  mœurs  et  coutumes.  (*) 


O  Voyez ,  La  Curne  de  Sainte-Palaye  et  Gordou  de  Percel  (Lenglet  du  Frcs- 
noy  )  ipassim. 


Du  Cange,  dans  son  glossaire  latin,  et  dans  ses 
savantes  dissertations  ;  Du  Chesne ,  dans  ses  généalogies  ; 
le  père  Ménestrier ,  dans  ses  divers  traités  sur  la  cheva- 
lerie ,  le  blason,  la  noblesse  ,  les  tournois,  etc  ;  Pasquier 
et  Fauchet ,  dans  leurs  immenses  recherches  sur  tous  les 
points  des  antiquités  de  la  France;  Favin  et  la  Colombière 
dans  leurs  théâtres  d'honneur  et  de  chevalerie  ;  la 
plupart  de  ceux  qui  ont  écrit  l'histoire  particulière  des 
provinces  et  des  villes ,  M.  le  Président  de  Valbonnais , 
D.  Vaissette  et  D.  Calmet,  tous  généralement  font 
souvent  usage  des  anciens  romans.  Auguste  Galland , 
Catel ,  Caseneuve ,  et  ceux  qui  ont  écrit  avec  le  plus 
de  profondeur  sur  les  matières  féodales,  n'ont  pas 
dédaigné  de  s'appuyer  de  l'autorité  des  romanciers , 
dans  les  plus  grandes  questions  de  la  jurisprudence  ; 
et  plusieurs  nous  ont  laissé  des  témoignages  formels  du 
profit  qu'on  peut  tirer  de  la  lecture  des  romans. 

L'autorité  de  Jean  Le  Laboureur  paraît  si  respectable 
à  La  Curne  de  Sainte-Palaye ,  qu'il  en  cite  un  passage 
important  que  nous  nous  faisons  un  plaisir  de  lui 
emprunter.  Dans  son  Histoire  de  la  Pairie,  pag.  ^80 , 
cet  auteur  ,  ayant  fait  mention  de  la  coutume  de  créer 
des  chevaliers  avant  et  après  les  batailles  ou  les  assauts, 
s'exprime  ainsi  : 

<c  Je  parlerai  au  chapitre  suivant  de  cette  distinction 


entre  les  maisons  nobles ,  par  la  quantité  de  fiefs  :  et 
comme  je  ne  dois  toucher  ici  que  la  différence  entre 
les  personnes ,  je  dirai  qu'elle  était  si  grande ,  que  les 
romans  n'ont  rien  exagéré }  quant  au  respect  qu'ils  font 
rendre  aux  chevaliers  par  les  simples  écuyers,  qui 
n'osaient  jamais  tenir  devant  eux.  Les  coutumes  des 
tournois  nous  ont  conservé  les  marques  de  cette  sou- 
mission ,  parce  qu'on  en  empruntait  l'ordre  et  les 
cérémonies  de  ces  vieux  romans ,  dont  la  lecture  est 
justement  condamnée  à  l'égard  des  ignorants  :  mais  je 
soutiendrais  bien  qu'il  y  a  de  la  honte  à  un  savant  de 
ne  les  avoir  pas  lus ,  ou  de  les  avoir  lus  sans  profit.  Il  est 
vrai  qu'il  y  a  des  amours  un  peu  trop  libertines  et  un 
peu  trop  naïvement  exprimées  :  mais  c'est  un  portrait 
du  vieux  temps ,  qui  ne  doit  pas  faire  plus  d'impression 
que  ces  restes  de  sculpture  des  anciens,  dont  on  ne 
considère  que  la  perfection  de  l'art ,  sans  s'offenser  des 
nudités ,  et  sans  y  faire  même  aucune  réflexion.  Je  dirai 
même  en  leur  faveur  que  leur  lecture  est  moins  dange- 
reuse que  celle  des  modernes ,  où  le  poison  n'est  que 
mieux  préparé.  Je  devais  cette  apologie  à  nos  vieux 
romans  de  chevalier  errans  ,  pour  le  service  que  j'en  ai 
tiré ,  et  pour  faire  valoir  leur  autorité  en  matière  de 
chevalerie ,  et  même  pour  la  pairie  de  France ,  dont 
quelques-uns  nous  représentent  les  droits  et  les  préro- 


gatives ,  telles  qu'el  les  étaient  du  temps  de  leurs  auteurs .  » 
Dans  le  livre  de  Baudouin  >  les  lecteurs  les  plus  scru- 
puleux n'ont  point  à  redouter  le  récit  de  ces  amours 
trop  libertines  et  trop  naïvement  exprimées ,  dont  parle 
Le  Laboureur,  et  qui  en  effet  donnent  une  idée  fort  peu 
avantageuse  des  mœurs  de  ce  moyen  âge  tant  vanté  , 
s'il  est  vrai  que  la  littérature  soit  l'expression  de  la 
société.  Notre  auteur  au  contraire  est  d'une  réserve  bien 
rare  pour  l'époque  à  laquelle  il  a  écrit  :  chez  lui 
l'amour  joue  un  rôle  bien  secondaire ,  et  il  n'en  parle , 
pour  ainsi  dire ,  qu'en  passant.  Il  semble  n'avoir  réservé 
toutes  ses  couleurs  que  pour  peindre  les  combats,  les 
grands  coups  de  cimeterre  et  de  lance  que  les  Chrétiens 
portaient  aux  Sarrasins,  leur  amour  sans  bornes 
pour  la  religion  du  Christ,  leur  bravoure  dans  les 
combats,  leur  fidélité  à  toute  épreuve  envers  leur 
souverain.  Si  quelque  chevalier  félon  et  déloyal  trahit 
la  foi  jurée,  il  reçoit  aussitôt  son  châtiment  de  la  main 
des  hommes,  et  par  l'effet  de  la  vengeance  divine. 
Voyez  ce  comte  de  Haultefeuille  qui  trahit  Baudouin  et 
le  fait  tomber  dans  les  chaînes  des  Sarrasins  :  il  est  aus- 
sitôt puni  de  mort.  —  La  morale  de  ce  livre  n'est  ni 
moins  importante,  ni  moins  sensible  que  celle  des 
plus  beaux  poèmes  de  l'antiquité  grecque  et  latine  dont 
on  forme  encore  l'esprit  et  le  cœur  des  jeunes  gens. 


*§■  xiiJ  #*- 

Sans  parler  de  la  géographie,  des  institutions  judiciai- 
res et  chevaleresques,  de  la  généalogie  et  des  coutumes , 
nous  emprunterons,pour  prouver  combien  l'histoire  peut 
retirer  de  profits  de  la  lecture  des  romans  de  chevalerie, 
un  passage  de  La  Curne  de  Sainte-Palaye  lui-même  : 

«  On  ne  peut  disconvenir  que  plusieurs  de  nos  an- 
ciens romans  ne  soient  purement  historiques,  et  qu'ils 
ne  tiennent  de  l'invention  que  quelques  circonstances 
merveilleuses ,  souvent  exagérées  ,  dont  il  est  aisé 
de  débarrasser  le  fond  de  l'histoire ,  si  l'on  écarte  tout 
ce  qui  s'éloignant  de  la  vraisemblance,  n'a  que  l'air 
d'une  vaine  parure,  et  ne  s'accorde  point  avec  les  autres 
événements  connus  par  des  écrivains  plus  graves  et  plus 
sincères.  Mais  dans  les  romans  qui  sont  le  plus  remplis 
de  fables ,  il  se  rencontre  des  faits  qui  appartiennent 
à  l'histoire  ,  et  qui ,  pour  être  déplacés  de  leur  ordre 
chronologique,  ne  laisseront  pas  de  pouvoir  nous 
donner  quelques  lumières.  Les  auteurs  de  ces  ouvrages 
ne  pouvant  rien  inventer  de  leur  propre  fonds,  semblent, 
à  l'aide  de  quelque  lecture,  avoir  emprunté  les  faits  ou 
les  circonstances  dont  ils  ont  orné  leurs  récits  ,  soit  des 
chansons  historiques  qui  avaient  cours,  soit  des  historiens 
connus  de  leur  temps,  et  qui  se  sont  perdus  depuis  (*).  » 

(*)  Voy.  mém.  concern.   la  lecture  des  anc.  rom.  de  chevalerie,  p.  219 
et  120. 


Pour  nous,  nous  irons   plus  ioin  que  La  Curne  de 
Sainte-Palaye  ;  nous  pouverons  par  un  exemple ,  puisé 
dans  le  livre  même  de  Baudouin,  que  les  romans  révè- 
lent par  fois  les  causes  secrètes  de  certains  événements, 
dont  la  connaissance  a  échappé  aux  historiens  et  aux 
chroniqueurs.  Et  qu'y  a-t-il  d'étonnant?  Ne  sait-on  pas 
que  la  plupart  des  romans  étaient  composés  par  des 
hérauts  d'armes  et  des  trouvères  qui  allaient  les  réciter, 
les  déclamer,  les  chanter  dans  les  châteaux  des  seigneurs? 
que   ces  hérauts  d'armes  ,   choisis  pour  raconter  les 
exploits  de  leurs  seigneurs  ,   étaient  ,   selon   le  père 
Ménestrier  (Chev.  anc.  et  mod.  Paris,   1683,  in-12. 
chap.  5)  des  personnes  que  l'on  croyait  avoir  de  l'esprit, 
du  savoir  et  de  l'expérience  ?  N'est-il  pas  probable  que 
ces  trouvères,  parcourant  tous  les  châteaux,  admis  quel- 
quefois dans  l'intimité  des  cours ,  et  fêtés  par  les  che- 
valiers qui  avaient  intérêt  à  mériter  leurs  bonnes  grâces, 
n'aient  souvent  connu  des  secrets  et  des  intrigues  qui 
ont  échappé  aux  chroniqueurs  écrivant  leurs  histoires 
dans  la  solitude  de  leur  cellule?  Ouvrez  tous  les  écrivains 
qui  nous  parlent  de  la  réception  de  Ferrand  en  Flandre 
et  de  son  épouse  Jeanne  :  ils  nous  disent  que  Gand  et 
d'autres  villes  de  Flandre  leur  fermèrent  leurs  portes, 
sans  nous  dire  pourquoi  :  aussi  ne  comprenons-nous 
rien  à  la  conduite  des  Flamands  qui  nous  parait  plus 


que  déraisonnable.  Le  livre  de  Baudouin  au  contraire  , 
nous  dit  d'une  manière  fort  claire  que  les  Flamands  ne 
voulurent  pas  reconnaître  pour  leur  comte  un  prince 
qui  était  serf  du  roi  de  France. 

«  Dame ,  dit  à  Jeanne ,  le  sire  de  Tournay,  l'un  des 
chevaliers  qui  étaient  allés  offrir  un  présent  au  roi  de 
France  de  la  part  de  Ferrand,  Dame,  lui  dit-il,  moult 
aigrement,  vous  nous  avez  laidement  servis  :  car  vostre 
mari  est  serf  du  roy  de  France  et  s'en  vanta  le  roy  en 
nostre  présence  à  Paris,  et  que  si  fut  son  père  et  le  roy  de 
Portingal  qui  est  à  présent.  Or  est  ainsi  que  nul  serf  ne 
peut  tenir  plain  pié  de  terre  que  son  seigneur  n'aist, 
si  luy  plaist;  ou  il  le  peult  faire  prendre  ou  faire  noyer, 
se  il  mesprent  riens  envers  luy.  Dame ,  prenes  vostre 
serf,  qu'il  soit  mauldit  de  Dieu  et  vous  en  ailes  en  Por- 
tugal, où  sont  les  serves  gens  :  car  jamais  serf  n'aura 
sur  les  Flamands  aulcune  mestrise  et  vueilles  bien  sça- 
voir  que  si  Ferrand  est  encore  xv  jours  par  desçà,  nous 
luy  ferons  coupper  la  teste.  » 

Ce  langage  est  un  peu  cru  ;  mais  il  peint  énergi- 
quement  les  causes  de  la  répugnance  que  montré  * 
rent  les  Gantois  pour  l'administration  de  Ferrand , 
et  combien  en  tout  temps  ils  furent  jaloux  de  leur 
indépendance.  Un  autre  trait  ne  nous  fait  pas  moins 
bien  connaître  leur  fierté  de  caractère.   Lorsque  ces 


•*§■  xvi  §* 

mêmes  chevaliers ,  furent  sur  le  point  de  quitter  la 
cour  du  roi  de  France ,  après  avoir  reçu  sa  réponse,  ce 
prince  ordonna  au  comte  d'Estampes  ce  d'allers  à  ses  esta- 
bles  etprandre  six  de  meilleurs  chevaulx  pour  les  présen- 
ter aux  six  chevaliers  :  mais  ils  ne  les  daignèrent  pran- 
dre,  mais  les  reffurent  moult  orgueilleusement  et  dirent 
qu'ils  ne  le  prendroient  point  et  qu'ilzen  avoientasses.» 
Ils  ne  croyaient  pas  pouvoir  accepter  de  cadeau  d'un 
monarque  qui  avait  humilié  leur  amour-propre  national. 
Le  livre  de  Baudouin  renferme  des  détails  extrême- 
ment intéressants  et  neufs  sur  beaucoup  de  points  de 
notre  histoire  flamande  ,  tels  que  sur  le  mariage ,  les 
aventures  lointaines  et  la  mort  de  Baudouin  ou  plutôt  de 
l'imposteur  qui  avait  emprunté  son  nom  ,  sur  la  vie  de 
ses  filles  Marguerite  et  Jeanne,  qui  toutes  deux  ont  été 
si  malheureuses  ;  sur  la  fameuse  bataille  de  Bouvines , 
l'emprisonnement,  la  longue  détention  et  la  mort  de 
Ferrand  ,  qui  aurait  été  fils  naturel  du  roi  de  France  ; 
sur  la  mort  tragique  de  l'épouse  de  Robert  de  Béthune, 
que  celui-ci  tua  d'un  coup  de  frein  de  bride  dore\ 
comme  ayant  empoisonné  son  fils  Charlon,  etc.  ,  etc. 
Ces  détails,  quoique  s'éloignant  parfois  de  la  vérité  his- 
torique, et  empreints  d'un  caractère  fabuleux,  n'en  ser- 
vent pas  moins  à  nous  faire  apprécier  le  véritable  ca- 
ractère de  l'époque.  Mais  l'auteur  ne  fait  pas  mention 


de  Paventure  romanesque  qui  serait  arrivée  à  Bau- 
douin IX ,  lorsque  ce  prince  était  retenu  dans  la  prison 
de  Joannice,  roi  des  Bulgares,  et  aurait  résisté,  nouveau 
Joseph,  aux  séductions  de  la  femme  de  ce  barbare,  qui 
voulait  l'épouser  et  se  sauver  en  Flandre  avec  lui.  Notre 
roman  accuse  positivement  Jeanne  d'avoir  fait  pendre 
son  père,  pour  jouir  paisiblement  avec  le  comte  Fer- 
rand  du  gouvernement  de  la  Flandre.  On  sait  que  cet 
épisode  tragique  a  fourni  à  plusieurs  auteurs  moder- 
nes des  sujets  de  drame,  et  que  des  historiens  s'en  sont 
emparés  comme  d'un  fait  réel.  Nous  ne  citerons  que 
les  Imposteurs  insignes  y  par  J.-B.  de  Rocoles,  historio- 
graphe de  France  et  de  Brandebourg.  Amst.  1683. 
«  Tous  les  habitants  de  la  ville  de  l'Isle  croyent ,  dit-il , 
page  129,  que  la  comtesse  Jeanne  fut  persuadée,  après 
l'exécution  de  cet  homme,  que  c'étoit  effectivement  son 
père,  parce  que  dans  le  moment  qu'on  le  menoit  au  sup- 
plice ,  il  déclara  que  sa  fille  la  comtesse  avoit  un  certain 
signal  en  la  partie  que  la  pudeur  ne  veut  pas  qu'on  voye, 
qui  n'étoit  connu  qu'à  luy ,  à  sa  femme  et  à  sa  nourrice,  et 
dontlaconnoissancene  pouvoit  avoir  esté  divulgée,  cette 
nourrice  estant  morte  depuis  longtemps  ;  et  que,  plûtost 
sur  cette  dernière  déclaration  que  pour  raison  de  l'instinct 
naturel  au  sexe ,  d'estre  inesgal  et  flottant,  elle  eust  un 
extrême  déplaisir  de  l'avoir  fait  mourir  de  la  sorte  ;  que 


*§  xviij  Rê- 
veur appàisev  ses  mânes  ou  plutost  la  colère  de  l'éternel 
pour  un  tel  parricide ,  et  pour  faire  prier  Dieu  pour 
son  ame,  selon  la  pratique  de  ce  temps-là,  elle  fonda 
un  grand  hospital  à  l'Isle  qu'on  nomme  Ylfospital-con- 
tesse,  là  où  l'on  voit  des  armes  et  les  marques  du  sujet 
de  la  fondation ,  savoir  est  une  potence  aux  murailles 
et  aux  vitres,  voire  jusques  aux  courtines  deslicts,aux 
plats,  aux  assietes,  nappes  et  servietes.  Ce  qu'assuré- 
ment les  directeurs  dudit  hospital  n'auroient  par  souf- 
fert ,  si  l'acte  de  la  fondation  n'authorisoit  la  croyance 
du  vulgaire  ;  ainsi  l'on  ne  doit  pas  s'estonner  si  toute 
l'Europe  resta  dans  le  doute,  si  ce  fut  avec  justice  que 
la  comtesse  fit  mourir  cet  imposteur.  » 

Pour  nous,  nous  regardons  comme  erronée  cette  tra- 
dition populaire,  que  Ton  s'est  efforcé  de  faire  revivre 
depuis  peu. 

Il  y  aurait  un  bien  beau  chapitre  à  faire  pour  celui  qui 
voudrait  décrire  l'influence  des  romans  de  chevalerie  sur 
les  mœurs  au  moyen  âge  :  quelques  auteurs  ont  déjà 
traité  cette  question  sous  plusieurs  de  ses  faces.  Nous 
nous  contenterons  de  recueillir  parmi  les  noms  d'hom- 
mes et  de  monuments  de  la  Belgique  les  souvenirs  qui 
se  rattachent  à  ces  vieilles  épopées,  pour  prouver  com- 
bien les  chants  de  nos  rapsodes  nationaux  ont  dû  être 
populaires  dans  notre  pays. 


On  remarque  que  de  tout  temps  la  mode  a  exercé 
son  influence  jusque  sur  les  noms  des  hommes.  A 
l'époque  de  la  révolution  française ,  quand  on  voulait 
imiter  en  tout  les  Grecs  et  les  Romains  ,  on  a  vu  ressus- 
citer les  Thrasibule,  les  Socrate,  les  Alcibiade ,  les  Ca- 
ton ,  les  Brutus,  etc.  C'était  alors  une  manie  politique  ; 
des  causes  bien  moins  graves  ont  souvent  déterminé 
les  familles  dans  le  choix  des  noms  qu'elles  donnaient  à 
leurs  enfants.  On  sait  que  de  nos  jours  la  lecture  des 
ouvrages  de  Bernardin  de  S.  Pierre,  et  deMMmesCottin 
et  de  Staël ,  ont  été  la  véritable  source  à  laquelle  on 
a  emprunté  les  noms  de  Virginie,  de  Corinne,  de  Mal- 
vina  ,  etc.  Cette  manière  d'adopter  pour  les  enfants  les 
noms  de  héros  de  romans  est  loin  de  ne  dater  que  de 
nos  jours.  Au  moyen  âge  la  lecture  de  ce  genre  de  livres 
a  exercé  sous  ce  rapport  une  influence  si  sensible  qu'elle 
mérite  d'attirer  notre  attention,  parce  qu'elle  offre  une 
des  preuves  les  plus  frappantes  du  goût  de  notre 
pays  pour  ces  sortes  de  compositions  et  de  la  profonde 
impression  qu'elles  firent  sur  les  esprits. 

Un  passage  naïf  d'un  de  nos  auteurs  du  XIVe  siè- 
cle ,  Jacques  de  Hémericourt ,  nous  prouve  que  la 
lecture  des  romans  de  chevalerie  formait  une  partie  de 
l'éducation  de  la  jeunesse.  Voici  en  quels  termes  il  parle 
de  la  fille  d'un  noble  de  Hesbaie:  Ilh  faisoit  (  le  Sire  de 


Warfusée  )  sa  dite  filhe,  par  ses  maistresses,  nourir  en 
grant  estât,  aprendre  et  ensengnier  tos  ébatemens  que 
nobles  damoiselle  doyent  savoir ,  de  overeir  d'or  et  de 
soie,  et  de  lire  ses  hoires,  remans  de  batailhes,joweir  az 
eskas  et  az  tables ,  etc.  (*) 

On  voit  que  dès  la  plus  tendre  jeunesse  la  lecture 
des  romans  de  batailles  ou  de  chevalerie  était  mise  à 
côté  de  celle  des  heures:  il  devait  nécessairement  arri- 
ver que  des  esprits ,  nourris  par  la  lecture  et  frappés 
des  exemples  de  prouesse  et  de  courtoisie ,  ne  résiste- 
raient pas  au  plaisir  de  donner  à  leurs  enfants  les  noms 
de  ceux  qu'on  voulait  leur  proposer  comme  modèles 
de  courage  ou  de  vertu. 

L'Église  était  à  cette  époque  peu  difficile  et  l'usage 
de  ne  choisir  les  noms  que  dans  la  légende  des  Saints 
était  loin  d'être  rigoureusement  observé.  Chose  singu- 
lière !  les  poésies  avaient  rendu  les  noms  de  Charle- 
magne,  de  Roland  et  d'Olivier  tellement  célèbres  , 
qu'ils  avaient  fini  par  trouver  place  jusque  dans  les 
martyrologes.  Ce  n'est  qu'assez  tard  que  le  premier  en 
fut  généralement  rayé ,  après  avoir  été  pendant  long- 
temps vénéré  comme  saint  dans  beaucoup  de  loca- 
lités.    Quant  aux   deux  autres  dont  le  nom    ne  se 

(  *  )  Miroir  des  Nobles  de  Hasbaye.  page  6. 


*i  xxi  f*- 

trouve  dans  aucun  ancien  manuscrit  (*)  des  martyro- 
loges ,  ils  s'y  étaient  glissés ,  en  France ,  vers  le  XIVe 
ou  le  XVe  siècle,  c'est-à-dire  à  l'époque  que  les  livres 
de  chevalerie    trouvaient  le  plus  de  lecteurs. 

Il  serait  facile,  en  compulsant  nos  annales,  de  rencon- 
trer un  nombre  considérable  de  ces  noms  empruntés  bien 
certainement  plutôt  aux  romans ,  qu'aux  légendes  de 
l'église.  Des  recherches  un  peu  approfondies  dans  cette 
partie  nous  conduiraient  à  des  résultats  assez  curieux , 
qui  prouveraient  combien  les  livres  de  chevalerie  ont  eu 
de  vogue  parmi  nous;  elles  nous  permettraient  de  déter- 
miner avec  certitude  non  seulement  l'époque  à  laquelle 
ces  livres  ont  trouvé  le  plus  de  lecteurs,  mais  encore  le 
cycle  romanesque  qui  a  eu  le  plus  de  succès  chez  nos 
ancêtres. 

On  sait  qu'au  XIIe  siècle ,  on  commença  générale- 
ment par  toute  l'Europe  à  cultiver  la  poésie  dans 
les  langues  vulgaires  ,  et  que  dans  les  premières 
années  du  XVIIe  seulement ,  la  littérature  du  moyen 
âge,  faisant    place   aux  chefs-d'œuvre   de    l'antiquité 


(*)  Molanus,  qui  dans  les  premières  éditions  de  son  martyrologe  n'avait  pas 
parlé  de  nos  deux  paladins ,  a  fini  par  leur  accorder  une  place  dans  sa  dernière  - 
et  Solerius  en  reproduisant  ce  passage,  a  eu  soin  de  dire  que  c'était  une  addition 
de  Molanus.  Voici  ce  qu'on  y  lit  à  leur  égard  :  In  Galliis  Rolandi  Comitis 
Ccnomanensis ,  Oliverii  et  sociorum }  qui  jitxta  Pampelonem ,  sub  Pyreneis 
montibus ,  pro  Chrisio  pugnantes }   Carolo  Mogno  imperante  ,  occubuerunt. 


-*§•  xx"  #*- 

et  raillée  par  le  spirituel  Cervantes  ,  tomba  dans 
l'oubli  avec  les  Amadis.  Eh  bien  !  c'est  précisément 
durant  cette  période  que  nous  trouvons  celte  grande 
quantité  de  noms  empruntés  aux  romans.  Qu'il  nous 
suffise  d'éveiller  l'attention  sur  ce  point  et  de  citer  un 
très-petit  nombre  d'exemples  à  l'appui  de  ce  que  nous 
venons  d'avancer. 

Même  avant  la  découverte  d'un  fragment  flamand  des 
Nibelungen,  M.  Mone  avait  préjugé,  d'après  la  simple 
existence  chez  nous  de  quelques  noms  évidemment 
empruntés  à  ce  beau  poème,  que  nos  ancêtres  devaient 
en  avoir  eu  connaissance. 

Le  cycle  d'Artur  a  été  en  général  moins  répandu  en 
Belgique  que  celui  de  Charlemagne;cependant  dès  le  XIIe 
siècle,  le  nom  d'Ivain (Iwanus)  était  employé  chez  nous, 
etlvain,  châtelain  d'Alost,  joue  un  assez  grand  rôle  dans 
cette  période  de  l'histoire  de  Flandre.  Parmi  les  magis- 
trats de  Bruxelles  au  XIVe  siècle, nous  trouvons  Ivain  de 
Mol,  fils  d'Ivain  et  plus  tard  Ivain  de  Mol,  filsdeThierri. 
Au  XVe  siècle,  les  fastes  consulaires  de  nos  villes  nous 
offrent  un  grand  nombre  d'individus  qui  s'appelaient 
Lancelot.  A  Bruxelles,  nous  trouvons  en  1477,  un 
échevin  Lancelot  van  Gindertale  ;  à  Anvers  un  Lan- 
celot van  Ursel,  amman  en  1483,  et  un  échevin  du 
même    nom  en  1540  ;  en  1564  Lancelot  van  Keslelt 


était  trésorier  de  la  même  ville  et  Lanceîot  'T  Seraerts 
y  était  échevin  en  1587.  Le  nom  de  Perceval ,  quoique 
moins  répandu  que  le  précédent,  n'était  cependant  pas 
inconnu.  Perceval  de  Halewyn  assistait  à  un  tournois 
à  Bruges  en  1440  ;  et  un  Pierre  Percheval  vivait  à  Ath, 
en  1577. 

Mais  c'est  surtout  dans  le  cycle  de  Charlemagne 
que  l'on  avait  le  plus  amplement  puisé.  Les  Olivier, 
les  Roland  ,  les  Oger ,  les  Renaud ,  les  Roger ,  etc. ,  se 
lisent  à  chaque  page  de  notre  histoire.  Il  n'est 
pas  jusqu'aux  noms  de  Maugis  et  de  Tristan  qui  n'aient 
été  adoptés. 

Outre  les  dénominations  tirées  des  fictions  qui  ap- 
partiennent entièrement  au  moyen  âge  ,  il  est  évi- 
dent que  les  nombreux  Hector,  Alexandre,  etc.,  qui  se 
rencontrent  avant  la  renaissance  des  lettres  ont  été  ainsi 
appelés  ,  non  pas  justement  par  suite  de  la  lecture 
des  chefs-d'œuvre  de  l'antiquité ,  qui  étaient  presque 
tout-à-fait  tombés  dans  l'oubli  ;  mais  bien  plus  à  cause 
des  romans  que  des  auteurs  du  moyen  âge  avaient 
brodés  sur  des  sujets  puisés  chez  les  anciens. 

Il  est  à  remarquer  que  ces  noms  ainsi  empruntés 
aux  productions  littéraires,  étaient  le  plus  souvent  por- 
tés par  des  gens  de  la  haute  classe,  par  des  chevaliers, 
des  nobles,  des  magistrats,  etc.  ;  parce  que  c'était  préci- 


«*§■  xxiv  §*. 

sèment  ceux-là  qui  trouvaient  dans  ces  livres  le  plus 
d'exemples  à  suivre ,  et  parce  qu'ils  étaient  plus  ins- 
truits que  la  classe  du  peuple. 

Ce  n'est  pas  seulement  sur  les  noms  d'hommes  que 
la  littérature  exerça  alors  son  influence.  On  alla  si  loin 
que  des  dénominations  puisées  dans  les  romans  de  che- 
valerie furent  données  aux  monuments  publics  et  par- 
ticuliers. 

On  voit  aujourd'hui  sur  la  Grand'Place  à  Lou- 
vain,  un  élégant  bâtiment,  élevé  dans  les  dernières 
années  ;  il  sert  de  salle  de  concert  et  est  connu  sous  le 
nom  de  Table-Ronde.  Il  a  remplacé  un  vaste  monu- 
ment gothique  datant  de  1439 ,  et  qui ,  tombant  de 
vétusté,  fut  démolien  1818.  Acette  époque  on  y  remar- 
quait encore  un  bas-relief  représentant  le  vieux  roi 
Artur,  assis  à  table  avec  ses  bons  chevaliers.  Quelle  fut  ici 
l'origine  de  cette  dénomination  empruntée  aux  romans 
du  moyen  âge  ?  Cela  serait  assez  difficile  à  établir  :  tou- 
jours est-il  que  l'expression  Het  Tafel  Rond,  sous  la- 
quelle les  habitants  de  Louvain  désignent  ce  monument, 
prouve  suffisamment  que  ce  nom  remonte  à  un  temps 
très-reculé  ;  car,  depuis  trois  siècles ,  la  langue  flamande 
n'admet  plus  le  placement  de  l'adjectif  après  le  subs- 
tantif. La  destination  primitive  de  ce  bâtiment  n'est  pas 
encore  très-bien  connue  ;  mais  on  sait  cependant  que 


XXV 


les  Corps  des  Métiers  y  avaient  leurs  réunions  dans  les 
XVIe  et  XVIIe  siècles  1  et  qu'à  la  même  époque  les 
Chambres  de  Rhétorique  y  donnaient  leurs  représen- 
tations. C'est  peut-être  parce  que  ce  local  a  été  con- 
sacré aux  Muses,  qu'il  est  venu  jusqu'à  nous ,  avec  un 
nom  emprunté  à  l'une  des  fictions  les  plus  agréables  et 
les  plus  brillantes  qui  exercèrent  le  talent  des  poètes 
du  moyen  âge. 

C'est  ainsi  qu'à  Anvers  il  y  avait,  en  1577,  une  maison 
qui  portait  le  nom  de  Château  de  Montauhan,  tandis 
qu'un  peu  plus  tard ,  une  autre  était  désignée  sous 
celui  de  Roncevaux.  Un  des  principaux  bâtiments  qui 
se  voyaient  anciennement  dans  la  rue  des  Vaches ,  à 
Gand  ,  était  également  connu  sous  cette  dernière 
désignation.  L'enseigne  aux  quatre  Fils  Aimon,  ou 
au  Cheval  Bayard,  a  eu  une  vogue  qui  n'a  pas  entiè- 
rement passé  de  mode.  Au  commencement  du  XVIIe 
siècle,  il  y  avait  à  Anvers  neuf  ou  dix  maisons  qui 
portaient  ce  nom ,  et  la  même  chose  existait  égale- 
ment dans  presque  toutes  nos  localités.  A  mesure  que 
dans  les  grandes  villes  les  chefs-d'œuvre  de  la  littérature 
du  moyen  âge  tombaient  dans  l'oubli,  les  idées  qu'ils 
avaient  fait  naître  se  perdirent  et  le  temps  et  la 
mode  eurent  ici  l'influence  qu'ils  exercent  sur  toutes 
choses.  Aujourd'hui  ce  n'est  que  dans  nos  campagnes 


#*•  xxvi  -*§ 

que  ces  anciens  souvenirs  sont  conservés,  parce  que  là 
la  lecture  de  la  Bibliothèque  Bleue ,  réimprimée  tous 
les  ans  à  Anvers  et  à  Gand  (*),  continue  à  avoir  de  l'at- 
trait et  que  les  habitants  y  comprennent  encore  ce  que 
c'est  que  le  Château  de  Montauhan ,  la  Bataille  de 
Roncevaux}  le  Cheval  Bayard^  etc. 

Tout  le  monde  a  entendu  parler  chez  nous  de  la  clo- 
che Roland  qui,  fondue  en  1317  ,  se  trouve  encore  au- 
jourd'hui dans  le  beffroi  de  Gand.  On  sait  quel  rôle  elle 
a  joué  dans  les  émeutes  populaires  et  dans  les  guerres  ci- 
viles qui  agitèrent  si  fréquemment  la  capitale  des  Flan- 
dres. Combien  de  nos  historiens  ne  nous  ont  pas  rapporté 
l'inscription  qui  se  trouve  sur  cette  cloche,  sans  qu'au- 
cun jusqu'ici  nous  ait  donné  la  véritable  explication  de 
son  nom?  On  l'a  fait  dériver  de  Rou  ou  Rollon,  cet 
intrépide  chef  des  Normands ,  dont  les  armes  répan- 
dirent tant  de  terreur  en  France  et  chez  nous.  Mais 
pour  adopter  cette  origine,  il  faut  confondre  les  noms 
tout-à-fait  différents  de  Rollon  et  de  Roland;  ce  qui 
n'est  nullement  nécessaire,  puisque  le  paladin  de  Char- 
lemagne ,  que  les  romanciers  du  moyen  âge  nous 
dépeignent  muni  d'un  cor ,  entendu  de  plusieurs 
lieues  à  la  ronde,  était  un  personnage  plus  connu  de 

(*)  En  France,  Rouen  et  Tours;  en  Hollande,  Amsterdam,  sont  les  autres 
villes  où  ces  sortes  de  livres  sont  encore  annuellement  reproduits  par  la  presse. 


dos  ancêtres  que  le  chef  des  Normands.  Ce  cor,  qui 
inspirait  la  terreur  aux  Sarrazins  et  ralliait  les  troupes 
de  Charlemagne ,  offre  toute  l'analogie  possible  avec  le 
nom  d'une  cloche  destinée  à  sonner  l'alarme  et  à  réunir 
la  commune.  L'intéressant  épisode  de  la  vie  de  Roland, 
blessé  après  la  bataille  de  Roncevaux  et ,  seul  dans  un 
bois,  donnant  pour  la  dernière  fois  du  cor  afin  d'avertir 
Charlemagne ,  aura  vivement  intéressé  nos  ancêtres  et 
les  aura  déterminés  à  adopter  le  nom  de  ce  héros. 

S'il  nous  était  permis  de  former  quelques  conjectures 
sur  l'époque  à  laquelle  remonte  la  composition  du 
roman  historique  de  Baudouin,  nous  dirions  que  cet  ou- 
vrage est  postérieur  d'un  siècle  environ  aux  événements 
qu'il  raconte,  et  dont  le  souvenir  devait  alors  être  encore 
tout  récent.  L'auteur  de  ce  livre,  dont  le  nom  ne  nous  est 
pas  parvenu,  n'appartient  pas  à  la  partie  flamingante  de 
la  Flandre,  quoiqu'il  connaisse  assez  bien  nos  localités  et 
qu'il  parle  des  Flamands  avec  plus  d'impartialité  que 
ne  le  faisaient  d'ordinaire  les  écrivains  français  de  cette 
époque;  on  croit  reconnaître  à  un  grand  nombre  de  ses 
expressions ,  qu'il  était  originaire  de  l'Artois  et  plutôt 
encore  de  la  Picardie.  Quelques  phrases  rimées,  et 
tournées  avec  une  certaine  cadence  font  supposer  que 
ce  roman  a  été  primitivement  écrit  en  vers,  et  qu'il  n'a 
été  mis  en  prose  qu'au  xve  siècle.  On  sait  que  dans  ce 


-Éf  xxviij  f*. 

temps  .  la  poésie  ayant  sensiblement  décliné ,  et  s'étant 
pour  ainsi  dire  perdue,  plusieurs  poèmes  français  et 
flamands ,  tels  que  Perceval ,  Lanceîot ,  les  chroniques 
de  Turpin  et  Roland,  furent  métamorphosés  en  humble 
prose. 

Toutes  les  éditions  du  roman  de  Baudouin  sont  si  ra- 
res, que  nous  croyons  utile  d'extraire  du  Manuel  du  Li- 
braire par  Brunet  et  des  Nouvelles  Recherches  du  même 
auteur  les  descriptions  bibliographiques  qu'il  en  donne. 
«  Baudoyn  ,  cy  commence  le  livre  de  Baudoyn,  conte 
de  Flandres,  et  de  Ferrant,  filz  au  roy  dePortingal,  etc. 

—  Cy  finit  ce  présent  livre impresse  a  Lion  sur  le 

Rosne,  et  finit  le  douzeiesme  jour  de  moys  de  novembre 
lan  courant  mil  iiii  cens  Ixxviii  [par  Bar  th.  Buyer). 
pet.  in- fol.  goth. 

«  Edition  très-rare ,  et  que  nous  regardons  comme 
la  première  de  ce  roman  ;  car  celle  de  Lyon ,  1474 , 
in-folio,  citée  par  Prosper  Marchand,  hist.  de  î'impr. 
(sans  doute  d'après  le  catalogue  de  madame  la  prin- 
cesse, à  Anet) ,  passe  pour  chimérique ,  quoique  Bar- 
thélémy Buyer,  imprimât  déjà  à  Lyon  en  1473  (voy. 
Lotharius).  Cette  édition  de  1478  a  été  vendue  179  fr. 
la  Vallière;  102  fr.  exemplaire  défectueux,  Schérer.  Le 
volume  imprimé  à  *2  col.  commence  par  4  f.  de  table, 
le  texte  suit  el  occupe  91  f.  sous  les  signât,  a-n. 


-*#  xxix  £*> 

«  —  Le  même  livre  de  Baudoyn.  Imprimé  à.  Cham- 
béry,  par  Anthoyne  Neyret,  l'an  1484,  le  xxix  jour  de 
novembre,  in-4.  de  69  f.  sign.  A-15.  » 

«  Édition  également  rare,  vendue  72  fr.  (quoique 
piquée  de  vers)  la  Vallière  ;  20  liv.  10  Sch.  Sterl. 
Blandford.  » 

«  Le  même  livre  de  Baudoyn.  —  Chambery,  Ant. 
Neyret,  1485,  pet.  in-fol.  goth.  fîg.  en  bois.  » 

«  Cette  édition  est  tout  aussi  rare ,  beaucoup  moins 
connue  que  la  précédente,  et  en  diffère  pour  le  nombre 
des  feuillets.  » 

«  L'édit.  de  1484  porte  au  recto  du  1  f.  les  mots  Bau- 
doin comte  de  Flandres,  et  au  verso  une  grande  figure 
en  bois  représentant  le  preux  Baudouin  à  cheval.  Cette 
figure  est  bien  répétée  au  verso  du  même  f .  dans  l'édit. 
de  1485,  mais  le  recto  de  ce  f.  y  est  entièrement  blanc. 
L'édit.  de  1484  a  69  f.  à  longues  lignes  au  nombre  de 
30 et  31  sur  les  pages  entières  ;  avec  des  sign.  a-i  m.  La 
seconde  n'a  que  66  f.  à  32  lig.  par  page,  signât,  a-hv. 
La  souscription  qui,  dans  l'édit.  de  1484,  est  placée  au 
verso  du  dernier  f.,  se  lit  dans  celle  de  1485  au  verso  de 
l'avant  dernier  f .  et  se  termine  ainsi  :  Imprime  a  Cham- 
berypar  Anthoine  Neyret  lan  de  grâce  mil  quatre  cens 
octante  et  cinq  le  njour  de  décembre.  Au  recto  du  dernier 
f.  est  une  grande  planche  en  bois  qui  ne  se  voit  pas 


-*#  xxx  f*. 

dans  la  première  édit.  de  Chambery;  il  y  a  aussi  des 
différences  dans  l'orthographe  et  dans  les  abréviations 
des  mots  :  par  exemple,  on  lit  au  commencement  du  2e 
f.  de  ledit,  de  1484,  cy  commence  le  livre  de  Bau- 
doyn.,.. et  dans  celle  de  1485,  cy  commence » 

«  La  bibliothèque  du  roi  possède  un  exemplaire  de 
chacune  de  ces  deux  édit.  et  aussi  un  de  celle  de 
Lyon,  1478.  » 

«  —  Lhistoire  et  cronique  du  noble  et  vaillant  Baudoin 
conte  de  Flandres  lequel  espousa  le  dyable  nouvellement 
imprimé  a  Lyon.  —  Cy  finist  le  livre  de  Baudoyn. . .  im- 
prime a  Lyon  par  Olivier  Arnouillet  (sans  date) ,  pet. 
in-4.  goth.  de  49  f.  avec  fig.  en  bois.  Titre  rouge  et 
noir,  au  verso  duquel  commence  le  texte,  imprimé  à 
longues  lignes.  » 

«  —  La  même  histoire.  Paris , pour  Jean  Bonfons., 
(sans  date),  pet.  in-4.  goth.  à  2  col.  sign.  a-o,  fig. 

«  Édit.  très-mal  exécutée,  Vend.  64  fr.  en  1829.  » 

«  Les  nobles  prouesses  et  vaillances  de  Baudoyn 
conte  de  Flandres  et  de  Ferrant  filz  au  roy  de  Portingal, 
qui  après  fust  conte  de  Flandres.  —  Imprime' a  Lyon 
par  Claude  Nourry  ,  lan  mil  ccccc  et  ix ,  pet.  in- fol. 
fig.  en  bois,  de  48  ff  sign.  a-m.  » 

«  Vendu  61  fr  ,  Lair  ,  quoique  défectueux.  » 

Voici  une  autre  édition, inconnue  à  M.  Brunet,  et  dont 


nous  devons  la  description  à  l'obligeance  de  M.  A.-G.-B. 
Schayes ,  premier  commis  aux  archives  du  royaume ,  à 
Bruxelles  :  elle  a  été  faite  d'après  l'exemplaire  de  la 
bibliothèque  de  cette  ville  : 

Cy  commence  le  livre  de  Baudoyn  conte  de  Flandres 
et  de  Ferrant  filz  au  roy  de  Portingal  qui  après  fut  conte 
de  Flandres.  —  Cy  finist  ce  présent  livre  intitulé  le  livre 
de  Baudoyn,  etc.  contenant  aulcune  chronique  du  roy 
Phelippe  de  France  et  de  ses  quatre  filz.  Et  aussy  du 
roy  Saint-Loys  et  de  son  filz  Jehan  Tristan  qu'ilz  firent 
encontre  les  Sarrasins.  Impressé  a  Lion  sur  le  Rosne  et 
fini  le  douzième  jour  du  moys  de  novembre  lan  courant 
mil  iiij  cens  lxxxiiij . 

Pet.  in-fol.  de  27  lignes ,  aux  pages  pleines ,  à  2  col. 
caract.  goth.  dans  le  goût  de  ceux  de  Guttenberg  ;  let- 
tres initiales  en  forme  de  fleurons,  fond  blanc ,  de  98 
feuillets  sans  pagination ,  signât,  ni  réclames. 

L'exemplaire  du  livre  de  Baudoyn  dont  nous  avons 
fait  usage  pour  notre  impression  est  de  ledit,  de  Cham- 
bery,  Antoine  Neyret ,  1485  :  Il  est  entièrement  con- 
forme à  la  description  que  avons  empruntée  plus  haut 
à  M.  Brunet.  Ajoutons  que  les  planches  en  bois,  y  com- 
pris la  gravure  représentant  Baudouin  à  cheval ,  au 
verso  du  lerf. ,  sont  au  nombre  de  dix,  dont  quelques  unes 
reparaissent  plusieurs  fois  :  au  recto   du  dernier  f.  se 


«$#  xxxii  §4. 

trouve  le  fleuron  de  Neyret,  que  nous  avons  fait  graver, 
comme  les  autres  planches  ,  avec  une  scrupuleuse  fidé- 
lité ,  afin  de  leur  conserver  le  caractère  de  l'époque. 
Ce  travail  a  été  exécuté  par  M.  Charles  Onghena ,  de 
Gand ,  qui  s'est  acquis  la  réputation  de  premier  gra- 
veur au  trait  de  la  Belgique. 

Notre  exemplaire  du  Baudouin  se  trouvait  relié  avec 
le  livre  des  faits  de  messire  Bertrand  Du  Gesclin ,  sans 
date ,  in-fol.  à  2  col.,  auquel  manquait  le  f.  b-iij,  ainsi 
qu'avec  la  Destruction  de  Jhérusaleniy  également  in-fol. 
à  2  col.  et  sans  date  :  tous  deux  en  prose.  Ce  volume 
provenait  de  la  famille  du  baron  de  Draeck,  de  Gand  :  il 
avait  passé  aux  RR.  PP.  Capucins  de  cette  ville.  Ceux-ci 
en  firent  présent  à  leur  médecin,  feu  M.  J.-L.  van  Coet- 
sem,  à  la  vente  duquel,  en  1824,  M.  Heber  lepaya474-fr. 
Quand  l'on  vendit  une  partie  des  livres  de  ce  célèbre 
bibliophile,  à  Gand,  en  1835,  le  libraire  Crozet  de 
Paris }  fit  l'acquisition  de  ce  précieux  volume  pour  la 
somme  1650  ,  fr.  qui ,  jointe  aux  frais  de  vente,  s'élève 
à  1815.  fr. 

M-  Barrois,  dans  sa  bibliothèque  [>rotypographique, 
nous  a  donné  des  inventaires  des  diverses  collections  de 
livres  des  fils  du  roi  Jean,  Charles  V,  Jean  deBerry,  Phi- 
lippe de  Bourgogne  et  des  siens  :  mais  il  ne  cite  aucun 
Ms.  du  Baudouin  ;  ceux  qui  sont  indiqués  sous  les  n0i 


*§  xxxiij  g*. 

1290,  1474,  1720,  1935  et  1949  ne  paraissent  être  que 
l'histoire  de  Ville-Hardouin. 

Le   roman  de  Baudouin  a  longtemps  été  regardé 

comme  le  premier  livre  imprimé  à  Chambéry  :  mais 

M-  Brunet  fait  remarquer  dans  ses  Nouvelles  recherches, 

qu'il  n'est  que  le  second,  puisqu'il  porte  la  date  du  mois 

de  Novembre ,  tandis  que  le  suivant ,  qui  est  du  mois 

de  Juillet,  est  réellement  la  première  production  sortie 

des  presses  de  la  capitale  de  la  Savoie.  En  voici  le  titre  : 

Exposition  des  Évangiles  :  (  au  verso  du  dernier  f.) 

Cy  finist  l'exposition  des  Évangiles  et  des  Èpitres  de 

tout  lan  translatées  de  nouveau  de  latin  en  françoys. 

Imprimées  a  Chambéry  par  Anthoine  Neyret,  lan  de 

grâce  M.  CCCC.  LXXXIIIJ.  le  IV  jour  dumoys  de 

juillet.  Deo  gratias.  in- fol.  goth. 

Il  nous  reste  à  dire  un  mot  sur  la  manière  dont  nous 
avons  publié  de  nouveau  le  livre  de  Baudouin.  Nous 
avons  voulu  conserver  l'intégrité  du  texte  et  de  l'ortho- 
graphe ,  ne  pensant  pas  qu'il  nous  fût  permis  d'avoir  la 
prétention  de  rajeunir  un  beau  monument  littéraire 
du  moyen  âge  :  à  l'exemple  d'autres  éditeurs,  nous  avons 
cependant  jugé  nécessaire  d'y  mettre  quelque  ponctua- 
tion et  d'accentuer  les  pénultièmes  et  les  dernières 
syllabes  de  certains  mots. 

Nous  avons  cru  faire  plaisir  à  nos  lecteurs  en  faisant 


*§  xxxiv  #*> 

suivre  notre  réimpression  du  Baudouin  par  les  frag- 
ments d'un  autre  roman  national  pour  nous  Gilion  de 
Trasigntes.  M.  0.  L.  B.  Wolff ,  les  avait  déjà  fait  pa- 
raître dans  son  recueil  dJ *  Anciennes chansons  populaires 
de  la  France^).  Nous  ne  connaissions  jusqu'ici  que  le 
titre  de  Y  Histoire  véritable  de  Gilion  de  Trasignies, 
Brux.  1703 ,  m-12  :  mais  outre  que  le  texte  de  cette 
édition  a  été  maladroitement  altéré,  de  même  que 
l'orthographe,  à  ce  que  l'on  doit  supposer,  ce  livre  est 
devenu  si  rare  même  dans  nos  provinces  ,  que  nous 
n'avons  pu  nous  en  procurer  un  exemplaire. 

(*)  Alt  franzœsische  Volkslieder.  Leipzig,  Fleischer  ,  1831,  gr.  in-18  de  xiv 
200  pages. 


€t  tommmct  U  iwxt  iït  Sauîwtjn 
tontt  iït  ManbttB  ti  iït  errant  ftlj 
au  rot}  tft  $j0rttttjgal,  qui  ayxis  fut 
tontt  î>*  iHatrôtm 


n  l'an  mil  cent  quatre  vingtz  avoit  en 
Flandres  ung  conte  nommé  Phelippes , 
du  quel  conte  quatorzes  aultres  con- 
tés estoyent  tenuez  par  hommaige  : 
c'est  assavoir  Holande ,  Zélande ,  Alos , 
Haynault ,  Tarache ,  Cambrésis ,  Ver- 
i^^m^  mendois ,  Noyon,  Aumarle,  Boloigne, 
Amiens ,  Corbie ,  Arthoys  et  la  conté  de  Guiennes  : 
et  là  estoient  subjectz  à  luy.  Et  si  estoient  l'une  des  pars 
de  France   et  avecques  ce   estoit  filîoul  et  portoit  le 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


nom  de  Phelippez ,  lors  roy  de  France ,  qui  fut  moult 
preudons  et  loyal.  Et  au  temps  que  celluy  roy  Phe- 
lippes  régnoit ,  un  payen  d'oultre-mer  nommé  Caque- 
dent,  lequel  vint  devant  Romme ,  accompagné  de  xn 
de  ses  filz ,  qu'il  avoit  engendrez  et  eut  bien  trois  cens 
mille  hommes  qui  par  force  prindrent  la  cité  deRomme 
et  tuèrent  le  Pape  et  les  cardinauîx  et  toute  l'aulter 
cîergié  ;  et  si  prindrent  et  pillèrent  tous  les  trésors  de 
Romme ,  et  ardirent  la  grande  ville  de  Romme  et  gec- 
tèrent  es  feuz  femmes  etenfans ,  et  puis  s'en  allèrent  les 
Sarrazins  et  vindrent  à  Romme  et  entrèrent  en  Tous- 
quenne  et  en  Lombardie  et  ardirent  et  exillèrent  le  pays 
et  vindrent  devant  la  cité  de  Millan  et  l'assiégèrent. 
Car  Caquedant  le  payen  qui  entre  les  aultres  estoit  géant, 
fust  moult  craint  et  doubté  ;  et  estoit  son  escu  de  fin 
or  coulouré  à  ung  lyon  rampant,  et  se  vantoit  le  payen 
qu'il  estoit  roy  coronné  de  tous  lez  aultres  royaulmes 
d'entre  le  ciel  et  la  terre. 

Ccrmmjmt  k  maxqnw  to  Millan  jemwtja  ung 
mt&&ai$ux  par  Itemx*  k  xar\  ht  Ixmtt  y  aux  Itnj 
frxmttjer  ztttmxz  t\  atte. 

Le  marquis  de  Millan  qui  doubtoit  moult  les  payens 
et  les  Sarrazins ,  quant  il  se  vit  ainssi  assiégé ,  pource 
qu'il  avoit  peu  de  vivres  et  de  vitaille,  il  en  fut  moult 
dolent  et  envoia  ung  messaigier  en  France  requérir  et 


CONTE  DE  FLANDRES. 


supplier  au  roy  Phelippe,  qu'il  le  venist  secourir  contre 
les  payens.  Le  niessaigier  s'envint  à  Paris,  où  il  trouva 


le  roy  Phelippe  qui  estoit  acompagné  de  moult  grant 
nombre  de  gens,  où  il  avoit  troys  ducz  et  dix  contes. 
Et  lors  le  messaigier  du  marquis  de  Millan  salua  le  roy 
et  luy  bailla  lez  lettres  du  marquis  et  lui  compta  la 
destruction  de  Roanne.  Et  adoncques  le  bon  roy  Plie- 
lippe  si  accorda  qu'il  iroit  secourir  le  noble  marquis  de 
Millan ,  et  aussi  aideroit  à  vengier  la  loy  de  nostre  sei- 
gneur Jhesu-Christ ,  et  aussi  ainssi  comme  le  boa  roy 
Phelippe  divisoit  avecques  ses  princes  et  barons,  com- 
ment il  seroit  bon  d'aller  secourir  et  aussi  aider  au  mar- 
quis de  Millan,  ung  aultre  messaigier  qui  venoit  du  pais 
de  Gascoigne,  vint  devant  le  roy  et  luy  dist  que  Jehan- 
le-Mauvais ,  lors  roy  d'Angleterre,  estoit  venu  ou  pais 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


de  Gascoigne,  en  grant  quantité  de  gens,  et  qu'il  des- 
truioit  et  ardoit  tout  le  pais  et  que  pour  Dieu  il  voul- 
sist  secourir  son  bon  pais  de  Gascoigne ,  ou  autre- 
ment il  estoit  en  péril  d'estre  perdu ,  dont  moult  fut 
émerveillé  et  dist  :  «  Dieu  de  paradis  !  or  est  le  roy 
a  d'Angleterre  bien  parjure  en  droit  et  a  brisé  nos  tresves 
«  qu'il  avoit  faictes  et  jurées.  Par  Dieu  !  si  je  vis,  il 
«  s'en  repentira  :  je  cuide  bien  aller  venger  le  Pape 
«  qui  a  esté  occis  et  cuidoie  bien  aller  secourir  le  mar- 
«  quis  de  Millan  que  les  payens  ont  asseigé  ,  mais  je  ne 
«  sçay  lequel  faire.  »  Lors  le  conte  de  Flandres  qui 
estoit  à  la  court  du  roy  Phelippes  luy  dist  :  «  Sire,  l'on 
«  doibt  exposer  jusques  à  la  mort  pour  son  pais  :  et, 
«  mon  très  chier  sire ,  tous  estes  mon  parrain  et  porte 
«  vostre  nom  et  pour  ce ,  de  vostre  grâce ,  me  veuilles 
a  donner  ung  don.  C'est  que  je  aille  secourir  le  marquis 
«  de  Millan  et  chassier  les  Sarrazins  et  vengier  le  Saint- 
ce  Siège  apostolicque  de  Romme.  »  —  «Filloul,  ce  dist  le 
a  roy,  nous  le  volons  et  ottroyons  et  abandonnons  noz 
«  trésors,  et  nous  nous  en  yronsen  Gascoigne  contre  le 
«  roy  angloys ,  car  nous  en  avons  dévotion.  » 

Cxrmmjent  le  contt  to  JiarùttQ  *1tn  alla  tn  son 
pais  îft  Manîftt8  tl  mattàa  icm*  0*0  %tns1  :p«t0  01jcîï 
alla  h  ilîtllatt. 

Le  conte  de  Flandres  print  congié  du  roy  et  alla  en 
Flandres  et  manda  tous  ses  hommes  et  fist  son  assemblée 


CONTE  DE  FLANDRES. 


à  Arram.  A  son  mandement  vindrent  le  conte  Florent 
de  Hoîande ,  Gaultier  de  Saint-Omer ,  le  conte  de 
Zélande ,  le  conte  de  Bouloigne ,  et  le  conte  de  Valen- 
ciennes ,  et  le  conte  de  Noyon  ,  l'abbé  de  Saint-Valéri ,  le 
conte  d'Aumerîe ,  le  conte  de  Julliers ,  le  conte  d'Eu 
et  plusieurs  grans  seigneurs  qui  tenoient  leurs  terres 
du  conte  de  Flandres ,  et  tant  assemblèrent  dedans 
xv  jours,  que  ilz  furent  vingt  mille  armez,  dont  le 
conte  de  Flandres  mercia  Dieu.  Et  adonc  s'appareillent 
noblement  et  prindrent  leur  chemin  droit  à  Millan,  et 
furent  les  sommiers  envoyez  devant  et  six  vingtz  che- 
vaulx.  Et  là  estoit  le  sire  de  Tournay,  le  chastelain  de 
Bergues,  et  Guillaume  sire  de  Gaulle.  Et  le  conte  de 
Flandres  alla  après  à  tout  ses  gens  ;  mais  ainssi  que  le 
conte  estoit  en  chemin ,  il  chemina  beaucoup  d'aultres 
gens  qui  avoient  désir  daller  contre  les  Sarrazins.  Et 
avant  que  le  conte  fut  es  mons ,  il  se  trouva  accom- 
paigné  de  plus  de  xl  mille,  dont  il  mercia  Dieu. 
Le  conte  de  Flandres  et  son  noble  bernaige  passè- 
rent les  mons  et  prindrent  leur  voie  parmy  Lombardie , 
droit  à  Millan.  Et  en  ce  temps  fut  moult  esmerveillé  le 
marquis  de  Millan  que  son  messaigier  ne  venoit  •  car  ils 
mouroient  de  fain  à  Millan  et  mengèrent  leurs  chevaulx 
et  luy  estoit  advis  que  son  messaigier  avoit  este  tué  en 
chemin ,  pource  qu'il  n'avoit  nouvelles  des  François  et 
disoit  :  «  Hélas  !  oncques-mais  ne  vis  François  recreuz 
«  de  bien  faire,  et  si  n'ay  leur  secour,  je  mouray 
«  à  douleur:  mais  j'aime  plus  morir  avec  mes  amis, 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


«  que  renoyer  la  foy .  »  Et  ainssi  que  les  Sarrazins  eurent 
fait  ung  assault  devant  la  ville,  le  marquis  haulssa  la 
visière  de  son  bassinet  pour  s'esventer ,  et  regarda  sur 
destre  droit  es  tentes  des  Sarrazins  qui  crioient  :  «  trahy  ! 
trahy  !  »  dont  le  marquis  fut  moult  esjoy.  Et  dit  à  ses 
gens  que  sanz  faulte  le  secour  des  François  estoit  venu 
et  dit  à  ses  gens  :  «  allons  secourir  tost  les  François;  »  et 
montèrent  bien  m  mille  à  cheval  et  se  yssirent  hors  et 
allèrent  sur  les  Sarrazins  :  et  y  eut  moult  dure  bataille 
en  laquelle  le  marquis  fut  occis  par  la  main  du  Souldan  ; 
mais  tantost  après  furent  les  Sarrazins  vaincu  et  y  eut 
ung  des  fiîz  au  Souldan  mort.  Et  couvint  que  par  la 
nuit  les  Sarrazins  se  retraissent  et  encores  en  celle 
retraite ,  y  eut  un  g  des  aultres  filz  au  Souldan  mort  et 
le  tua  le  conte  de  Julliers.  Le  conte  de  Flandres ,  après 
qu'il  eut  ce  fait ,  entra  dedens  Millau  luy  et  ses  gens  et 
le  Souldan  s'en  alla  en  ses  tentes,  qui  fut  moult 
couroucé  de  ses  deux  filz.  Et  jura  Mahom  que  si  le  conte 
de  Flandres  le  vouloit  attendre ,  qu'il  jousteroit  à  luy 
seul  à  seul.  Et  le  lendemain  Caquedent  se  arma  moult 
richement  et  s'en  alla  devant  Millau ,  et  fist  tant  qu'il 
parla  au  conte  de  Flandres  et  luy  dit  :  ce  Affin  que  noz 
«  gens  ne  soient  plus  tués ,  ne  d'une  part  ne  d'aultre , 
«  je  vueii  à  vous  combattre  seul  à  seul,  voyre  par 
«  itel  convenant,  que  se  vous  me  conquerés,  je  vous 
a  rendray  Romme  et  Constance  et  tous  les  trésors  que  je 
«  y  ay  conquis ,  et  m'en  retourneray  en  Affrique  moy 
ce  et  mes  gens ,  ne  jamais  cristienté  ne  grèveray  :  et  si  tu 


CONTE  DE  FLANDRES. 


«  es  vaincu  de  moy ,  par  mon  efforcément  ,  tu  me 
«  rendras  la  ville  de  Millan  et  t'en  retourneras  toy  et 
«  tes  gens  en  la  cristienté.  »  Et  quand  le  conte  de  Flan- 
dres l'entendit,  il  luy  accorda  incontinent  la  bataille 
corps  à  corps  sur  icelle  couvenance ,  car  il  avait  bonne 
confiance  en  Dieu.  Et  lors  eut  le  Souldan  grant joye, 
car  il  cuidait  avoir  tantôst  conquis  et  en  signe  de  fer- 
meté .  le  Souldan  en  heurta  à  sa  dent .  car  c'est  la  cous- 
tume  des  payensd'oultre-mer. 

Ccrmmjettt  \t  conte  te  Jlanl&xtB  conqnxzt  tn  rtjampt 
te  .bataille  Carpu&mt, 

Le  conte  de  Flandres  et  le  Souldan  furent  tantost 
ordonnés ,  et  s'en  yssirent  en  ung  pré  tous  armés  ;  et 
portait  le  Souldan  Fescu  au  grand  lyon  rampant,  qui 
estoit  moult  noblement  poincturé  et  en  eut  le  conte  de 
Flandres  envie.  Finablement  se  combattirent  moult 
cruellement  ensemble  et  tant  que  le  conte  conquist  le 
Souldan  en  Festour  et  luy  couppa  la  main  et  ung  pié  et 
le  lassa  illecques  et  prinst  Fescu  au  grant  lyon  rampant  : 
mais  il  ne  le  porta  pas  longuement,  car  les  Sarrazins 
yssirent  d'une  ambusche ,  où  il  avoit  quatre  des  filz  au 
Souldan  et  estoient  bien  xx.  mille  et  encleurent  le  conte, 
tant  qu'il  ne  s'en  pèult  aller.  Et  fut  moult  fort  navré  ; 
car  Acquillan,  Fung  des  filz  au  Souldan,  le  rua  jus,  et 
luy  osta  Fescu  de  son  père  :  et  eut  esté  le  conte  mort,  si 
ne  fut  le  conte  de  Julliers  et  les  aultres  Cristiens  qui 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


estoient  en  la  cité ,  issirent  moult  rudement  et  vindrent 
secourir  le  conte.  Et  fit  tant  de  prouesse  le  conte  de  Julliers 
qu'il  tua  Acquillan,  au  Souldan  le  fils  et  lui  osta  le 
blason  qu'il  avoit  osté  au  conte  de  Flandres  et  fut 
mené  le  conte  à  Millan  et  le  conte  avec  pour  guérir  sez 
plaies  :  et  lez  Cristiens  tindrent  l'estour  contre  les 
Sarrazins  et  allèrent  fouyant  parmy  la  Rommenie  :  mais 
ilz  en  demoura  de  mors  parmy  la  dicte  Rommenie  plus 
de  xxx  mille ,  et  n'osèrent  arrester  en  Rommenie  pour 
la  paoure  du  conte  de  Flandres  et  se  mirent  en  mer  et 
j urèrent  Mahom  que  la  Cres  tienté  Tache teroit  chièremen t . 

Cxrmmjent  \t  toxtïz  to  M&vtirtz  tï  #t&  %tns  dm 
alijèrmt  a  Exrmmje  f  ont  ia  rtztautt* 

Le  conte  de  Flandres  et  son  noble  bernaige  furent 
remis  à  Millan ,  et  y  eut  ung  peu  de  content  entre  luy 
et  le  conte  de  Julliers  :  et  dist  le  conte  de  Flandres  au 
conte  de  Julliers  qu'il  luy  rendist  l'escu  au  grant  lyon 
rampant ,  qu'il  avoit  conquesté  sur  le  Souldan  par  la 
grâce  de  Dieu ,  et  aussi  qu'il  le  vouloit  avoir  et  porter 
tant  qu'il  vivroit  luy  et  ses  hoirs  après  sa  mort.  Mais 
le  conte  de  Julliers  ne  le  voulst  pas  rendre ,  mais  dist 
que  depuis  qu'il  l'avoit  conquesté  qu'il  l'avoit  perdu. 
Car  Acquillan ,  l'ung  des  filz  au  Souldan ,  l'avoit  rué 
jus,  et  luy  avoit  osté  l'escu,  lequel  le  conte  de  Jul- 
liers   l'avoit    depuis    gaigné  sur   Acquillan  et  l'avoit 


CONTE  DE  FLANDRES. 


abatu  mort;  et  ainssi  debvoit  estre  l'escu  sien  et  le 
debvoit  porter.  Et  après  ces  parrolles ,  furent  d'accord 
que  quant  ilz  seroient  retournés  en  leurs  pais ,  ilz  en 
feroient  à  l'ordonnance  du  roy  de  France  et  en  pourroit 
juger  à  sa  volunté  et  ainssi  furent  d'accord.  Lors  le 
Conte  de  Flandres  appella  ses  barons  et  leur  dist  : 
ce  Beaulx  seigneurs,  je  veulx  aller  à  Romme  que  le  Soul- 
«  dan  a  gastée  et  reffaire  la  cité.  Si  vous  prie  que  vous 
«  vueilles  venir  avecques  moy.  »  Lesquelz  luy  accor- 
dèrent qu'ilz  ne  luy  fauldroient  jamais.  Et  se  partirent 
de  Millan,  et  estaient  bien  vingt  mille  hommes  et 
allèrent  à  Romme  et  establit  le  conte  de  Flandres  Pape 
à  Romme  qui  avoit  nom  Ignoscent  le  second ,  qui  fut 
du  pais  d'Espaigne  et  fut  ung  bon  preudomme,  et 
gouverna  moult  bien  la  papalité  et  fist  reffaire  les 
esglises  que  les  Sarrasins  avoient  destruites.  Et  séjourna 
le  Conte  de  Flandres  avec  son  ost  huyt  moys  et  se 
confessa  au  Pape  qui  pardon  luy  donna.  Et  luy  haban- 
donna  tous  ses  trésors  :  mais  le  conte  de  Flandres  n'en 
voulst  rien  prendre,  mais  demanda  au  Pape  ung joyel 
des  reliques  de  Romme  et  le  Pape  luy  donna  le  chief 
de  Saint  Jaques-îe-mineur.  Lorz  prist  le  Conte  congié 
du  Pape  et  le  mercia  et  se  partit  de  Romme  et  emporta 
le  chief  du  Saint  Jaques-le-mineur ,  et  passèrent 
Romme  et  Lombardie  et  les  mons  de  Monjoust , 
Lorraine  et  Savoye  et  le  pais  d'environ  et  puis  entrèrent 
en  Bourgoigne.  Et  le  second  jour  qu'il  y  furent,  ilz 
rencontrèrent  ung  chevaucheur  et  le  Conte  de  Flandres 


10  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

luy  demanda  s'il  sçavait  nulles  nouvelles  du  roy  Phe- 
lippe  de  France.  «  Sire ,  dist  le  chevaucheur ,  il  est  en 
«  Gascoigne,  avec  son  ost,  où  il  aura  journée  dedensbrief 
«  temps ,  contre  le  roy  Jehan  d'Angleterre.  »  Et  quant 
le  conte  de  Flandres  entendit  le  chevaucheur ,  il  en  fut 
moult  dolent  en  son  cueur  qu'il  ne  povait  estre  à  la 
journée  et  demanda  au  conte  de  Julliers  :  «  Que 
«  ferons-nous?  je  vous  prie  que  nous  aillons  en  Gas- 
«  coigne  ayder  au  roy  de  France.  »  Et  le  conte  de 
Julliers  le  luy  ottroya  :  mais  quant  lez  villains  couars 
entendirent  celle  raison ,  ilz  dirent  l'ung  à  l'aultre  qu'ilz 
n'auroient  jamais  repos,  tant  que  le  conte  de  Flandres 
vivroit.  disant  qu'il  estoit  trop  hardi.  Le  conte  de 
Flandres  entendit  tantost  le  murmurement  des  gens 
de  son  ost ,  et  fist  crier  ung  ban  qu'il  affranchiroit  com- 
munément tous  ceulx  qui  yroient  avec  luy  en  Gascoigne 
ayder  au  roy  de  France  ,  et  que  tous  ceulx  qui  ne  y  vou- 
droient  aller ,  s'en  retournassent  en  leurs  païs  ;  et  que 
contre  leur  vouloir,  il  ne  les  y  vouldroient  point  mener, 
dont  se  partirent  maintz  de  l'ost  moult  deshonorable- 
ment.  Le  conte  de  Flandres  et  le  conte  de  Julliers  se 
partirent  à  tout  quatre  mille  hommes  armés  et  les 
autres  s'en  allèrent  en  leurs  terres  et  emportèrent  le  chief 
de  Saint  Jaques ,  et  chevauchèrent  jeusques  à  Arram  , 
où  ilz  se  hébergèrent.  Mais  celle  nuit,  il  pleut  tant  que 
ce  fut  merveilles ,  et  au  matin  se  deslogèrent  et  allèrent 
à  Baugi.  Et  ainssi  que  les  sommiers  qui  estoient  plus 
de  cent  passoient  par  Baugi,  l'eau  les  surprint  soub- 


CONTE  DE  FLANDRES.  If 

dainement,  en  tant  qu'il  y  eut  bien  vingt  sommiers 
perdus  et  noiez  :  et  illecques  fut  perdu  le  chief  de 
monseigneur  Saint  Jaques ,  dont  ilz  furent  moult  dolens, 
mais  depuis  il  fut  trouvé  par  la  grâce  de  Dieu. 

Comment  k  conte  te  Manftre&  et  k  conte  lue  3ml- 
iitr&  aiicxcnt  en  (fàascoxgne  zecaurir  k  tox\  lue 
Jxance. 

Le  conte  de  Flandres  et  le  conte  de  Juilliers  chevau- 
chèrent bien  pour  aller  en  Gascoigne  secourir  le  roy 
de  France ,  mais  qu'ilz  peussent  venir  là.  Et  lors  le  roy 
de  France  et  d'Angleterre  avoientprins  tresvesjusques 
à  deux  ans,  et  trouvèrent  le  roy  qui  poyoit  ses  soûl- 
doiers  bien  et  richement  et  le  saluèrent  les  deux  contes , 
et  leur  fist  le  roy  bel  accueil ,  et  leur  demanda  com- 
ment ilz  avoient  fait  sur  les  Sarrazins.  Et  ilz  luy  comp- 
tèrent tout,  comment  le  souidan  avoit  esté  desconfit 
et  comme  ilz  avoient  ordonné  ung  Pape  à  Romme ,  dont 
le  roy  mercia  Dieu.  Les  dietz  contes  de  Flandres  et  de 
Julliers  parlèrent  au  roy  et  luy  dirent  :  «  Sire,  nous 
sommes  en  content  l'ung  de  l'aultre  dune  chose  que 
nous  vous  dirons.  Il  est  vray ,  dist  le  conte  de  Flandres , 
que  je  conquis  corps  à  corps  le  souidan  Caquedent  et 
gaigna  son  escu  au  grant  lyon  rampant,  et  l'eusse 
emporté  ,  si  ne  fussent  les  Sarrazins  qui  me  vindrent 
f au J cernent  encloure  et  me  tollurent  l'escu ,  et  m'eus- 
sent tué ,  si  n'eust  esté  le  conte  de  Julliers  que  voiez 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


cy ,  et  les  aultres  barons  qui  me  vindrent  secourir  ;  et 
occist  le  conte  de  Julliers  ung  des  fîlz  Caquedent  et 
reconquist  l'escu  et  son  destrier  qui  le  me  donna,  et 
pour  ce  je  demande  l'escu ,  pour  ce  que  je  l'ay  conquis 
premièrement ,  et  le  conte  de  Julliers  le  demande  pareil- 
lement ,  pour  ce  que  depuis  il  le  conquist.  Si  nous  en 
sommes  sôubnais  à  vostre  jugement,  si  en  vueilles 
juger  si  droictement  que  n'ayons  entre  nous  yre  ne 
mal  talant* 

Cxrmmjent  U  rxrî)  to  Jtamt  xrrfccrtma  t\  toi-sa  a 
yoxitx  Vtzcxt  an  lijxrn  rampant  a  cl\a$cmx  fr'ittls, 
t'zzi  aôjsaBxrtt  fre*  ttmït&  îft  JTiatrirr*  tt  ÎXjt  Hnliurz* 

Phelippes  roy  de  France  leur  respondist  bien  gra- 
cieusement, ce  Par  ma  foy ,  dist-ilz ,  j'en  jugeray  bien  et 
«  loyallement.  »  Et  manda  le  roy  son  conseil  et  leur 
demanda  advis  de  la  chose,  et  puis  leurs  dist  le  roy  : 
«  Seigneurs ,  ce  sont  les  plus  belles  parolles  que  je  vis 
«  oneques.  »  Et  dist  que  chacun  des  dietz  contes 
l'a  voit  bien  gaingné  loyallement.  Et  appella  les  deux 
contes  et  leur  dist  :  «  Je  osteray  ce  estrief  d'entre  vous 
«  deux.  Vous  porteres  tous  deux  le  blasson,  c'est  mon 
«  jugement  :  mais  le  conte  de  Flandres  le  portera  entier, 
«sans  point  de  différence,  car  il  le  conquist  premier  et 
a  le  conte  de  Julliers  le  portera  orlé  d'ung  asur  vif ,  et 
«  ainssi  le  vous  en  charge.  Or,  soies  dores  en  avant  bons 


CONTE  DE  FLANDRES.  13 

«  amis  ensemble ,  car  oneques-mais  blasson  ne  fust  si 
«  bien  parti,  w  Et  ainssi  furent  d'accord  les  deux  contes. 


Cxrmmmt  it  rox\  te  Sr&ntt  tftn  retourna  a  |3art0 
tt  it  conte  te  Manùrtz  att0st. 


Le  roy  de  France  s'en  alla  à  Paris  et  le  conte  de 
Flandres  s'en  retourna  en  son  pais  et  ung  sien  filz 
nommé  Baudoin  qui  fut  fort  orguilleulx  et  tant ,  que 
par  son  orgueil  il  reffusa  à  femme  la  fille  de  France.  Et 
depuis  esposa  le  dyable  qui  estoit  mis  en  une  morte 
fille  et  furent  bien  ensemble  xn  ans  passés  et  en  eut 
deux  filles ,  dont  l'une  fut  nommée  Jehanne  et  l'aultre 
puis  née  Marguerite.  Bientost  après  ces  fais  cy-devant 
déclairés ,  en  l'an  de  l'incarnacion  de  nostre  seigneur 
Jhesu-Crist  mil  cent  quatre  vingtz  et  quatre  ou  environ 
trèspassa  le  bon  Phelippe  contes  de  Flandres  de  ce 
siècle,  et  après  Baudoin  son  filz  fut  conte  de  la  dicte 
conté.  Et  estoient  tenues  de  luy  xiiii  contés,  comme 
dit  est  devant.  Et  alla  Baudoin  à  Paris  devers  le  roy 
Phelippe,  et  luy  fisthommaige  de  dix  d'icelle  contez. 
Et  les  aultres,  il  les  tenoit  du  roy  d'Allemaigne.  Et 
quand  il  eut  ainssi  fait  hommaige  au  roy,  le  roy 
l'araisonna  moult  doulcement  et  luy  dist  :  ce  Baudoin , 
ce  il  seroit  temps  que  vous  vous  mariassies ,  car  il  vous 
ce  appartient  femme  de  haulte  lignée.  » 


14  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

Ccrmnwttt  &  anodin  te  conte  ùt  Jlanîfrt*  y  ont  zaxt 
orgntil  tziima  a  yttxùtrt  a  itmmt  ia  ixlte  an  xox\  to 
Srancz  tï  ynw  zzyonza  te  î&tjabte. 

«  Sire,  dist  Baudoin,  de  ce  n'ay-je  talant ,  car  sans 
«  faulte  je  n'aray  jà  femme,  s'elle  n'est  aussi  riche  de  terre , 
«  comme  je  suis  et  d'argent  et  d'avoir .  »  Lors  luy  respondit 
le  duc  de  Bourgoingne  qui  illec  estoit  :  «  Baudoin , 
ccmondoulx  amy,ilyous  conviendra  donc  querre  femme 
«  long-temps  :  car  vous  ne  la  trouvères  pas  soubz  le 
«  firmament  aussi  riche  que  vous ,  mais  aussi  noblement 
a  pourres  estre  marié.  Le  roy  a  une  belle  fille  et  jeune , 
ce  si  vous  la  voulez ,  nous  en  parlerons  au  roy.  »  Et  Bau- 
doin luy  respondist  bien  fièrement  :  «  Par  ma  foy,  je 
ce  ne  vous  en  prie  point.  Et  ne  la  veuil  point  avoir,  non 
«  obstant  qu'elle  vaille  mieulxque  à  moy  ne  appartient.  » 
Le  roy  quant  il  ouyt  sa  response ,  en  fut  moult  cou- 
roucé  ,  non  obstant  qu'il  n'en  fist  nul  semblant.  En 
ce  temps  vint  l'empereur  de  Constantinople  à  Paris ,  où 
il  fut  bien  festoyé. 

©xrmmmt  VtmytTtnx  to  Qlamtantinoipte  vint  a 
partis  pxurr  iïtmanbzr  an  rxrt)  m  îx\te  a  martatgje. 

L'empereur  de  Constantinople  vint  à  Paris  :  après 
qu'il  eust  esté  honorablement  repçeu  de  par  le  roy  de 
France  et  luy  dist  :  «  Sire ,  noble  roy ,  veuilles  moy 
((conseiller  que  je  feray,  carlesenfans  Caquedent  m'ont 


CONTE  DE  FLANDRES.  15 

<(  forment  entreprins  et  suisd'eulx  en  très  grantdoubte, 
«  et  pour  ce,  sire,  que  je  suis  à  marier,  suizvenu  devers 
«vous  requérir  Béatrix,  vostre  fille,  et  l'espouseroye 
«  voluntiers ,  s'il  estoit  vostre  plaisir  et  la  feroie  empe- 
«  rerie  et  dame  de  toute  ma  terre ,  et  vous  prie ,  sire , 
«  que  n'en  soyez  escondit.  »  Et  le  roy  luy  respondist  : 
«  Sire ,  vous  me  faictes  ung  grant  plaisir ,  et  je  le  vous 
ottroye.  »  Et  tantost  fut  espousée  à  l'empereur  de 
Constantinople  qui  fut  nommé  Henri  et  dura  la  feste 
ung  moys.  Là  estoit  le  conte  Baudoin  de  Flandres  qui 
fut  moult  couroucé  qu'il  ne  l'avoit  prinse  ;  mais  c'estoit 
tard ,  car  l'empereur  de  Constantinople  qui  l'eut  à 
mariaige ,  s'en  partit  et  emmena  sa  dicte  femme  en 
Constantinople,  où  ilz  furent  bien  ensemble  xii  ans 
accompliz ,  que  oncques  ilz  n'eurent  enfant ,  dont  ils 
furent  moult  tristes  et  dolens.  Or  lerray-je  si  endroit  de 
la  belle  empererie  et  viendray  à  Baudouin  conte  de 
Flandres ,  qui ,  après  icelle  feste ,  se  partit  de  Paris. 

Cxrmmjettt  Sanhoin  contt  ht  Manhrt&  partit  ht 
$art0  tt  B1tn  alla  a  Hmjxrtt,  avtc  lt&  baran*,  tt  com- 
mtnt  xi  jesptfttsa  le  hyablt. 

Baudoin ,  conte  de  Flandres ,  prist  congié  du  très- 
puissant  et  noble  roy  de  France  et  s'en  alla ,  luy  et  ses 
barons ,  en  sa  cité  de  Noyon  qui  estoit  alors  tenue  de 
luy  et  y  séjourna  trois  jours.  Et  au  quart  jour,  il  eut 
désir  de  aller  chasser  es  forestz  de  Noyon  et  print  ses 


16  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

veneurs  et  son  herre  de  chasse  et  prinst  en  sa  main 
ung  moult  fort  espieu  et  aussi  des  chiens ,  et  trouvè- 
rent, quant  ils  furent  en  la  forest,  ung  sangler  qui 
estoit  moult  grant,  fort  et  noir,  comme  more.  Et  quant 
il  ouyt  les  chiens,  il  se  mist  à  fouyr  et  les  veneurs  le 
chassèrent  moult  durement ,  mais  il  occist  quatre  des 
meilleurs  chiens  qui  fussent  en  la  chasse ,  dont  le  conte 
fut  moult  couroucé  et  jura  Dieu  quil  ne  partiroit  jamais 
de  là,  tant  qu'il  eut  occis  ce  porc  sangler ,  et  le  sangler 
yssit  des  boys  et  s'en  fouyt  es  boys  de  Mormay  et  le 
conte  et  ses  gens  fuyrent  jusques  oultre  l'eau  de  Sei- 
gne  ;  car  il  avoit  jà  trespassé  Vermendois  et  se  bouta 
le  porc  en  ung  lieu  ou  il  cuidoit  bien  estre  à  repoz  en  la 
forest,  mais  le  conte  le  suivit  avec  son  espieu.  Etestoient 
ses  gens  encores  moult  loing ,  car  il  estoit  davantaige 
monté  et  descendit  et  prinst  l'espieu  à  deux  mains  et 
luy  dist  :  «  Porc  vous  tornerez  par  descà,  car  au  conte 
«  de  Flandres  jouster  vous  couviendra.  »  Tantost  se  leva 
le  porc  sangler  et  cliqueta  des  dens  et  de  la  geulle  contre 
le  conte ,  et  de  la  geulle  escuma  et  saillit  hors  du  lieu  , 
où  il  estoit,  et  se  lança  moult  fièrement  contre  le  conte  : 
mais  le  conte  le  férit  si  asprement  de  son  espieu,  qui  luy 
fischa  parmy   l'eschine  et  cheut  à  terre  le   porc,  et 
l'assomma   et    se    assist  dessus  et  demoura  illec  tout 
pensif  et  ébahy  que  ne  venoit  à  luy  aulcun  de  ses  gens 
et  se  assist  illecques  endroit  le  conte  une  grant  piesse. 
Et  quant  il  se  fut  une  piesse  reposé ,  il  regarda  tout  en 
tour  de  luy  et  vit  venir  une  puceïle  vers  luy  qui  che- 


CONTE  DE  FLANDRES. 


17 


vauchoit  toute  seulle  sur  ung  pallefroy  noir  qui  alloit 
les  ambles .  et  estoit  toute  seule.  Et  tantost  se  leva  le 


conte  et  alla  au  devant  d'elle  et  la  saisit  par  le  frain ,  et 
luy  dit?  «Dame,  de  par  Dieu!  vous  soiez  la  très-bien 
«venue.  »  Et  la  dame  le  salua  moult  doulcement  et  le 
conte  de  Flandres  luy  demanda  :  «  Pourquoy  dame 
«  alles-vous  ainssi  seulle  et  sans  compaignie?»Etelleluy 
respondit  moult  gracieusement ,  et  dist  :  «  Sire ,  ainssi 
«  leveultDieulepère  tout-puissant  :  je  suis  fille  à  ungroy 
«  devers  Orient  qui  me  vouloit  marier  sans  mon  ottroy  : 
«mais  je  jure,  et  à  Dieu  fis  serment  que  je  n'espouseroie 
«jà  mari ,  si  je  n'avoie  le  plus  riche  conte  de  lacristienté. 
«  Et  ainssi  me  parti  de  mon  père  par  mal  talant,  et  avoie 
«  grant  compaignie,  mais  à  présent  je  n'en  ay  point,  car 
«je  me  suis  emblée  de  eulx  ;  car  je  doubtoie  qu'ils  ne  me 


18  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN. 

«  Toulsissent  ramener  à  mon  père  et  ay  promis  à  Dieu 
«que  jamais  je  ne  iray  par  devers  luy,  jusques  à  tant 
«que  j'ay  trouvé  le  conte  de  Flandres  que  l'on  m'a  tant 
«loué.  »  Et  quant  le  conte  regarda  îa  pucelle,  il  pensa 
longuement  à  ce  qu'elle  disoit ,  et  luy  pleut  moult  fort 
le  contiennement  de  la  dame  et  fut  ardamment  espris 
d'elle  et  de  son  amour ,  et  dist  à  la  pucelle  :  «  Belle ,  je 
«  suis  le  conte  de  Flandres ,  lequel  vous  queres  et  n'en 
«  soyes  en  nulle  doubte  :  et  suis  le  plus  riche  de  dessoubz 
«le  firmament  et  ayxim.  contés  à  mon  commandement. 
«  Et  pour  ce  que  vous  m'aves  ainsi  queru,  s'il  vous  vient 
«à  plaisir,  je  vousprendray  à  femme.  »  Et  la  pucelle  qui 
de  ce  eut  grant  joye ,  luy  ottroya ,  mais  qu'il  fust  tel 
comme  il  se  disoit.  Et  le  conte  lui  dist  :   «  Dame  ne 
«  soyes  en  nulle  doubte  que  je  ne  soye  le  conte  de  Flan- 
«dres.  »  Et  fut  le  conte  de  Flandres  moult  marry  que 
ses  gens  ne  venoient  à  lui.  Et  demanda  à  la  dame  comme 
elle  avoit  nom  et  aussi  comme  avoit  nom  son  père  et 
dont  il  estoit  seigneur.   Et  la  dame  luy  respondist  en 
son  mauvais  couraige  que  le  nom  qu'elle  avoit  repçeu 
en  batesme  estoit  Helius.   «  Mais,   dist-elle,  vous  ne 
«  scaures  point  le  nom  de  mon  père,  tant  que  j'ay e  com- 
«  mandement  de  Dieu  et  vous  cesses  à  tant ,  car  aultre 
«ment  ne  peult  estre.  »  Et  lors,  le  conte  de  Flandres  qui 
fut  tempté  de  l'ennemy ,  mist  son  cor  à  sa  bouche  et 
se  prist  à  corner  moult  hauîtement  pour  avoir  ses  gens. 
Et  premièrement  vint   à  luy  le  sire  de   Yalenciennes , 
Gaultier  de  Saint-Omer  et  moult  d'aultres  gens.  Et  luy 


CONTE  DE  FLANDRES.  19 

demanda  Henri  de  Yalenciennes  s'il  avoit  riens  prins  : 
ce  Ouy,  dist  le  conte  de  Flandres,  le  plus  bel  porc  sanglier 
«  du  monde  et  aussi  m'a  Dieu  fait  présent  de  ceste  belle 
«  damoisselle  que  voiez  cy^laquelle  je  vueil  avoir  à  femme, 
«puis  qu'elle  si  consent.  »  Adonc  le  comte  de  Valen- 
tiennes  regarda  la  pucelle  qui  estoit  vestue  moult  hono- 
rablement et  estoit  montée  sur  ung  beau  pallefroy  que 
plus  bel  ne  povoit  estre.  Non  pourtant  le  conte  de  Va- 
lenciennes  blasma  fort  le  conte  de  Flandres  qui  vouloit 
prendre  à  femme  celle  pucelle  et  luy  dit.  «Monseigneur, 
«  que  scaves  vous  qu'elle  est  :  c'est  par  adventure  quelque 
«jeune  fille  qui  pour  argent  se  veult  donner.  Sire,  s'il 
«vous  plaist,  vous  la  pouves  bien  tenir  à  vostre  com- 
«  mandement,  tant  qu'il  vous  plaira,  puis  luy  donnes 
«congié.  Car  si  hault  homme  comme  vous  estes,  doibt 
«ouvrer  saigement.  Mauldit  soit  vostre  orgueil ,  car  il 
«  n'y  a  encores  guières  que  reffusastes  la  fille  au  noble 
«roy  de  France.  »  Lors  le  conte  de  Flandres  dist  à  Henri 
conte  de  Yalenciennes  :  «  Parles  plus  saigement  :  car 
mon  cueur  s'adonne  que  j'aye  ceste-cy  à  femme  et  n'en 
parles  plus,  car  je  le  vous  deffens.  »  Dont  ses  hommes 
furent  moult  dolens.  Dillecques  se  partit  le  conte  de 
Flandres  et  prinst  et  emporta  la  teste  du  sanglier  et 
s'en  alla  à  Cambray  luy  et  ses  gens  et  emmena  la  dame 
et  l'espousa  et  fist  faire  ces  nopees  moult  honorablement, 
puis  fist  à  son  talent  d'elle ,  et  tantost  après  fut  grosse 
d'enffant  qu  elle  porta  neuf  moys ,  et  eut  une  fille  qui 
eut  nom  Jehanne  en  baptesme  et  puis  après  en  eut  une 


20 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN. 


aultre  fille  qui  eut  nom  Marguerite,  qui  fut  moult 
richement  tenue.  Et  esleva  ceste  dame  moult  grants 
truaiges  en  xmi  ans  qu'elle  régna  avecques  Baudoin 
et  fist  faire  ou  pais  moult  de  maulx  dont  le  conte  fut 
moult  blasmé  et  est  vray  que  celle  dame  alloit  volun- 
tiers  à  l'esglise  et  ouyoit  le  service  ,  jusques  au  sacre- 
ment, mais  jamais  elle  n'attendoitque  le  sacrement  fust 
levé  :  mais  s'en  alloit  hors  de  l'esglise,  dont  les  gens  du 
pais  parloient  moult  oultraigeusement  et  enestoient 
moult  esmerveillés. 

Ccrmnuttt  h  zouïtiau  2tcqmllatt  mut  ïftvant  Cxrii- 


SMl 

vÊm 

Hi 

ff^ 

En  ce  temps  l'empereur  de  Constantinople  fut  en 
moult  grant  effroy  de  ce  que  Aquillan ,  le  souldan  de 
Sure,  vint  assiéger  Constantinople  et   avecques  bien 


CONTE  DE  FL4NDRE  21 

cent  mille  Sarrazins  et  gastèrent  le  pais  tout  d'entour 
Constantinople.  Et  pour  celle  cause  l'empereur  manda 
tous  ses  amys,  par  toutoùilz  en  peultfiner,  et  assembla 
bien  quarante  mille  Cristiens  et  advint  ung  jour  entre 
les  aultres  que  l'empereur  de  Constantinople  yssit  de 
la  ville  et  se  combatist  aux  Sarrazins,  en  la  quelle 
bataille  l'empereur  fut  mort  ;  et  s'en  retournèrent  ses 
gens  en  Constantinople  et  en  portèrent  l'empereur  et 
le  firent  moult  honorablement  enterrer  et  puis  pensè- 
rent de  deffendre  leur  ville  contre  les  Sarrazins.  Et  jura 
Acquillan,  le  souldan,  quil  ne  partiroit  de  là  tant  qu'il 
eust  prins  Constantinople  et  y  tint  le  siège  moult  lon- 
gement ,  mais  tousjours  se  deffendoient  les  Cristiens  au 
myeulx  là  qu'ilz  povoient. 

Baudouin  en  ce  temps  estoit  avec  Heîius  sa  femme 
ou  pays  de  Flandres  qui  avoit  d'elle  deux  filles ,  c'est 
ascavoir,  Jehanne  et  Marguerite.  Si  advint  que  en  l'an 
de  grâce  cent  quatre  vingt  et  huit,  le  jour  des  grans 
pasques ,  estoit  le  conte  de  Flandres  et  dame  Helius  sa 
femme  en  leur  noble  bernaige  à  Yymandable,  en  Flan- 
dres ,  en  leurs  palais ,  et  illec  avoit  mandé  pour  la 
solennité  maintz  contes  et  maintz  barons  de  ses  hommes 
qui,  pour  lefestoier,  estoient  venus  à  sa  court.  Et  tint 
icelluy  jour  le  conte  sa  court  moult  richement ,  et  quant 
vint  l'eure  de  disner,  le  conte  s'assist  à  table  avec  tout 
son  bernaige.  Et  ainssi  comme  le  conte  estoit  assis  à  son 
disner,  avecques  ses  barons,  comme  dist  est,  il  vint 
devant  luy  ung  viel  hermite  qui  s'apoioit  d'ung  baston 


622  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN. 

etavoitbien  cent  ans  de  aige,  et  requist  au  conte  ou  nom 
de  Dieu  que  ce  jour  il  luy  voulsist  donner  son  repas  : 
et  le  conte  le  luy  octroya  moult  doulcement  et  pria  ung 
escuier  qu'il  pensast  bien  de  l'ermite ,  et  l'escuier  le  fist 
seoir  à  une  table  en  la  salle  devant  le  conte ,  à  part  : 
mais  encores  n'estoit  pas  la  dame  assise ,  mais  elle  fut 
allée  quérir  en  sa  chambre  et  fust  assise  emprès  le  conte, 
ainssi  comme  acoustumé  avoit.  Et  quant  l'ermite  vit  la 
dame ,  il  eust  moult  grant  paour  et  commença  tantost 
à  trembler  et  se  seigna  moult  souvent ,  ne  ne  pouvoit 
boyre  ne  menger.  Et  quant  la  dame  apperçeut  l'ermite, 
il  ne  luy  pleut  point,  car  elle  doubta  moult  bien  qu'il  luy 
donneroit  grant  emcombrier  et  pria  au  conte  qu'ilz 
voulsist  faire  en  aller  l'ermite.  Et  luy  dist:  «  Sire,  il 
«  sçait  plus  de  malice  que  ne  font  aultres  gens  ,  et  est 
«  céans  entré  par  truandise ,  ne  je  ne  le  puis  veoir  et 
«pource  je  vous  prie  que  l'en  veuilles  faire  aller.  » 

«  Dame ,  dist  le  conte ,  l'aumosne  est  bonne  à  donner 
«  à  celluy  qui  la  demande  :  mais  il  est  fol  qui  la  prent, 
a  s'il  n'en  a  nécessité  :  mais  il  me  plaist ,  ou  nom  de 
«  Dieu ,  qu'il  soit  servi  et  qu'il  aie  aujourduy  céans  sa 
«  réfection.  »  Lors  le  conte  regardoit  l'ermite  qui  séoit 
à  table  tout  pencif ,  et  ne  beuvoit  ne  mengeoit.  Si  luy 
demanda  le  conte  :  «  Preudomme ,  pourquoy  ne  menges 
«  vous  ?  ne  le  me  scelles  jà ,  si  vous  v ouïes  aultre  choses , 
«demandes -l'a  moy,  vous  Taures.  »  Lors  se  dressa 
l'ermite  en  estant,  et  dist,  oyant  le  conte  et  tous  les 
barons    pour    Dieu  !    qu'ilz   laissassent  le  boire   et  le 


CONTE  DE  FLANDRES.  23 

mengier  et  qu'ilz    estoient  en  grant  péril  :  «  Et  si  ne 

«vous  esbahisses  jusques  à  ce  que  temps  sera,  car  de  ce 

«que  vous  verres  bien  tost,  chascun  aura  grant  paour  : 

«mais  ayes  bonne  fiance  en  Dieu.  Et  si  Dieu  plaist,  jà  ne 

«vous  grèvera.  »  Adonc  furent  tous  esmerveillés  et  se 

tint  chascun  coy  et  laissa  le  conte  et  chacun  le  boire  et 

le  mengier.  Et  puis  l'ermite  conjura  la  dame  de  par 

Dieu  le  tout  puissant  et  luy  dist  :  «  Dyable  qui  es  ou 

«corps  de  ceste  femme,  je  te  conjure  de  par  Dieu  qui 

«  pour  nous  souffrit  mort  en  la  croix ,  lequel  te  chassa 

«hors  de  son  saint  paradis  et  tous  lesmauvaix  anges  qui 

«avoient  mesprit  pour  le  péchié  d'orgueil  que  Lucifer 

«  eut  prins  et  des  sains  sacremens  que  Dieu  a  establis  et 

«desongrant  povoir  qui  tousjours  durera  que  tu  partes 

«de  ceste  compaignie ,  et  aincois  que  tu  te  départes 

«recongnois  devant  tous  ses  gens  pourquoy  cestuy  conte 

«de  Flandres  a  esté  ainsi  par  toy  surprins ,  affinque  tous 

«  le  puissent  entendre  et  t'en  rêva ,  dont  tu  viens ,  sans 

«grever  quelque  chose  qui  soit  en  cestuy  pais  et  ainsi  je 

«te  conjure  de  par  Dieu  de  paradis.  »] 

Quant  la  dame  s'entendit  ainsi  conjurée ,  et  qu'elle  ne 
peult  aultre  chose  faire ,  ne  plus  le  conte  tourmenter , 
ne  qu'elle  ne  peult  plus  demourer  en  Flandres,  mais 
l'en  couvint  aller.  Lors  commença  à  parler  et  dist  tout 
hault  qu'elle  ne  se  povoit  plus  sceller  et  qu'elle  n'oseroit 
trèspasser  le  commandement  de  Dieu  ne  le  conjure- 
ment.  «Car,  distelle,  ainsi  debvons nous doubter Dieu, 
«comme  les  hommes,  car  nous  avons  encores  espérance 


24  LE  LIVRE  DE  BÀUDOYN. 

«  de  trouver  mercy  envers  luy ,  quant  il  viendra  jugier 
«tout  le  monde.  Je  suis ,  dist  elle,  ung  ange  que  Dieu  fist 
«  gecter  de  son  paradis  et  avons  tous  douleur  si  grande 
«que  nul  ne  le  pouroit  penser.  Et  vouldrions  que  tous 
«  les  aultres  fussent  actraiz  à  nostre  cordelle ,  ainsi  que 
«à  tous  ensemble  Dieu  nous  voulsist  pardonner  nos 
«péchiez  et  si  nous  quérons  aide,  nul  ne  nous  doibt 
«blasmer.  Le  conte  qui  cy  est  s'en  sceut  mal  garder, 
«  quant  il  se  laissa  surmonter  du  péchié  d'orgueil  :  il  ne 
«  daigna  espouser  la  fille  du  roy  de  France  et  Dieu  me 
«souffrit  entrer  au  corps  de  la  fille  d'ung  roy  devers 
«  Orient ,  qui  estoit  morte ,  la  plus  belle  fille  qu'on  sceut 
«trouver.  J'entray  en  son  corps  par  nuytetlafis  relever. 
«Elle  fut  en  vie  et  bien  se  sceut  gouverner,  selon  ce  que 
«admonneste  en  son  corps;  car  elle  n'avoit  aultre  esperit 
«  que  moy ,  car  son  ame  s'en  estoit  allée  là  où  elle  s'en 
«debvoit  aller.  Et  estoit  Sarrazine  et  l'amenay  au  conte 
«  pour  son  corps  vergoingner  et  il  ne  le  sceut  reffuser 
«  qu'il  ne  l'espousast.  Et  luy  ay  fait  sa  vie  mal  user,  bien 
«par  l'espace  de  xm.  ans  et  ay  fait  moult  de  maulx  ou 
«  pais  de  Flandres ,  qu'il  luy  couviendra  encores  chière- 
«  ment  acheter  :  mais  de  ce  qui  en  adviendra,  ne  vueil 
«  déterminer,  car  je  cuidoie  tousjours  le  conte  attrapper  : 
«  mais  oncques  n'oublia  qu'il  ne  luy  souvinst  de  son  créa- 
«  teur,  et  qu'il  ne  se  seignast  au  coucher  et  au  lever,  et 
«  mieulx  ne  se  povoit  armer  ;  et  ay  perdues  ses  deux  filles 
«pource  qu'il  les  a  faicles  baptiser.  Aultre  chose  ne  vous 
«  vueil  dire ,  et  men  revois  en  Orient  porter  ce  corps 


CONTE  DE  FLANDRES. 


«  repouser  dessoubz  sa  tombe.  »  Adonc  se  partit  sans 
grever  nulle  personne ,  fors  qu'il  emporta  ung  petit 
pillier  des  fenestres  de  la  salle.  Et  de  ceste  chose  fut  le 
conte  et  les  aultres  moult  esmerveilliés ,  et  se  levèrent 
des  tables  et  s'enclina  le  conte  devers  le  bon  ermite  et 
luy  pria  qu'il  luy  conseillast  qu'il  feroit.  Et  le  bon 
hermite  luy  conseilla  qu'il  allast  au  Pape  et  qu'il  se 
feist  absouldre  de  son  pechié  et  à  tant  prinst  congié 
de  luy. 

Le  conte  Baudoin  séjourna  troys  jours  en  son 
palaiz  moult  pensif  et  puis  ou  quart  jour  s'en  alla  à 
Burges  :  mais  quant  il  y  fut,  il  fut  moult  gabbé  et 
mocqué,  et  le  monstroit-on  au  doy  parmi  les  rues;  et 
disoient  les  enfans  :  «  Fuyons-nous  en ,  car  voicy  le 
«conte  qui  espousa  le  dyable.  »  Et  le  conte  fut  moult 
dolent  des  parolles  qu'on  disoit  de  luy,  maiz  il  n'en 
fist  nul  semblant  et  le  lendemain  s'en  alla  à  Gant  : 
mais  il  avoit  esté  à  Burges  bien  mocqué ,  encore  fut-il 
plus  à  Gant.  Et  puis  dillecques  s'en  alla  à  Arras ,  où  il 
fust  aussi  bien  mocqué ,  comme  devant.  Et  quant  il  se 
vit  ainssi  par  tout  mocqué ,  il  jura  Dieu  qu'il  appres- 
teroit  son  bernaige  et  s'en  yroit  oultre  mer  conquerre 
Jhérusalem.  Adonc  manda  ses  hommes  de  ses  xim. 
contés.  Si  leurs  dist  que  pour  prandre  pénitance  et 
absolucion  de  ses  péchiés ,  il  vouloit  aller  oultre  mer , 
et  appella  le  chanoine  de  Cambray  et  estoit  frère  au 
conte  de  Blois  et  le  mist  au  gouverner  sa  terre ,  tant 
qu'ilz  fust  revenu .  et  commanda  à  ses  hommes  qu'ilz 


26  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

obéissent  à  luy  et  commanda  à  Bouchart  qu'il  gar- 
dast  bien  sa  terre  et  qu'il  pensast  bien  de  ses  deux 
filles.  Et  s'il demouroit trop  long  temps ,  qu'il  lesmariast 
bien  et  honnestement.  Et  ainssi  luy  promist  et  cou- 
yenta  Bouchart. 

Le  conte  Baudoin  de  Flandres  fist  son  ost  amasser 
à  Arras ,  où  ilz  furent  bien  plus  de  trente  mille  armés 
et  prinst  son  chemin  droit  à  Paris.  Et  Bouchart  con- 
voya le  conte  jusques  là.  Le  conte  alla  veoir  le  roy  de 
France  et  prinst  congié  de  luy  et  le  festoya  moult  riche- 
ment. Et  promist  au  conte  que,  se  Bouchart  avoit 
aulcun  besoing,  il  luy  aideroitde  tout  son  povoir,etluy 
livra  mille  hommes  pour  aller  avecques  luy  oultre 
mer  :  dont  le  conte  d'Auvergne  fut  commis  à  les  gou- 
verner de  par  le  roy  et  aussi  luy  dist  qu'il  prinst  du 
trésor  à  sa  voulenté.  Et  que  aussi  s'ilz  alloient  par 
Constantinoble ,  qu  ilz  voulsissent  aider  et  aussi  secourir 
la  noble  Empererie  sa  fille.  Lors  le  dit  conte  de  Flan- 
dres et  tous  ses  gens  se  partirent  de  Flandres,  avecques 
luy  le  conte  d'Auvergne,  etprindrent  leur  chemin  droit 
es  mons  de  Monjoust  et  entrèrent  en  Lombardie  et 
tant  firent  par  leur  journées  qu'ilz  vindrent  à  Romme. 
Et  trouvèrent  les  murs  brisez  et  les  esglises  abatues  que 
le  souldan  Caquedent  avoit  piessà  gastées.  Lors  entra 
Baudoin,  conte  de  Flandres,  en  l'esglise  de  Saint-Pierre 
de  Romme  et  alla  veoir  le  Pape  et  s'enciina  devant  luy. 
Et  le  Pape  luy  fist  grand  honneur ,  pour  l'amour  de 
son  feu  père  ,  qui  piessà  avoit  donné  si  noble  secours  à 


CONTE  DE  FLANDRES.  27 

Romme  et  luy  abandonna  tout  son  trésor  :  mais  le 
conte  luy  dist  :  «  Très-puissant  père ,  je  ne  requiers 
«riens  des  trésors  de  l'esglise,  si  non  que  je  soie  par 
«  vous  confessé.  »  Adonc  entrèrent  en  l'oratoire  et  l'ouyt  le 
Pape  de  confession  et  fut  de  son  fait  bien  esmerveillé , 
et  luy  charga  en  penitance  qu'il  passast  les  bras  de 
mer,  et  allast  premièrement  à  Constantinoble ,  pour 
secourir  la  noble  empererie ,  fille  du  roy  de  France , 
laquelle  Acquillan ,  le  souldan ,  avoit  asséigée ,  et  qu'il 
chassast  les  Sarrasins  ;  et  que ,  s'il  avoit  victoire ,  qu'il 
la  prinst  à  femme  et  qu'il  se  fist  empereur  et  luy  pro- 
mist  que  ainssi  seroit-il  fait.  Et  ainssi  le  Pape  luy 
donna  absolucion  et  se  partit  Baudoin  et  son  ost  de  la 
cité  de  Romme  et  entrèrent  en  mer  et  prindrent  leur 
herre  par  la  mer  pour  aller  en  Constantinoble  par  jour 
et  par  nuyt  :  et  estoient  ceulx  de  la  ville  en  grant  des- 
tresse et  famine. 

Cammiitt  \t  conte  te  JFlanliïtt&  tï  ztz  gcw  mu- 
îfrtxtt  a  (KoustantinMc  prés  te  Vosî  îrr0  0arra}itt0* 

Baudoin  le  conte  de  Flandres  et  son  ost  passèrent  la 
mer  et  encontrèrent  des  Sarrazins  qui  ne  les  attendi- 
rent mie  :  mais  s'en  retournèrent  fuiant  à  l'ost  des 
Sarrazins  d'une  lieue  près  et  dirent  les  Sarrazins  à 
Aquillan  que  les  Francoys  estoient  rappassés  à  grant 
compaignie ,  et  qu'il  les  avoient  veuz  et  tenoient  une 
grant    lieue.    Acquillan   fut   bien   dolent  et   esbay  et 


28  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

appella  ung  sien  cousin  et  luy  demanda  s'il  avoit  veuz 
les  Francoys  et  si  le  roy  de  France  y  estoit  point  qui 
eust  passé  la  mer.  Et  il  luy  dist  que  nenny  5  car  la  ban- 
nière qu'il  portent  n'est  point  poincté  de  fleur  de  liz , 
mais  sont  en  telle  façon  comme  vous  le  portes.  «  Par 
«  Mahon ,  dist  Acquillan ,  c'est  le  conte  de  Flandres , 
«  et  eut  nom  son  père  Philippe  qui  occist  mon  père 
«  devant  Millan.  Et  si  le  filz  luy  ressemble,  il  est  asses 
«  hardy ,  mais  j'ay  grant  joye  qu'il  est  icy  venu  pour 
«  moy  vengier  de  luy  et  pour  luy  tollir  le  blasson  qu'il 
«  porte.  »  Et  ainssi  comme  les  Sarrazins  divisoient 
Fung  à  l'aultre ,  la  noble  empererie  et  ceulx  de  Cons- 
tantinoble  estoient  montez  sus  lez  murs  de  la  ville  :  si 
apperçeurent  et  virent  l'ost  des  Cristiens  :  mais  ilz  en 
f eurent  moult  espo  ventés,  car  ilz  cuidoient  que  se 
fussent  Sarrazins.  Et  la  noble  empererie  choisit  et 
advisa  les  bannières  de  Flandres ,  mais  encores  ne  sceut- 
elle  pas  bien  que  ce  povoit  estre ,  jusques  à  ce  que  ung 
de  ses  hommes  qui  estoit  avecques  elle  la  reconforta 
moult  doulcement  et  luy  dist.  a  Dame ,  j'ay  bien  ad  visé 
«  l'enseigne  au  bon  conte  de  Flandrez ,  certainement 
a  c'est  le  secours  des  Francoys  que  Dieu  et  vostre  père 
«  nous  a  envoies.  »  Et  lors  la  noble  empererie  rendit 
grâces  à  Dieu  et  eut  moult  grant  joye  et  s'assemblèrent 
ceulx  de  la  cité  bien  xx.  mille  tout  de  pié,  pour 
aider  au  conte  de  Flandres,  s'il  y  avoit  bataille  nul- 
lement. 


CONTE  DE  FLANDRES.  629 

(Kammtut  \t  toute  to  Manorez  et  2UjqttiUan;  joux- 
ter mt  Vuug  à  V autre, 

Acquillan ,  le  souldan ,  appelîa  ses  gens  et  leur  dist 
qu'il  voloit  combalre  corps  à  corps  au  conte  de  Flandres 
qui  son  père  a  voit  occis ,  et  qu'il  le  vouloit  conquerre  : 
et  dist  que  ce  seroit  trop  grant  honte  au  conte  de  Flan- 
dres, s'il  n'osoit  conibatre  à  luy  :  «  Mais  je  ne  youldroye 
«  pour  riens  que  aultre  Foccist  que  moy.  »  Et  ses 
hommes  luy  dirent  qu'il  en  fist  à  son  talant.  Acloncques 
Acquillan  se  fist  armer  moult  richement  ;  et  aussi  quant 
il  fut  bien  armé,  il  s'en  alla  droit  en  i'ost  des  Cris  tiens. 
Mais  je  vous  dy  bien  qu'il  ne  les  prisa  riens  et  aussi  dist 
avoit  plus  de  gens  à  la  moytié  qu'ilz  n'estoient,  et  y  eut 
ung  chevalier  cristien  qui  ravisa  Acquillan  et  luy  dist  : 
«  Payen  ,  vous  este  trop  près  :  je  vueil  jouster  à  vous, 
par  la  vierge  Marie.  »  Quant  Acquillan  l'entendit,  il 
ne  voulut  pas  reffuser  et  coururent  l'ung  contre 
l'aultre  et  brisa  le  cristien  sa  lance  et  Acquillan  le 
férit  si  durement ,  qu'il  l'abbatit  à  terre  et  luy  parça 
l'espaulle  et  luy  voulut  coupper  la  teste  :  mais  Ac- 
quillan se  reffraignit  et  luy  dist  :  «  Cristien  vous  n'aures 
ce  point  de  respit ,  si  vous  n'allés  dire  au  conte  de  Fian- 
ce dres  qu'il  viengne  çà  dehors  combatre  corps  à  corps 
«  à  moy ,  et  que  je  l'attendray  encores  icy  et  luy  dis 
«  que  je  le  deffie  et  que  je  l'iray  assaillir  luy  et  sa 
ce  baronnie.  »  Et  le  chevalier  luy  dist  qu'il  le  luy  diroit. 
Et  à  tant  se  partit  le  chevalier  et  s'en  alla  au  conte  de 


30  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

Flandres  et  luy  dist  ce  que  Acquillan  luy  mandoit.  Lors 
dist  le  conte  qu'il  yroit  devers  le  payen.  Et  tantost  il 
s'appresta  et  mena  avec  luy  bien  xx.  mille  hommes 
d'armes  et  quant  le  souldan  vit  venir  le  conte  avec  si 
grande  compaignie,  il  le  redoubta  moult;  mais  non 
pourtant ,  il  s'apresta  moult  fièrement  et  quant  le  conte 
Baudoin  fust  approchié  du  payen ,  il  lui  cria  à  haute 
voix  :  ce  Sarrazin ,  qui  es  tu  qui  oses  attendre  si  noble 
«  compaignie  ?»  —  «  Vassault ,  dist  Acquillan  ,  je  suis 
«  le  souldan  de  Perthie ,  qui  veulx  combatre  au  conte 
«  de  Flandres  corps  à  corps,  s'il  m'ose  attandre  et  s'il 
«  n'ose  venir  seul ,  si  ameine  ung  chevalier  cristien 
«  avecques  luy .  le  plus  hardy  qu'il  pourra  trouver  et 
«  me  combatra  à  eulx  corps  à  corps ,  sans  point  de 
«  faulte  et  se  ainssi  je  nefais,Mahommetme  mauldie,  se 
«  je  nelesassaulx  demain  au  matin  avec  mon  grant  bér- 
et naige  et  le  destruiray  luy  et  les  Cristiens.  » — «  Payen, 
«  dits  Baudoin,  il  ne  vintoneques  biendegrant  vanteur. 
«  Je  vous  prie  que  vous  en  lessez  aucun  en  vie.  » 

(Eommtnt  te  conte  Saîtfrcrm  canqttizt  2lcijttiiiatt 
tu  rljampt  trje  baitailk. 

«  Acquillan ,  se  dist  Baudoin  ,  tu  demandes  le  conte 
«  de  Flandres  et  certez  tu  le  vois  devant  toy  présent.  » 
—  (c  Vassal  ,  dist  le  souldan,  ne  me  mens  point,  es-tu 
a  le  conte  de  Flandres  que  je  demande?  —  ce  Certes, 
«  dist  le  conte  de  Flandres,  ouy.  »  Et  Acquillan  luy 


CONTE  DE  FLANDRES.  31 

dist  :  «  Comme  es-tu  si  hardi ,  que  tu  portes  à  ton  col 
ce  blasson  qui  fut  à  mon  père  le  souldan  de  Parthie  que 
«  ton  père  trahit  faulcement.  » —  a  Par  Dieu,  dist  le 
<c  conte  de  Flandres ,  non  fist  :  car  il  le  conquist  loyal- 
ce  lement  et  le  conquist  ou  champt,  où  il  l'avoit  appelle 
ce  devant  Millan.  »  —  «  Par  Mahon,  dist  Aquillan,  je 
ce  suis  tout  prest  pour  prouver  le  contraire  contre  toy, 
«  corps  à  corps,  et,  si  tu  est  preudomme  ,  si  combas  à 
ce  moy  et  ne  faiz  pas  mourir  tes  gens  et  je  te  jure  que 
ce  se  tu  me  conquiers,  que  mes  gens  se  départiront  de 
ce  Constantinoble,  et  le  te  quitteray  tout  à  ta  voulenté  et 
ce  s'en  yront  mes  gens  ou  pais  de  Parthie  ;  et  pareille- 
ce  ment  si  je  te  conquiers  ,  je  feraye  de  ton  corps  tout  à 
c<  ma  voulunté  et  s'en  yront  tes  gens  en  leurs  pais.  » 
—  ce  Par  ma  foy ,  dist  le  conte  de  Flandres,  je  le 
ce  octroyé.  »  Et  ainssi  furent  d'acord  de  combatre. 
Lors  s'en  alla  Baudoin  adouber  et  Guillaume  de  Gavre 
se  voulloit  combatre  au  paien  pour  le  conte  :  mais  le 
conte  n'en  voulsit  rien  faire  et  le  conte  de  Flandres 
monta  à  cheval  et  pria  à  ses  gens  qu'ilz  voulsissent 
prier  Dieu  pour  luy  et  que  s'il  estoit  desconfist  qu'ilz 
s'en  retournassent  en  Flandres  et  que  ainsi  l'avoit-ii 
promis  au  payen.  Et  fist  promettre  à  ses  gens  que  se 
ainsi  advenoit  qui  fust  occis ,  qu'ilz  obéissent  à  Guil- 
laume de  Gavre  et  quant  ilz  seroient  retournez  en  leurs 
pais  de  Flandres ,  que  il  espousast  Marguerite  sa  puis 
née  fille,  et  voulst  que  elle  eust  de  ses  xnn.  contés 
quatre  les  meilleurs  :  c'est  assavoir  Haynaut,  Cambre- 


32  LE  LIVRE  DE  BMJDOYN 

sis,  Tarache  et  Vermendios.  Et  si  je  puis  conquerre  le 
payen ,  vous  vous  en  viendres  avecques  moy  conquerre 
le  Saint-Sépulcre  :  et  luy  accordèrent  ses  gens  qu'il  luy 
feroient  voluntiers  tout  à  sa  volunté.  Or  s'en  alla  le 
conte  Baudoin  combatre  au  souldan  de  Perthie.  Et 
quant  Acquilian  le  vit ,  il  luy  dist  qu'il  estoit  moult 
fier  qui  ainssi  le  venoit  combatre  à  luy  seul  :  ce  Mais , 
«  dist-il  à  Baudoin,  je  me  suis  ad  visé  que  c'est  pour  le 
«  noble  blasson  dont  tu  es  paré  ,  le  quel  tu  ne  porteras 
«  jamais  en  Flandres  :  mais  sera  porté  de  moy,  à  qui 
ce  il  est  de  droit  héritage.  »  —  <c  Voyre  ce ,  dist  Bau- 
cc  doin ,  si  vous  le  conqueres.  »  Adonc  s'entrecou- 
rurent  sus  et  brisèrent  leurs  lances  lung  sur  l'aultre, 
sans  plus  en  faire  conte.  Et  quant  la  noble  empererie 
sceut  l'entreprise ,  se  pria  Dieu  pour  le  conte  Baudoin 
de  Flandres  et  eut  espérance  que  s'il  gaignoit  la  bataille 
que  encores  seroit-il  son  mary  et  la  délivreroit  des 
mains  des  Sarrazins.  Et  ainssi  fut,  car  Acquilian  fut 
vaincu  par  la  grâce  de  Dieu  et  lui  dist  Baudoin  que  s'il 
se  vouloit  baptiser ,  qu'il  luy  îaisseroit  la  vie  :  mais  le 
traislre  payen  ne  s'i  voulut  onques  consentir.  Ainsi 
luy  dist  que  s'il  luy  vouloit  laisser  la  vie ,  qu'il  luy  don- 
neroit  tant  d'or  et  d'argent  et  de  chevance ,  qu'il  luy 
vouldroit  demander.  Et  Baudoin  respondit  qu'il  n'en 
feroit  riens  et  qu'il  estoit  asses  riche  et  qu'il  n'avoit 
mestier  du  sien.  Si  tira  Baudoin  ung  couteau  et  le 
frappa  tellement  qu'il  l'occist.  Et  quant  les  Sarrazins 
virent  leur  seigneur  mort ,  ilz  se  voulurent  desrangier  : 


CONTE   DE  FLANDRES.  33 

mais  ce  fut  à  tart,  car  les  Flamans  ne  le  voulurent  pas 
endurer  :  ains  allèrent  contre  les  Sarrazins  moult  fière- 
ment. Et  Guillaume  de  Gavre  emmena  Baudoin  en  ses 
tentes  pour  faire  adouber  ses  plaies  et  les  Flamans  tin- 
drent  les  champs  contre  les  Sarrazins ,  si  notalement 
que  les  Sarrazins  furent  vaincus  et  s'en  fuyrent  et 
entrèrent  en  mer  ceulx  qui  peurent ,  et  le  demourant 
fut  mort  :  ainssi  furent  les  Sarrazins  rués  jus. 

Ccrmnmtt,  quant  fiattirxrte  tut  conquis  U  jSarrcrçte 
2UxjmU(Xîï  1  entra  tn  <&0wtantiwobk* 

Baudoin  et  ses  gens ,  après  la  noble  victoire  qu'ilz 
eurent  sur  les  Sarrazins ,  et  qu'ilz  eurent  recueilly 
leurs  arnois  et  richesses  des  Sarrazins  qui  s'en  fuyrent , 
entrèrent  en  la  ville  de  Constantinoble ,  où  ilz  furent 
noblement  repceuz  et  fist  l'empererie  bel  acueil 
à  grant  honneur  et  révérance  au  conte  de  Flandres  et 
à  tous  les  nobles  chevaliers  :  «  Par  le  Dieu  de  paradis , 
«  dame ,  dist  Baudoin ,  ce  voaige  a  esté  entrepris  pour 
«l'amour  de  vous  :  car  le  Pape  le  me  commanda,  au  partir 
«de  Rome,  et  estoit  mon  chemin  ordonné  pour  aller  au 
«  Saint-Sépulchre  :  mais  je  ay  accompli  premier  cestuy 
«  voiage,  et  si  me  dist  le  Pape  que,  si  je  povoye  garantir 
«  vostre  corpset  vostre  pais,  que  je  vous  prinsse  à  femme, 
«  ce  estoit  vostre  plaisir.  »  Et  quant  la  dame  l'entendit,  si 
se  print  à  rire  et  dist  à  Baudoin  :  «  Je  fuz  à  vous  aultres 
«  fois  présentée  de  mon  père  le  roy  de  France  :  mais 


34  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

a  adonc  le  marchié  ne  fut  point  parfait  5  et  puisque 
«  nous  deux  sommes  à  marier ,  j'en  diray  mon  advis; 
«  et  de  ce  que  tous  me  dictes  je  vous  dis  grant  mercy. 
«  Et  si  en  remercie  le  Pape  qui  s'en  est  entremis  et  vous 
«  dis  bien  que  j'en  vueil  faire  tout  ce  que  m'en  sera 
ce  conseillé  et  tantost  je  vous  en  donneray  responce.  » 
Tantost  prinst  conseil  la  noble  Dame  avecques  les  plus 
souffisans  de  sa  court  qui  à  ce  consentirent,  disant  que 
mieulx  ne  pourrait  trouver  en  ce  monde;  ou  quel 
mariaige  elle  ottroya,  et  en  furent  faites  les  nopees 
moult  richement.  Et  noblement  fut  le  conte  de  Flandres 
empereur  de  Constantinoble  et  avecques  ce  estoit  sei- 
gneur de  xim.  contés.  Ledit  Baudoin demoura  avecques 
sa  femme  certain  temps  et  ains  troysmoys  accomplis,  elle 
fut  ensaincte  d'enfant  :  mais  au  bout  de  quatre  moys 
Baudoin  ne  vouloit  plus  séjourner  en  Constantinoble , 
et  eut  volunté  d'aller  conquerre  le  Saint-Sépulcre  et 
prinst  congié  de  sa  femme  et  ordonna  son  ost  et  entra 
en  mer  avecques  quarante  mille  hommes  et  luy  pria 
l'empererie  qu'il  luy  pleust  retourné  tantost  par  devers 
elle. 

(Kiommtnt  ftaxtifoin  ctrntt  fte  Maxùfttz  %t  partit  te 
CxmjstatttraaM*  tX  tftn  atla  m  JljirttjsaUm» 

Mais  ains  que  Baudoin  eust  passé  la  mer,  la  bonne 
empererie  morut  :  et  quant  il  eut  passé  la  mer,  il  prinst 
terre  et  s'en  vint  devant  Bétheléem  et  tantost  prinst  la 


CONTE  DE  FLANDRES.  35 

cité  à  force  de  gens  et  furent  les  Sarrazins  tués  et  femmes 
et  enfans  :  puis  se  partit  Baudoin  de  Bétheléem  et  prinst 
son    chemin    droit    en    Jhérusalem,  après    qu'il    eut 
séjourné  xv.  jours  en  Bétheléem .  Jehan  le  conte  de 
Biois,  nommé  Jehan  de  Haultefueille,  qui  avoit  moult 
grant  dueil  de  ce  que  Baudoin  conte  de  Flandres  ne 
l'appelloit  en  aulcuns  de  ses  conseilz ,  fut  moult  marri 
envers  le  conte  de  Flandres,  et  pource  qu'il  ne  fasoit 
compte  de  luy,  dist  à  luy  mesmes  :  «  Par  Dieu ,  je  me 
«  repens  que  je  vins  oncques  avecques  ce  conte  de  Fian- 
te dres,  car  il  est  trop  orguilleux,  nejàfort  aux  Flamans  ne 
«  portera  honneur  et  je  suis  hault  gentil-homme  plus 
«  que  ilz  ne  sont;  j'ay  amené   avecques  luy   maintz 
<(  hommes  que  le  roy  me  bailla  et  luy  avons  tant  aidé 
«  que  il  y  appert ,  car ,  par  nostre  aide,  il  a  ce  qu'il  a  : 
«  mais  oncques  en  sa  vie,   il  ne  m'en  mercya,    ne 
«  oncques  devant  Constantinoble  honneur  ne  me  porta  ; 
«  ne  à  moy ,  ne  à  mes  hommes  ung  denier  ne  me  donna  : 
«  je  suis  serf  par  tout  où  il  va,  et  ne  me  sçay  nul  gré  de 
«  chose  que  je  luy  face.  Il  jure  Dieu  qu'il  conquerra  la 
«  cité  de  Jhérusalem  et  que  il  se  feray  roy  coronné ,  et 
«  s'il  le  peult  ainssi  faire ,  il  deviendra  si  lier  et  orguil- 
«  leulx  qu'on  ne  pourra  à  luy  durer.  Mais  par  celluy 
«  Dieu  qui  me  créa ,  j'ay  en  pensée  telle  chose ,  dont 
«  son  orgueil  sera  rabessé  et  en  sera  parlé ,  mille  ans 
«  après  ma  mort.  »  Le  conte  Baudoin  etsonostvindrent 
devant  Jhérusalem  et  là  estoit  ung  souldan  nommé 
Dalphorot,  qui  avoit  ung  filz  nommé  Saladin.  Et  tantosl 


36  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

vint  au  souldan  une  espie  qui  luy  dist  :  «  Sire,  que  faictes- 
«  vous  ?  pour  vray,  les  Cristiens  viennent  devant  vous 
ce  et  vous  veulent  asséigier  et  sont  bien  cent  mille  et 
«  ont  prinse  la  cité  de  Bétheléem.  »  Lors  le  souldan 
fist  assembler  ses  gens  et  yssurent  bien  xx.  mille  de  la 
cité  et  allèrent  contre  les  Cristiens  et  y  eut  fière 
rencontre  d'ung  cousté  et  d'aultre  :  mais  Jehan  de 
Haultefueille  conte  de  Blois  pour  sa  trahison  se  retira 
luy  et  ses  gens ,  car  il  hayoit  tant  le  conte  de  Flandres 
qu'il  ne  frappa  oneques  coup,  et  eust  bien  volu  que  le 
conte  eust  été  occis,  et  dist  que  ceseroitgrant  dommaige 
que  il  eust  tant  d'onneur  qu'il  fust  roy  de  Jhérusalem  : 
et  tout  ce  disoit  par  raison.  Mais  non  obstant  le  conte 
Baudoin  et  ses  gens  firent  tant  que  la  force  fut  leur  et 
y  eut  des  payens  bien  xx.  mille  morz  et  couvint  que 
le  souldan  et  ses  gens  se  retirassent  en  la  cité  et  jura 
Mahon  que ,  pour  destruire  les  Cristiens ,  il  demande- 
roit  son  oncle  le  souldan  de  Parthie  et  le  souldan  de 
Mesques  et  l'admirai  d'Orbie.  Adonc  Baudoin  fist  dres- 
sier  ses  trefz  et  mist  le  siège  devant  Jhérusalem  :  mais 
Jehan  de  Haultefueille  pour  accomplir  sa  mauvaise 
volunté  pensa  tout  au  contraire. 

Ctfmmoti  jSeljaît  te  ^anlleineille^  coule  te$ixrt0f 
alla  en  Itycrmalem  yonr  trahir  le  coule  te  JFlattteje*. 

Jehan  de  Haultefueille ,  conte  de  Blois ,  s'avisa  d'une 
grande  trahison  :  il  monta  sur  son  cheval  et  s'en  vint 


CONTE  DE  FLANDRES.  37 

à  l'une  des  portes  de  Jhérusalem  et  parla  au  payens  et 
leur  pria  qu'il  le  feissent  parler  au  souldan  pour  son 
très-grant  proufist.  Lors  ung  payen  s'en  alla  vers  le 
souldan  et  luy  dist  qu'il  avoit  ung  cristien  à  la  porte  qui 
veult  parler  à  vous  :  et  tantost  le  souldan  alla  par  devers 
luy  et  Jehan  de  Haultefueiile  luy  conta  tout  son  à 
faire  et  luy  dist  :  ce  Sire,  si  vous  voules,  vous  arez  demain 
«  Baudoin ,  conte  de  Flandres ,  pour  prisonnier  et  si 
ce  vous  le  poves  avoir ,  vous  pouvez  bien  dire  que  vous 
«  avez  le  plus  riche  homme  de  Cristienté  :  car  il  est 
c<  conte  de  xim.  contés,  et  encores  depuis  peu  de 
c<  temps  en  sa ,  il  a  conquesté  Constantinoble,  et  si  vous 
ce  dy  bien ,  sire ,  que  si  vous  combates  à  luy  ou  que  vous 
ce  luy  menés  guerre ,  que  vous  y  perdres  plus  que  vous 
ce  n'y  gaigneres:  car  c'est  ung  des  fiers  hommes  de 
ce  Cristienté ,  et  pour  ce ,  sire ,  qui  m'a  fait  honte  et 
ce  villenie ,  je  me  suis  couroucé  à  luy  :  car  il  ne  prise 
ce  nul  qui  soit  vivant,  tant  est  orgueilleux.  »  Et  leurs 
paroles  fines ,  ilz  furent  d'acord  que  le  souldan ,  avec 
quatre  mille  hommes ,  yssirroyent  de  la  ville  et  s'embu- 
cheroient  près  d'illecques  et  Jehan  de  Haultefueiile 
ameneroit  par  trahison  devant  la  ville  le  conte  Baudoin 
à  peu  de  gens ,  pour  espier  la  cité  de  Jhérusalem  ,  pour 
espier  où  elle  estoit  la  plus  feible.  Et  dit  au  conte  :  ce  Sire, 
ce  allons  veoir  les  murs  et  les  fossés  de  la  ville ,  pour 
ce  veoir  par  quel  endroit  nous  laussauldrons.  »  Le 
noble  conte  qui ,  point  ne  se  doubtoit  de  la  traïson ,  s'en 
alla  à  peu  de  gens  avecques  Jehan   de  Haultefueiile 


38  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

sur  leurs  chevaulx  pour  veoir  les  murs  et  les  fossés.  Et 
ainssi  comme  Baudoin  eut  passé  le  pas  qui  estoit  déter- 
miné en  la  trahison,  et  qui  furent  près  de  l'embûche, 
furent  prins  et  emmenés  comme  vous  ores. 

Cxrmmjmt  tHanÏMin  t\  %t%  %tm  furent  prins  tï 
tmmmt]  yri%onnur8  m  3tyétMakm  par  la  iralji- 
soxx  Km  conte  tft  $krî)0, 

Quant  le  conte  de  Flandres  et  ses  gens  furent  ou  lieu 
que  Jehan  de  Haultefueilie  avoit  entrepris  avecques  le 
souldan ,  il  furent  prins  et  saisis  de  toutes  pars  et 
furent  menés  en  la  cité  de  Jhérusalem.  Et  audevant  du 
souldant  vint  son  filz  Saladin  qui  luy  demanda  de  la 
besoigne  et  comment  il  avoit  prins  les  Cristiens  ;  si  luy 
compta  tout  le  fait ,  et  comme  Jehan  de  Haultefueilie 
avoit  trahy  son  seigneur.  «  Par  Mahon  !  dist  Saladin , 
ce  c'est  ung  faulx  traistres ,  monstres  le  moy  :  sire ,  je 
«  ay  ung  grant  désir  de  le  veoir,  et  s'il  vousplaist,  il 
«  ne  vivra  pas  longuement  :  car  on  ne  doibt  point  gar- 
ce der  grandement  ung  traistre ,  car  une  autrefois  bien 
«  nous  trahiroit,  comme  il  a  fait  son  seigneur.  »  Et  tantost 
le  souldan  le  livra  à  son  filz  qui  présentement  luy  fist 
coupper  la  teste ,  et  fut  ce  pour  son  loyer.  Adonc  furent 
les  Cristiens  moult  esbahis  et  s'en  tournèrent  chacun 
en  son  pais,  moult  couroucés  et  dolens,  dont  il 
avoient  perdu  leur  seigneur.  Après  ceste  despartie , 
fut  le  conte  de  Flandres    moult    villainement  empri- 


CONTE  DE  FLANDRES.  39 

sonné  avecques  lx.  barons  qui  estoient  avecques  luy  • 
en  la  quelle  prison  le  conte  de  Flandres  fut  vingt  et 
cine  ans  accomplis.  Et  après  que  le  conte  de  Flandres 
eut  ainssi  esté  emprisonner,  Bouchart  d'Auvergne,  à  qui 
Baudoin  avoit  laissé  sa  terre  à  gouverner  et  ses  filles  à 
marier,  fist  tant  qu'il  eut  compaignie  avecques  Mar- 
guerite ,  la  plus  née  fille  de  Baudoin ,  et  luy  fist  deux 
enfans  masles,dont  il  fut  grandement  blasmé.Et  Jehanne 
qui  estoit  aisnée  garda  bien  son  honneur  et  son  corps 
entièrement  et  depuis  fut  aultrement  mariée.  En  celluy 
temps  y  avoit  en  Portingal  ung  roy  qui  trèspassa  qui 
avoit  deux  filz,  l'ung  nommé  Tierry,  et  l'aultre  Ferrant. 
Et  quant  leur  père  fut  mort,  la  mère  dist  à  Ferrant. 
«  Beau  filz ,  c'est  raison  que  vostre  frère  soit  roy  de 
«  Portingal;  je  vous  prie  et  commande  que  vous  ailles 
«  en  France  devers  le  roy  Philippe ,  et  je  luy  sup- 
«  pliray  qu'il  vous  face  chevalier  et  qu'il  vous  reteingne 
«  devers  sa  court  et  vous  le  servirez  bien  et  loyalle- 
«  ment  et  de  ce  vous  pourres  mieulx  valoir  toute 
«  vostre  vie.  » 

Ccrmmmt  JFttraxd  ^t^oxïxu^ai^m  vint  tu  France 
fttvtxz  \t  rxn),  \t  xnul  ini  fait  caxmt&tablt. 

Lors  Ferrant  de  Portingal  print  congié  de  sa  mère  et 
s'en  vint  en  France  avec  xn.  chevaliers  moult  riche- 
ment parés ,  et  trova  le  roy  à  Paris  et  luy  dist  :  «  Sire , 
«  je  suis  ung  des  filz  au  roy  de  Portingal ,  qui  de  ce 


40  LE  LIVRE  DE  BÀUD0Y1N 

«  monde  est  trèspassé  ;  Dieu  luy  face  mercy.  Et  suis 
«  nommé  Ferrant  et  mon  frère  aisné  est  nommé 
«  Thiery  et  est  roy  de  Portingal  et  la  royne  ma  mère 
ce  m'enyoye  par  devers  vous  et  vous  prie  doulcement 
«  qu'il  vous  plaise  de  moy  retenir  de  vostre  court.  Et 
«  pour  enseigne ,  elle  vous  envoyé  cestuy  annel.  »  Lors 
le  prinst  le  roy  et  le  regarda  moult  fort.  Et  quant  il  eut 
bien  regardé ,  il  congneut  bien  que  c'estoit  l'annel  que 
jà  pieçà  luy  avoit  donné.  Et  dit  à  Ferrant  qu'il  le  rete- 
noit  de  sa  court  et  qu'il  luy  feroit  de  grans  biens ,  et 
Ferrant  se  humilia  à  luy  et  luy  promist  et  jura  que  il 
le  serviroit  de  tout  son  povoir.  Et  tantost  le  roy  fîst 
Ferrant  chevalier  et  le  fist  connestable  de  France  à  qua- 
rante mille  livres  de  gayges  par  an  ;  mais  dist  le  roy  : 
a  Je  veulx  que  vous  soyes  premièrement  informé  d'une 
«  chose ,  c'est  que  clèrement  vostre  père ,  à  qui  Dieu 
ce  face  mercy ,  fut  mon  serf  devers  moy  racheté ,  pour 
«  ce  que  je  le  secoury  contre  le  roy  d'Espaigne  qui 
ce  luy  faisait  grans  guerres  et  aussi  est  vostre  frère  :  si 
ce  advises  bien  que  vous  gouvernes  tellement  que  n'en 
ce  debves  estre  blasmer.  »  —  ce  Sire ,  de  l'onneur  que 
ce  vous  nous  portes,  je  vous  mercie  et  requiers  à  Dieu 
ce  qu'il  le  vous  vueille  rendre  :  mais  de  ce  servaige  dont 
ce  vous  m'aves  parlé,  je  ne  sçay  riens,  ne  je  n'en  suis 
ce  informé  et  si  ung  aultre  que  vous  le  m'eust  dit ,  je 
ce  m'en  fusse  couroucié  :  et  s'il  vous  plaist ,  sire ,  à  tant 
ce  vous  desportes.  » 


CONTE  DE  FLANDRES.  Al 

Camnmtt  nng  mzmaigxzx  iïz  (&mtox$\xz  vint  oxxz 
an  rat)  qu'il  qzcokxxqI  &on  bon  pats  ot  <&mcoxa\xt , 
car  \z  xox\  o1Hvlq\z\zxxz  n  z&ïo'xl  znixz* 


En  ce  temps  s'en  vint  par  devers  le  roy  ung  messa- 

gier  qui  venoit  de  Gascoigne ,  qui  apporta  nouvelles  au 

roy  Philippes  que  le  roy    Jehan  d'Angleterre    estoit 

arrivé  ou  pais  de  Gascoigne  avec  bien  xl.  mille  hommes. 

Quant  le  roy  l'entendit,  il  fut  moult  yré ,  et  pource  que 

le  roy  d'Angleterre  s'estoit  vers  luy  parjuré,  il  voua  à 

Dieu  qu'il  s'en  i  epentiroit  :  et  eut  conseil  de  ses  barons 

que  il   yroit  contre  les  Anglois  deffendre  son  pais  de 

Gascoigne.  Adonc  Ferrant   qui  estoit  connestable    de 

France  ,  fut  ordonné  de  par  le  Roi  à  aller  en  Gascoigne 

avec  deux  mille  chevaliers  et  x.  mille  hommes  d'armes; 

et  mena  avecques  luy  ung  moult  noble  chevalier  pour 

6 


42  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

le  conseiller  nommé  Guillaume  des  Barres  :  et  s'en  al- 
lèrent en  Gascoigne ,  où  ilz  trouvèrent  les  Anglois ,  aus- 
quelz  il  se  combatirent  vaillamment  ;  car  Ferrant  de 
Portingal  eut  la  victoire  et  tua  le  conte  de  Clocestre  et 
prinst  prisonnié  le  roy  d'Angleterre  et  îuy  promist  qu'il 
seroit  délivré  de  mort ,  en  poyant  ranson  à  son  plai- 
sir ,  et  l'envoya  devers  le  roy  Phelippe  qui  estoit  à 
Poitiers  lui  et  ses  quatre  fils  ,  dont  l'aisné  eut  nom 
Loys ,  le  second  Phelippe ,  le  tiers  Alphons  ,  et  le 
quart  Charles,  que  le  roy  ayma  grandement.  Et 
quant  on  eut  amené  le  roy  d'Angleterre  prisonnier  par 
devers  le  roy  de  France ,  Ferrant  demanda  ung  don  au 
roy ,  lequel  îuy  octroya  disant  ainsi  :  «  Très-puissant 
«  prince ,  quant  le  roy  d'Angleterre  se  rendit  à  moy , 
«  je  luy  promis  que  nullement  ne  seroit  mis  à  mort, 
«  mais  seroit  délivré  en  poyant  ranson.  »  —  «  Con- 
«  nestable,  si  latausses  à  vostrevoulenté.  » — «Adonc, 
«  dist  le  roy  de  France  au  roy  d'Angleterre,  par  Dieu! 
«  roy  anglais,  vous  estes  parjure  envers  moy  ,  deux 
«  ou  troys  foys  ;  et,  si  estes  par  moy  de  mort  reppité  : 
a  mais  par  Dieu!  et  par  monseigneur  Saint- Denis  de 
«  France!  si  nefust  pour  l'amour  de  Ferrant  de  Por- 
«  tingal ,  nostre  connestable ,  vous  ne  i  etournassies 
«  jamais  en  Angleterre,  ne  ne  vous  parjurassies  jamas 
«  envers  homme  ;  mais  j'ay  mis  tout  le  fait  sur  Ferrant 
«  nostre  connestable  •  si  faictes  envers  îuy  comme  vous 
«  verres  estre  bon  à  faire ,  et  vuides  bien  tost  de  ma  court, 
a  car  il  méfait  mal  que  je  vous  y  voyetant  demourer.  » 


CONTE  DE  FLANDRES.  43 

Cxrmmjeut  Sextant  Mfora  k  rtfî)  tfHu$ltUxrc 
sattsi  pxrint  pat)*?  to  ratfsxrtt* 

«  Ferrant,  dist  ie  roy  de  France,  délivres  moy  tost 
ce  de  ce  roy  angloys ,  que  mal  fust  il  oneques  ne.  »  — 
ce  Voulentiers ,  ce  dist  Ferrant,  puis  qu'il  vous  plaist.  » 
Lors  Ferrant  dist  au  roy  d'Angleterre  :  «  Beau  cousin , 
ce  or  vous  en  ailes  en  vostre  terre  et  n'arrestes  plus  icy 
ce  et  faictes  de  vostre  ranson  à  vostre  plaisir  et  ne  soies 
<c  jamais  si  hardy  que  contre  Francoys  vous  vous 
ce  esmouves  aulcunement,  car  le  tort  en  est  vostre,  et 
ce  ce  que  vous  demandes  est  contre  droit  et  raison.  » 
Lors  luy  bailla  le  roy  d'Angleterre  la  foy  que  ainssi  le 
feroit-il:  mais  depuis  il  mentit  sa  foy  et  la  parjura  et 
fist  ou  royaulme  de  France  moult  de  maulx.  Et,  après 
ce  que  le  roy  d'Angleterre  s'en  fut  retourner  en  Angle- 
terre, le  roy  de  France  s'en  re tourna  à  Paris.  Et,  en 
ce  temps  a  voit  à  la  court  du  roy  ung  chevalier  flamant 
nommé  Thierry  de  lEscluse ,  qui  s'en  retourna  en 
Flandres  et  trouva  Jehanne  la  contesse  à  Burges. 
Laquelle  luy  demanda  que  l'on  faisoit  à  la  court  à  Paris. 
ce  Dame,  dist-il,  par  ie  Saint-Sacrement!  il  est  venu 
ce  à  la  court  du  roy  le  plus  bel  chevalier  qui  soit  soubz 
ce  le  firmament ,  et  se  nomme  Ferrant  de  Portingal  et 
ec  l'a  fait  le  roy  son  connestable  ,  et  si  a  prias  par  force 
ce  le  roy  Jehan  d'Angleterre  et  occis t  en  champ t  de 
ce  bataille  le  conte  de  Clocestre  et  si  a  délivré  le  roy 
ce  angloys,  sans  poyer   ranson  aulcune:    et    est  plus 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


«  grant  quatre  doigtz  que  nu!  chevallier  de  la  court  et  est 
«  ung  des  plus  hardis  qui  y  soit  et  est  fiîz  du  roy  de  Portin- 
«  gai ,  qui  est  trespassé  n'a  pas  gramment ,  et  si  a  ung 
<(  frère  nommé  Thiéry  qui  est  roy  de  Portingal.  »  Et 
quant  la  dame  ouyt  le  chevallier  qui  le  louoit  ainsi ,  elle 
le  commença  à  amer,  et  pensa  comment  il  pourroit 
estre  son  mary  :  et  pour  l'amour  de  luy  appareilla  son 
hernaige  avec  vingt  nobles  chevalier  et  grant  quantité 
de  dames  et  damoyselies  à  son  devis ,  et  s'en  vint  à  la 
court  du  roy  à  Paris  et  trouva  le  roy  Phiîippes  qui  la 
festoia  moult  richement.  Et  après  luy  parla  le  roy  de 
pluseurs  choses  et  luy  parla  de  son  père ,  si  elle  en 
sçavoit  riens  et  elle  luy  dist  que  certainement  il  estoit 
mort  :  «  Dieu  luy  face  mercy  !  il  est  de  nouvel  venu 
ce  troys  chevaliers  qui  furent  à  son  trespassement  en  la 
ce  cité  de  Jhérusalem.  »  Ainsi  le  disoit  la  dame  :  mais  ne 
sçavoit  pas  qu'il  fust  encores  en  vie  en  îa  prison  des 
Sarrazins  à  dueiî  et  à  torment ,  et  dist  au  roy  :  ce  Sire , 
ce  je  suis  orpheline  de  père  et  de  mère ,  et  ay  grand 
ce  terre  à  tenir  de  vous  et  d'aultre  gens ,  si  vous  en  vueil 
ce  faire  la  féaulté  et  les  reveller ,  ainsi  comme  je  doibz.  » 
Le  roy  îa  prist  doulcement  à  hommaige ,  et  quant  îa 
dame  eut  fait  les  hommaiges  ,  elle  luy  pria  moult  qu'il 
la  voulsist  marier  pour  aider  sa  terre  à  gouverner. 
ce  Dame,  dist  le  roy,  j'ay  un.  (Hz,  prenez  lequel  qu'il 
<e  vous  plaira.  »  —  ce  Sire,  dist  elle,  la  vostre  mercy, 
ce  je  ne  suis  pas  digne  de  aller  si  haultement;  je  vous 
<c  dy  bien  que  je  vouklroyebien  estre  ung  peu  plus  bas 


CONTE  DE  FIANDRES. 


45 


«  mariée.  Car  je  vous  dis  que  j'ai  ung  peu  la  manière 
«  trop  grande ,  et  aussi  suis  moult  courousseuse  et  il 
«  n'appartient  pas  à  moy  courocier  à  ung  de  vos  filz  ; 
«  il  ne  me  chault ,  se  le  mary  que  j'auray  n'est  guières 
«  riche;  car  je  le  suis  asses,  je  ne  demande  fors  qu'il 
«  desporte  mes  oultraiges.  »  —  «  Dame,  dist  le  roy . 
«  demandes  tel  qu'il  vous  plaira ,  et  prestement  j'en 
«  feray  bien  Faccordance.  »  —  «  Sire,  dist  la  dame,  je 
«  vous  demande  Ferrant  de  Portingal.  »  —  «  Dame, 
«  dist  le  roy,  il  me  plaist  bien,  tant  plus  auray-je 
«  d'amis.  » 

Cxmrmjmi  JFtxrant   int   marié   à   la   conhme  to 
ManiïxzB. 


«  Ferrant ,  se  dist  le  roy  de  France ,  il  vous  convient 
«  maintenant  marier  à  la  plus  riche  femme  de  cest  siè- 


40  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

«  de  vivant  ;  mais  pour  Dieu  !  je  vous  prie  que  vous 
«  ne  vous  en  orgueillisses  point ,  ne  ne  rebelles  aulcu- 
«  nement  contre  Francoys,  ne  que  vos  voisins  vous 
ce  déffoulîes  sans  cause.  » — a  Sire ,  dist  Ferrant ,  jà  Dieu 
«  ne  plaise  que  je  face  tel  oultraige  ;  faicte  de  moy  à 
«  vostre  voulenté  et  plaisir.  »  Lors  les  a  fait  le  roy 
ensemble  espousé  et  durèrent  quinze  jours  les  nopees  et 
puis  repçeut  le  roy  le  hommaige  de  Ferrant  et  des  x. 
aultres  contez ,  et  puis  s'en  partirent  Ferrant  et  sa 
femme  de  la  ville  de  Paris ,  et  s'en  allèrent  à  Noyon , 
où  iîz  demeurèrent  deux  jours  et  en  prindrent  les 
hommaiges  et  puis  print  son  chemin  droit  en  Flandres 
et  alla  par  toutes  ses  contez  et  en  prinst  les  hommaiges. 
Et  puis  s'en  alla  à  Burges  en  Flandres,  et  manda  sei- 
gneurs et  barons  et  tous  les  conseiîz  des  villes  de  Gant 
etd'Ippre,  de  Paupigne,  d'Ardambloure,  de  Audenarde , 
de  villes  de  Douy ,  de  Courtray,  de  i'Esclouse  et  de  la 
ville  du  Dam ,  et  des  aultres  grosses  villes  de  toutez  ses 
contés.  Et  premièrement  y  vint  le  conte  de  Bouloigne , 
le  conte  d'Eu ,  le  conte  d'Aumerle ,  le  conte  de  Ponthieu  , 
le  conte  de  Saint- Valléry  ,  le  conte  de  Guiennes ,  le  conte 
de  Holande  et  celluy  de  Zélande ,  qui  tous  firent  à  Fer- 
rant hommaige  e  t  serment  ;  et  fut  honoré  des  grans  et  des 
petiz;  il  aymoit  Dieu  et  Fésglise  et  gardoit  bien  justice 
et  avoit  bon  sentement  et  ainsi  se  maintint  bien  et  lon- 
guement; mais  depuis  il  se  fist  honnir  parsonoultraige. 


CONTE  DE  FLANDRES.  -47 

Qtommtni  it  conU  tBanluaw  fat  délivre  tft  yxiison 

En  ce  temps  estoit  encores  prisonnier  Baudoin  le 
conte  de  Flandres  en  Jhérusalern ,  qui  y  fut  vint  et  sine 
ans  ;  et  en  icelluy  temps  mourut  Dalphorot ,  roy  de 
Jhérusalern  ,  qui  avoit  tenu  en  ses  prisons  Baudoin , 
conte  de  Flandres.  Et  demoura  Saladin  son  filz  qui  fut 
coronné  Souldan  de  Jhérusalern  et  aussi  la  très-grande 
joye  qui  fut  à  son  coronnement,  et  aussi  il  deslivra  tous 
les  prisonniers  cris  tiens  que  son  père  avoit  tant  tenus 
emprison  :  et  aussi  fut  Baudoin  deslivré.  Et  le  fist  reves- 
tir  luy  et  ses  aultres  chevaliers  moult  noblement  et 
leur  donna  à  boire  et  à  mengier  tout  à  leur  talent ,  et  si 
leur  fist  bailler  une  nef  toute  appareillée ,  pour  passer 
la  mer,  et  leur  fut  garnie  de  toute  vitailîe;  et  si  leur 
bailla-on  asses  or  et  argent.  Lors  partit  Baudoin  et  ses 
compaignons  ,  sainglant  par  la  hauîte  mer  et  tant  nai- 
gèrent,  qu'ilz  arrivèrent  au  port  d'Atren;  mais  pour 
leur  fortune  leur  nef  fut  périe ,  et  n'en  eschappa  fors  le 
conte  Baudoin  ;  mais  il  luy  vauîsist  mieulx  qu'il  se  fust 
noyé  avecquez  les  aultrez,  car  depuis  sa  fille  le  fist 
pendre  en  Flandres  pour  sa  cruaulté. 

De  lendemain  le  conte  Baudoin  trouva  ung  marchant 
qui  s'en  vouloit  aller  droit  au  port  de  Marseille ,  dont 
luy  pria  Baudoin  que ,  pour  Dieu ,  il  le  vousist  mectre 
en  sa  nef  et  le  voulsist  mener  à  Merseiîle.  Et  yssit  Bau- 
doin de  la  nef  au  port  de  Marseille,  car  le  marchant  le 


AS  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

mena  jusques  audit  lieu  et  luy  bailla  au  départir  dix 
soulz  pour  l'amour  de  Dieu  et  tant  chemina  Baudoin , 
quérant  sa  vie ,  qu'il  arriva  à  Tournay  en  Flandres ,  et 
ung  dimenche  matin,  en  l'an  de  grâce  mille  deux  cens 
neuf ,  environ   l'ascencion ,  et  n'a  voit   vestu  que  une 
povre  cocte  par  dessus  son  pourpoint.  Et  estoit  saint 
par  dessus  et  portait  ung  bourdon  en  sa  main ,  et  son 
visaige  munssoit  dessoubz  son  chapperon ,  affin  qu'il 
ne  peult  estre  congneu.  Le  conte  Baudoin  encontra 
ung  homme  de  la  ville  et  luy  demanda ,  qui  en  estoit 
prévost  ;  et  on  luy  dist  que  c'estoit  Richart  du  Parc 
et  luy  monstra  l'on  sa  maison  et  Baudoin  y  alla  tout 
droit.  Et  luy  dist  le  conte  Baudoin  :  «  Prévost ,  par  la 
«  foy  que  doy  à  Dieu,  je  n'ay  or,  ne  argent;  donne 
«  moy  ung  repas ,  car  il  y  a  deux  jours  que  je  ne  man- 
cc  p-ay  à  demy.  » —  ce  Vous  en  aures,  dist  le  prévost, 
((  asses  et  largement ,  pour  l'amour  de  Dieu  première- 
ce  ment ,  et  pource  que  vous  ressembles  si  bien  ung 
«  homme  qui  me  fist  tant  de  biens  en  ma  jeunesse  et 
a  a  voit  nom  le  conte  Baudoin  de  Flandres  :  mais  je 
a  croy  qu'il  soit  mort  en  Jhérusalem.  »  —  ce  Par  ma 
ce  Foy!  dist  Baudoin,  je  croy  que  c'est  moy.  »  Lors 
ledit  prévost  fist  mengier  Baudoin  devant  luy ,  sur  une 
petite  table  et  aussi  bien  le  regarda  moult  fort  et  puis 
luy  dist  et  aussi  le  araisonna ,  quant  il  eut  bien  beu  et 
mengié  :  car  le  conte  Baudoin  s'en  vouloit  aller ,  mais 
le  prévost  luy  dist  qu'il  ne  se  hastat  et  qu'il  parlast  ung 
peu  à  luy ,  en  une   chambre  en  laquelle  nulli  ne  les 


CONTE  DE  FLANDRES.  49 

oroit  :  «  Preudomme ,  dist  le  prévost ,  je  te  conjure  de 
«  Dieu  et  de  la  doulce  Vierge  Marie,  que  tu  me  dies 
«  ton  nom  et  le  pais  don  tu  viens  et  dont  tu  es.  » — «  Par 
«  ma  foy ,  dist  Baudoin ,  vous  en  sçaves  le  vray  :  je 
«  suis  le  conte  Baudoin   de   Flandres,  qui  pièca  me 
«  partis  pour  aller  en  Jhérusalem,  et  m'en  allay  à 
«  Romme  pour  avoir  absolucion ,  et  puis  m'en  allay  à 
a  Constantinoble ,  où  je  conquis  Acquillan  et   prins 
((  l'empererie  à  femme  ;  elle  ne  vesquit  guierez  :  Dieu 
«   luy  face  mercy!  et  puis  passay  devant  Jhérusalem, 
«  où  je  fus  trahy  par  Jehan  l'auvergnois ,  le  sire  de 
«  Haultefueille ,  et  pour  la  trahison  qu'il  avoit  faicte 
«  de  moy ,  le  souldan  Saladin  luy  fist  coupper  la  teste 
«  et  moy  fus  emprisonné ,  où  j'ay  esté  quinze  ans.  » 
Ainssi  compta  tout  son  affaire  au  prévost  et  le  pria  pour 
Dieu  qu'il  le  voulsist  celer ,  et  aussi  qu'il  luy  dit  que 
fasoient  ses  deux  filles  en  sa  terre ,  et  comment  il  pour- 
roit  ravoir  la  seignourie.  Et  quand  le  prévost  eut  ouye 
la  response  du  conte ,  il  commença  fort  à  plourer  et  luy 
cheut  au  piedz  et  luy  dist  comme  Jéhanne  sa  fille  estoit 
mariée  à  ung  noble  vassal  nommé  Ferrant  de  Portingal , 
que  luy  avoit  donné  le  roy  de  France ,  lequel  est  conte 
de  Flandres ,  et  est  la  terre  par  luy  gouvernée.  «  Mais 
«  Marguerite ,  vostre  fille ,  c'est  mal  portée  ;  car  elle  a 
«  aymé  Bouchart  et  en  a  eu  deux  filz  et  ne  la  point 
«  espousée  ;  et  pource  je  doubte  que  ce  Ferrant  et  Bou- 
«  chart  sçavoient  voustre  venue ,  que  ilz  ne  seroient 
«  jà  joyeulx  et  y  pourroient  pourveoir  par  aulcune 


50  LE  LIVRE  DE  BÀUDOYN 

«  malice  ;  et  pource  seroit  bon ,  dist  Richart ,  que  cest 
«  chose  fut  saigement  menée  et  vous  conseille  que  vous 
«  demoures  cy  endroit  avecques  moy  en  mon  hostel , 
«  jusques  à  la  feste  de  Saint-Jehan  en  esté ,  que  le  conte 
«  Ferrant  aura  assemblé  à  Lisle  sa  noble  baronnie  î,  où 
«  ilz  doibvent  faire  une  grande  solennité  et  je  vous 
«  meneray  là  à  vingt  ou  à  trente  hommes  bien  ordon- 
«  nés,  et  si  je  puis  tant  faire  que  les  princes  et  barons 
«  vous  aient  bien  ravisé ,  vous  pourres  asses  légière- 
a  ment  ravoir  voustre bonne  seignourie ,  aussi  avecques 
«  leur  conseil  et  à  leur  aide.  »  —  «  Par  Dieu  !  dist  Bau- 
«  doin,  vous  dictes  bien,  j'en  feray  tout  à  vostre  vo 
«  lente  et  gardes  que  la  chose  soit  bien  tenue  en  secret.  » 
Mais  il  y  eut  une  jeune  fille  de  dix  ans  en  l'ostel  qui 
estoit  couchée  sur  ung  lit  qui  ouyt  tout  ce  que  Baudoin 
et  son  père  avoient  dist ,  et  vint  à  sa  mère ,  et  luy  dist  : 
«  Madame ,  celluy  homme  qui  est  aujourd'hui  y  venu 
«  céans,  fut  jadis  conte  de  Flandres  et  se  nomme  Bau- 
«  doin  :  et  dist  qu'il  vient  d'oultre  mer,  où  il  a  esté  em- 
«  prisonné  quinze  ans  et  dist  qu'il  raura  sa  terre ,  s'il 
«  peult.  »  —  «  Beaulx  sire  Dieu  !  dist  la  dame ,  tu  en 
«  soyes  adourée  :  c'est  le  bon  conte  dont  mon  mari 
«  fust  tant  aymé.  »  Et  ne  se  peult  tenir  qu'elle  ne  le 
dist  à  ses  commères  et  ainssi  de  l'ung  à  l'aultre ,  fut  le 
fait  révélé  et  tanlost  la  cité  de  Tornay  en  fut  toute 
commune. 


CONTE  DE  FLANDRES.  51 

(Eommtnt  la  coïiUqzz  trr  Maxtàrtz  envoya  qn'erxr 
le  :pri»xrt  îrje  Sxrrnai)  pxrttr  enquérir  la  uiriti  to  0*m 
cm,  qu'iU*  axwif  xrwq  l^xre  jquHi  *0icrit  jeu  1*001*1  fctt 
prit3xr0t 

En  ce  tempz  es  toit  la  contesse  à  Lisie  en  Flandres,  à 
la  quelle  l'affaire  fut  compté  ;  et  quant  elle  sçeut  ses 
nouvelles ,  elle  en  fut  moult  dolente  et  courroucée  et 
envoya  tantost  ung  messagier  par  devers  le  prévost  de 
Tournay  et  luy  manda  qu'il  venist  par  devers  elle ,  di- 
sant que  elle  avoit  moult  à  besoingner  à  luy.  Lequel 
alla  tantost  devers  elle  à  Lisle  en  Flandres ,  et  luy  dist 
ainssi  la  dame  :  ce  Prévost,  je  vous  ayme  moult loyalle- 
«  ment ,  et  si  je  vis  longuement  ,  je  vous  feray  riche 
«  homme;  je  vous  ay  envoyé  quérir  pour  ce  que  Ton 
a  m'a  dist  que  vous  aves  avecques  vous  mon  père  qui 
u  pièca  s'en  alla  sur  Sarrazine  gent ,  et  pource,  prévost, 
«  que  vous  m'en  diez  le  vray.  »  —  «  Dame,  ce  dist  le 
»  prévost,  de  ce  ne  scay-je  riens,  maisj'ay  en  monhostel 
a  ung  preudomme  qui  vient  d'oultre  mer ,  sans  or  et 
«  sans  argent ,  lequel  j'ay  moult  enquis  de  vostre  père  : 
«  mais  il  m'a  juré  qu'il  n'en  sçait  riens.  »  —  «  Prévost, 
«  dist  la  dame ,  vous  aves  tort  et  ne  m'en  celés  riens  ; 
«  je  sçay  bien  de  vray  que  c'est  mon  père ,  car  je  vous 
a  prometz  qu'il  raura  sa  terre ,  ne  ne  jamais  Ferrant 
«  ne  moy  n'en  tiendrons  piain  pié  ,  se  ce  n'est  par  son 
«  vouloir  ;  et  pource  que  le  conte  Ferrant  est  en  Ho- 
«  lande ,  où  il  fait  jugement  des  Frisons  qui  luy  avoient 


m  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

ce  fort  mesprins ,  je  vueil  parler  à  mon  père ,  ains  qu'il 
«  reviengne  :  et  pource  je  vous  prie  que  l'amenés  has- 
«  tivement  et  luy  feres  changier  son  nom  et  luy  dires 
«  qu'il  se  nomme  Bertran  de  Ray,  affin  que  nullement 
«  il  ne  puisse  estre  cougneu  ;  car  Ferrant  est  si  trasaymé 
ce  des  grans  et  des  petis ,  que  l'on  pourroit  bien  tuer 
ce  mon  père ,  pour  l'amour  de  Ferrant.  »  Et  tout  cela 
disoit  la  dame  pour  trahison,  affin  que  le  prévost 
amena  le  père  d'elle  plus  curieusement.  Lors  ce  partit 
le  prévost  de  la  dame ,  et  s'en  alla  à  Tournay  et  tantost 
fist  aprester  Baudoin  pour  mener  devers  sa  fille,  et  luy 
dist  qu'elle  luy  avoit  promis  que  il  rauroit  sa  terre, 
mais  qu'il  l'amenast  par  devers  elle  ;  et  luy  dist  que  luy 
couvenoit  qu'il  muast  son  nom  et  qu'il  le  nommast 
Bertran  de  Ray.  Ausquelles  choses  Baudoin  se  consentit. 
Si  se  partirent  le  lendemain  luy  et  le  prévost  avecques 
dix  hommes  tant  seullement.  Et  quant  Jehanne,  la 
contesse ,  sçeut  leur  venue ,  elle  vint  contre  eulx  et  se 
tira  vers  son  père  et  luy  demanda  :  ce  Beau  preudoms, 
ce  comme  est  vostre  nom  ?  »  —  ce  Dame,  dist,  j'ay  nom 
ce  Bertran  de  Ray ,  qui  suis  venu  par  vostre  commen- 
ce dément.  »  —  ce  Preudoms,  dist  la  dame,  bien  vien- 
ce  gnies  vous.  Or  vous  en  ailes  en  vostre  hostel,  et  venes 
ce  quant  je  vous  manderay.  » 


CONTE  DE  FLANDRES. 


53 


Cormmjmt  \t  cantt  ta  Maxtitt*  foi  prin0  t\  fut 
pjrofrti  par  le  cammaxib tmznt  ta  0a  fille. 


Jehanne  la  contesse  se  advisa  d'une  grande  trahison  , 
car  elle  fist  armer  vingt  hommes  qu'elle  fist  mectre  en 
ung  aguetpour  Baudoin ,  quant  il  viendrait  par  devers 
elle  et  leur  donna  à  entendre  que  le  Pape  luy  avait 
mandé  que  ung  homme ,  nommé  Bertran  de  Ray,  qui 
avoit  trahy  Romme ,  quelque  part  qu'il  fust  trouvé  , 
qu'il  fust  prins  et  pendu  ;  et  leur  dist  de  son  père  que 
c'estoit  ycelluy  Bertran.  Lesquelz  firent  son  comman- 
dement et  le  prindrent  en  luy  disant  qu'il  s'en  yroit 
avecques  eulx  et  qu'il  avoit  mains  hommes  murtris  et 
tués  et  qu'il  en  seroit  pendu  et  trainé.  Et  quant  le  pré- 
vost  vit  l'adventure,  il  en  fut  moult  dolent  et  leurs  dist  : 
«  Beaulx  seigneurs,  et  que  vous  a  cestuy  homme  mes- 


M  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

ce  prins  ?  rnenes-le  devers  la  dame ,  et  s'il  a  riens  forfait, 
«  si  l'accuses  devant  elle,  et  s'il  ne  vous  sçet  respondre, 
ce  et  la  dame  le  vous  commande ,  si  en  faictes  voustre 
«  vouîenté.  »  Lesquelz  furent  désobéissans  et  dirent 
au  prévost  qu'ils  n'en  parlast  plus.  «  Par  Dieu,  distle 
ce  prévost,  vous  mesprenes;  car  vous  ne  sçaves  qui 
ce  est  celluy  qui  est  démené  ainssi  laydement  sans  cau- 
«  ses  et  le  ravises  très  mauvaisement.  Et  puisqu'il  est 
ce  ainssi  que  vous  ne  vous  en  voules  déporter  ,  je  vous 
c<  notiffie  pour  vray  que  c'est  Baudoin  ,  conte  de 
ce  Flandres ,  le  père  de  madame  la  contesse ,  qui  pièca 
«  s'en  alla  sur  les  Sarrazins  oultre  mer ,  où  il  a  esté 
a  emprisonné  xx.  et  sine  ans  ,  qui  par  la  grâce  de  Dieu 
«  s'en  est  retourné  par  deçà  et  pour  ce  je  vous  prie 
«  que  ne  lui  faces  plus  de  desplaisir,  car  il  est  vostre 
((  droit  seigneur.  »  —  ce  Certenement ,  dirent-ilz ,  pré- 
ce  vost,  vous  inenles;  car  c'est  Bertran  de  Ray,  le  trais- 
u  tre  parjure,  pour  qui  le  Pape  deRomme,  a  esté  tra- 
ce hy  ;  car  madame  la  contesse  en  a  eu  naguières  lettres 
ce  du  Pape  et  mande  le  Pape  que  quelque  part  qu'il 
ce  soit  trouvé,  qu'il  soit  prins  et  mis  à  mort.  »  —  ce  Par 
ce  Dieu  !  dist  le  prévost ,  non  est  :  c'est  le  bon  conte 
ce  Baudoin.  »  Mais  nonobstant  pour  chose  que  le  pré- 
vost dist ,  ils  ne  le  voulurent  oneques  laisser ,  et  le  me- 
nèrent tantost  devers  la  halle  cle  Lisîe  en  Flandres  et 
fermèrent  les  portes  de  la  halle  et  en  boulèrent  hors  le 
prévost  et  tous  ses  gens  ;  lequel  prévost  en  fut  moult 
couroucé  et  s'escria  à  hauite  voix  :  ce  Ha!   bonnes  gens 


CONTE  DE  FLANDRES.  55 

«  de  Lisle,  pour  Dieu!  vueillez  secourrir  vostre  bon 
«  conte  Baudoin  qui  est  en  péril  de  mort  et  qui  est 
«  faulcement  accusé.  »  Et  tantost  la  commune  de  Lisle 
courut  à  la  porte  des  halles  et  crioient  pour  Dieu  que 
Ion  ne  fist  mal  au  conte  Baudoin  :  mais  nonobstant 
ce  ,  les  traistres  qui  le  tenoient  ne  voulurent  riens  faire  ; 
mais  lez  traistres  le  pendirent  parle  col  àung  dez  boutz 
de  la  halle  et  illec  le  firent  morir  laidement  sans  juge- 
ment :  car  se  ilz  ne  l'eussent  fait .  Jehanne  la  contesse  , 
lez  eust  fait  morir.  Et  tantost  que  le  conte  fut  pendu, 
ung  sergant  saillit  aux  fenestres  et  s'éscria  à  haulte  voix  : 
«  Or  ouès  !  or  ouës  !  de  par  monseigneur  le  conte  Fer- 
«  rant  et  de  par  madame  la  contesse ,  nous  faisons 
«  assaivoir  à  tout  le  peuple  petis  et  grans ,  que  l'omme 
«  qui  a  esté  prins  par  nous  est  Bertran  de  Ray ,  qui  est 
a  banni  de  Rome  qui  trahit  les  Rommains  et  le  Pape; 
«  et  pource  le  Pape  a  mandé  naguière  à  madame  par 
a  ses  lettres ,  que  s'il  estoit  trouvé  en  sa  terre ,  qu'il  fust 
((  tantost  prins  et  pendu,  et  que  elle  le  fist  publier  par 
«  tout  son  païs  :  et  pource ,  l'on  vous  commande  que 
«  vousvousen  ailles  en  vostres  maisons,  sans  plus  tenir 
«  compte  de  la  chose.  »  Et  tantost  la  commune  de  la 
ville  s'en  partit  d'illecques ,  pource  qu'ilz  doubtoient 
trop  la  contesse  Jehanne  ;  et  tantost  ceulx  qui  avoient 
pendu  le  conte  Baudoin  yssirent  des  halles  et  tuèrent 
le  prévost  de  Tournay  et  toutes  ses  gens.  Et  quant  le 
fait  fut  ainssi  advenu  ,  plusieurs  des  gens  de  la  ville  s'en 
vindrent  par    devers  la    contesse  et   luy   comptèrent 


56  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

comme  le  fait  estoit  advenu ,  et  elle  respondit  :  «  Beaulx 
«  amis ,  ne  tous  en  chaille ,  ne  ne  vous  en  esmaiez 
«  aussi  de  riens:  car  certainement  ce  n'estoit  pas  le 
«  conte  Baudoin  mon  père ,  aincoys  estoit  ung  traistre 
«  nommé  Bertran  de  Ray  ,  qui  avoit  trahy  le 
«  Pape  et  les  Rommains;  et  pource,  je  l'ay  fait  ainssi 
«  morir  et  vous  en  taises  et  n'en  parles  plus.  »  Mais  pour 
vray  atant  ne  souffit-il  mie  à  la  faulce  dame  se  son  père 
fut  mort,  aincois  le  fist  despendre  et  charger  sus  une 
charrete  et  le  fist  porter  auprès  d'une  abbaïe  nommée 
Loz  en  Flandres,  où  il  fut  de  rechief  pendu.  Oncques 
mais  corps  de  prince  ne  f ust  si  villainement  desmené . 
Après  que  il  y  eut  esté  ainssi  pendu ,  l'abbé  de  Los  et 
tout  son  couvent  allèrent  faire  despendre  ledit  conte 
et  l'emportèrent  en  l'abbaïe  et  illecques  l'allèrent  en- 
terrer moult  honorablement  et  le  mirent  en  un  moult 
riche  et  noble  circueil ,  en  estât  de  chevalier ,  tant  seul- 
lement  pource  qu'ilz  doubtoient  le  courroux  de  la  con- 
tesse.  Et  tantost  monta  à  cheval  l'abbé  de  Loz  avecques 
deux  de  ses  moynes  et  s'en  vint  ledit  abbé  deverz  la 
dame  et  luy  dis  :  «  Madame ,  je  prens  sur  mon  ame 
«  que  celluy  homme  qui  ainssi  a  esté  murtri  au  gibet 
«  estoit  vostre  père,  le  bon  conte  Baudoin;  mais  faul- 
«  cément  vous  l'aves  fait  morir.  »  Et  la  contesse  luy 
respondit  que  elle  n'en  sçavoit  riens ,  et  que  il  s'estoit 
nommé  vers  elle  Bertran  de  Ray  ;  que  pour  celle  cause 
l'avoit-elle  fait  pendre  et  que  Bertran  de  Ray ,  comme 
le  Pape  luy  avoit  rescript ,  avoit  trahy  les  Rommains  et 


CONTE  DE  FLANDRES. 


pour  celle  cause ,  il  avoit  esté  ainssi  fait  morir.  Incon- 
tinent la  dame  fist  venir  charpentiers ,  massons  et  aul- 
ters  et  fist  faire  ung  hospital  de  Saint-Pierre  et  de  Saint- 
Nicolas  ,  qu'elle  fit  moult  richement  fonder  et  ordonna 
prestres  pour  prier  pour  lame  de  son  père;  mais  en- 
cores  doubtoit-elle  que  ce  ne  fust-il  mie ,  dont  il  luy 
mescheut  en  la  fin  de  ses  jours. 

(Comment  la  ttmïzz&z  te  Maxùftzs  fctst  à  Sextant 
Qon  mari,  conte  te  Mantfxe^  la  manier*  comment  clic 
avoit  fait  moxxx  son  père  iBauterw. 

Ferrant ,  le  conte  de  Flandres  ,  en  ce  temps  s'en  estoit 
allé  en  Hollande  contre  les  Frisons  :  si  s'en  retourna  en 
Flandres  et  luy  et  tout  son  ost.  Et  quant  il  fut  en  Flan- 
dres, la  dame  luy  dist  une  fois  coyment.  a  Ferrant,  beau 
ce  sire,  vous  me  debves  bien  aymer,  car  vrayment  pour 
«  l'amour  de  vous,  tant  que  vous  aves  esté  dehors,  j'ay 
«  fait  mourir  mon  père  qui  estoit  venu  d'oultre  la  mer, 
«  affin  qu'il  ne  vous  ostat  vostre  conté  de  Flandres  et 
«  les  aultres  terres  que  vous  tenes.  »  Et  quant  Ferrant 
l'entendit,  il  luy  dist  :  a  Très  mauvaise  femme  ,  es-tu  si 
«  oultre  cuidé ,  que  tu  as  fait  mourir  ton  père  ?  Par 
ce  Dieu  !  ainssi  feroie-tu  de  mcy  voulentiers.  »  Le  conte 
de  Flandres  tira  ung  couteau  et  en  voulst  frapper  la 
contesse  :  mais  ses  gens  saillirent  sus  et  luy  ostèrent  le 
couteau,  et  tantost  la  dame  s'enfuit  à  Bruges  et  se 
mist  en  une  abbaie ,  où  elle  conversa  moult  longue- 
ment et  puis  après,  on  fist  la  paix  d'entre  eulx  deux 


LE  LIVRE  DE  BAUDOIN 


et  furent  de  bon  accord.  En  ce  temps  fut  aporté  au 
roi  d'Angleterre  ung  autour  tout  blanc ,  le  plus  bel  et 
le  plus  merveilleux  qui  oncques  fust ,  ne  eust  esté  veu. 
Si  s'en  esbatit  longuement  le  roy  d'Angîiterre,  et  quant 
il  s'en  fust  bien  esbatu  à  son  plaisir ,  la  royne  d'An- 
gîiterre luy  dist  :  ce  Sire ,  vous  vous  estes  bien  esbatu 
«  de  cestuy  oysel ,  et  si  grant  seigneur  comme  vous 
«  estes ,  ne  doibt  pas  si  longuement ,  ne  tant  aymer 
«  ung  cheval  ou  ung  oysel ,  s'il  n'a  à  qui  il  donne ,  ou 
a  en  face  ung  bon  amy ,  qu'il  puisse  meurir  ou  em- 
«  pirer  :  et  pource,  sire,  je  vous  conseille  que  cestuy 
«  oysel  vous  envoyés  à  Ferrant  de  Portingal,  le  bon 
«  conte  de  Flandres.  »  Adonc  le  roy  d'Angleterre  luy 
dit  :  «  Dame ,  vous  dictes  bien  ;  car  c'est  homme  du 
«  monde  qui  me  peuît  nuyre  et  qui  plus  me  peult  aider 
«  ou  royaulme  de  France.  »  Et  tantost  appella  Henri  le 
a  conte  d'Arondel  et  luy  dist  :  a  Henri ,  il  convient 
«  que  vous  prenes  le  blanc  autour  et  que  vous  passes  la 
«  mer  et  que  vous  le  portes  de  par  moy  au  noble  conte 
«  Ferrant  de  Portingal  conte  de  Flandres.  » 

Cxrmmjent  le  coule  WJLtiwfotl  apporta  an  tonlt 
errant  to  Man^tt&  to  par  k  rxrt)  fc^tîgkterrje  Vau- 
toxxt  blanc. 

Lors  monta  le  conte  d'Arondel  en  mer  et  s'en  vint  en 
Flandres  et  présenta  au  conte  deFlandres  l'autour  blanc, 
et  luy  dist  que  le  roy  d'Angleterre  le  saîuoit  et  luy  en- 
voyoit  celluy  autour  blanc.   Le   conte  de  Flandres  en 


CONTE  DE  FLANDRES.  59 

fut  moult  joyeuix  et  festoia  ie  comte  d'Arondel  grande- 
ment :  et ,  quant  il  s'en  voulut  aller ,  il  luy  dist  qu'il  le 
recommandast  au  roy  d'Angleterre  et  que  s'il  avoit  aul- 
cunement  à  besongnier  de  luy ,  que  il  luy  aideroit  de 
tout  son  pouvoir  de  trente  mille  hommes ,  s'il  en  avoit 
a  besoigner.  Et  quant  il  fut  en  Angleterre  ,  il  dist  au 
roy  comme  le  conte  de  Flandres  avoit  eu  grant  joye  de 
l'oysel,  et  que  s'il  avoit  à  besongnier  de  luy,  qu'il  luy 
aideroit  de  trente  milles  hommes.  Ferrant,  le  conte  de 
Flandres  ,  s'esbatit  paraulcun  temps  de  l'oysel  et  l'ayma 
moult;  car  il   n'avait  nul  si  bon.   Et  ung  jour  estoit 
avecques  luy  la  contesse  qui  luy  dist   :    «  Sire ,   ii  me 
«  semble  que  vous  obliés  trop  longuement  le  noble  roy 
«  de  France,  lequel  vous  maria  tant  haultement,  que 
«  vous  estes  conte  de  Flandres.  Vous  le  deussies  plus 
«  honorer,  que  nul  de  vos  amis  :  je  vous  prie  que  il 
ce  vous  plaise  de  luy  envoier  celluy  oysel ,  où  vous  aves 
<c  longtemps  prins  vostre  esbatement.  »  —  «  Par  Dieu 
dist  Ferrant,  vous  dictes  bien.  »  Si  appella  six  chevaliers 
des  barons  de  sa  court,  qui  tous  estoient  natifs  de  Flan- 
dres, du  pais  d'autour,  dont  Tung  fut  nommé  le  sire  de 
Tournay,  le  second  Henri,  sire  Chue,  le  tiers  Guillaume 
de  Gavre,  le  sire  de  Saint-Venant,  le  chateîlain  de  Ber- 
gues  et  Robert,  seigneur  de  Roncy.  Ces  six  chevaliers 
furent  envoies  en  France  de  par  le  conte  de  Flandres , 
pour  présenter  au  noble  roy  de  France  l'autour  blanc 
que  mal  fust  il  oneque  congneu. 


60  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

©tfmnunt  Jtxxaxxl,  ternit  ïtt  Maxiftxtz^  twtoxa  au 
rot)  to  Sxautt  Vautour  blant. 

Si  vindrent  tous  six  devers  le  roy  à  Paris ,  mais  ilz 
ne  y  trouvèrent  pas  le  roy ,  car  il  s'estoit  allé  esbatre  à 
Laigni-sur-Marne.  Et  tantost  les  chevaliers  dessus  nom- 
més s'en  allèrent  à  Laigny ,  devers  le  roy ,  et  trouvèrent 
le  roy  près  de  là,  où  il  s'esbatoit  à  voiler;  et  estoit  avec- 
ques  luy  le  conte  d'Estampes ,  Hue ,  le  conte  de  Saint- 
Pol ,  Guillaume  deMontegny ,  Guillaume  des  Barres ,  son 
maistre  faulconnier ,  qui  chassoient  en  rivières  avecques 
luy  ;  mais  encores  n'avoient  ilz  riens  prins ,  pour  ung 
grant  aigle  qui  les  suivoit  de  trop  près ,  dont  le  roy 
estoit  moult  dolent.  Et  là  arrivèrent  les  chevaliers  fla- 
mans  qui  firent  présent  au  roy  de  l'autour  blanc  de 
par  le  conte  de  Flandres,  et  le  roy  repçeut  l'autour 
moult  doulcement  et  le  commença  à  plainer  et  prinst 
le  gant  et  le  mist  sur  sa  main  et  mercia  moult  doulce- 
ment le  conte  de  Flandres  de  ce  gracieulx  présent ,  et 
dist.  «  Ferrant  ne  m'a  pas  oblié ,  »  et  que  s'il  avoit  mes- 
tier  du  roy  et  de  sa  gent ,  qu'il  en  estoit  tout  à  son  bon 
commandement.  «  Par  Dieu  !  dist  le  roy }  nous  n'avons 
«  oysel  qui  aujourduy  prinst  riens:  et  pource  nous 
«  voyons  là  ung  héron  qui  se  doubte  forment  des 
«  oyseaulx^  nous  lerrons  aller  sur  luy  l'autour.  »  Et 
quant  le  noble  conte  de  Saint-Pol ,  entendit  le  roy  qui 
sitost  voulut  laisser  aller  l'oysel ,  si  luy  dist  :  «  Sire ,  le 
a  conte  de  Flandres  vous  a  envoyé  ce  noble  oysel ,  pour 


CONTE  DE  FLANDRES.  61 

«  vous  esbatre  :  vous   ne  le  debvez  par  sitost  laisser 

«  aller.  Sire ,  plaise  vous  de  vous  desporter  de  ce  vol  : 

«  vous  voies  l'aigle ,  qui  par  Bestial  est  nommé  roy  des 

«  oyseaulx,  qui  ne  fait  que  tournoyer  pour  dessirer 

«  vos  oyseaulx  et  pour  les  affoller  ;  et  le  autour  blanc 

«  est  si  bon ,  comme  l'on  dist ,  et  vous  le  laisses  aller  ; 

«  il  ne  le  daignera  reffuser ,  et  ainssi  le  pourroit  l'aigle 

«  par  force  occire  et  destranchier.  »  Lors,  respondit 
le  roy.  «  J'ai  ouy  par  plusieurs  foys  racompter  que 

«  l'aigle  est  roy  par  dessus  tous  les  oyseaulx ,  comme  aussi 

«  il  est  prouvé  par  le  livre  du  Bestiaire ,  et  que  l'on  peult 

«  comparer  l'autour  blanc  à  l'aigle ,  et  pource  je  vueil 

«  laisser  aller  l'autour  blanc  contre  l'aigle ,  et  met  ung 

«  exemple ,  se  ung  conte  oseroit  aller  à  l'encontre  d'ung 

«  roy.  »  —  ce  Sire ,  ce  dist  le  conte  de  Saint-Pol ,  contre 

«  vostre  volenté  ne  vueil  point   aller;  or,  en  faictes 

«  vostre  volenté.  » 

(Rommtnt  \t  rxrt)  laissa  alkr  i'aatcrttr  bianc. 

Adonc  osta  le  roy  lez  giez  à  l'autour  et  si  le  laissa 
aller:  et  les  variés  de  la  faulconnière  firent  tantost 
souldre  le  héron,  et  l'autour  voile  après  qui  bien  le 
cuida  attraper  ;  mais  l'aigle  se  dressa  tantost  devers 
l'autour  blanc,  et  quant  l'autour  blanc  l'apperçeut,  il 
laissa  le  héron  aller  et  se  retourna  devers  l'aigle  et  s'entre- 
coururent  l'ung  contre  l'aultre  des  piedz  et  du  bec,  si 
fort.qu'ilz  s'entre  arrachèrent  les  plumes  l'un  à  l'autre. 
Et  le  regardoit  moult  le  roy  et  les  au  1  très  chevaliers  : 


62  LE  LIVRE  DE  BAUD0Y1N 

mais  l'autour  fut  îe  plus  fort  et  sçeut  mieulx  se  garder, 
tant  que  par  force  de  plumes ,  il  surmonta  l'aigle  et 
puis  se  ravalla  par  telle  manière  que  il  fist  l'aigle  verser 
troys  foys  par  devant  le  roy  :  et  se  courouca  le  roy  de  ce 
que  l'aygîe,  qui  est  roy  des  oyseaulx,  se  laissa  ainssi  sur- 
monter à  l'autour. 

Et  après  s'en  tourna  l'aigle  et  n'osa  illecplus  demourer 
et  s'en  fuit  pour  se  saulver;  mais  l'autour  ne  le  daigna 
plus  poursuivre  et  s'en  alla  au  héron  et  l'abbatit  soubz 
îuy  et  l'estrangla.  Mais  l'aigle  fut  en  son  aguet  et  choisit 
son  adventaige  et  vint  sur  l'autour  et  sur  le  héron  ;  tel- 
lement le  frappa  l'autour  avecques  les  pieds  ,  si  que  l'au- 
tour ne  se  peuit  oncques  aider  et  l'emporta  sur  ung 
arbre  etiîlecques  le  mist  à  mort ,  voyant  le  roy  et  tous  les 
chevaliers.  Dont  les  chevaliers  fïamansen  furent  moult 
courocés  et  s'en  retourna  le  roy  à  Laigny-sur-Marne  et 
mena  avecques  luy  les  chevaliers  flamans  pour  lez  fes- 
toier.  Si  les  fist  seoir  auprès  de  luy  à  la  seconde  table; 
et,  entre  deux  mes,  le  roy  parla  à  eulx  et  leur  dist  : 
«  Beaulx  seigneurs ,  quant  vous  seres  par  de  là  en  la 
ce  terre  de  Flandres ,  vous  pourres  bien  dire  à  Ferrant 
«  toute  Fadventure  de  l'autour  blanc ,  et  comme  je  suis 
<c  bien  doulent  de  avoir  perdu  son  présent  :  mais  c'est,  par 
«  ma  foy  pource  que  j'ay  pour  ce  laissé  l'oiseî.  Si  vous 
ce  prie  que  m'en  excuses  envers  luy.  » — «  Sire,  dirent  les 
«  Flamans ,  il  n'y  a  chose  dont  vous  soies  blasmé.  «  Le 
a  conte  de  Saint-Pol  commença  à  escou  ter  ces  motz  et  dist 
«  au  Roy  :  »  Sire,  je  vousayaracompté  par  l'exemple  du 


CONTE  DE  FLANDRES.  63 

ce  Bestiare  aulcuns  desfaitzdesoyseaulx  et  que  l'on  peult 
ce  sur  ce  adviser.  »  —  «  C'est  vray ,  dist  le  Roy ,  y  sçaves 
«  vous  que  adviser  ?  si  vous  y  sçaves  riens ,  ne  le  scelles 
«  point.  »  —  «  Par  ma  foy  !  dist  le  conte  de  Saint-Pol , 
«  nenny ,  quant  au  vray  dire  :  mais  l'on  peult  figurer 
«  sur  ce  fait  que  le  roy  d'Angleterre  ne  vous  ayma  point , 
«  quand  il  fist  présent  à  Ferrant,  conte  de  Flandres, 
ce  le  blanc  autour  et  ne  le  luy  envoya  fors  pour  soy  allier 
ce  à  luy  ,  affin  qu'il  luy  soit  aydant  contre  vous,  pour 
ce  grever  le  royauïme  de  France  ;  et  les  verres  tantost 
ce  alliés  ensemble ,  et  entrer  en  vostre  terre  et  y  mectre 
«  feu  et  flambe.  Et  vouldra Ferrant  à  votre  corps  jouster, 
ce  et  par  troys  fois  vous  fera  à  terre  verser ,  et  à  la  qua- 
<e  trièsme ,  vous  conviendra  retraire  pour  doubte  de 
ce  luy  et  vous  en  fuyr  pour  saulver  vostre  vie  :  mais  après 
ce  il  s'en  pourra  vanter  qu'il  en  mourra  à  la  fin.  C'est  le 
ce  signe  et  la  figure  que  l'on  peult  jugier  de  ce  fait.  »  Et 
quant  le  roy  eut  entendu  la  parolle  du  conte  de  Saint- 
Pol,  ilsecourouca  contre  luy ,  et  luy  dist  :  qu'il  laissas!, 
à  parler  de  ses  sors  ,  et  qu'il  ne  deust  pas  dire  ses  parol- 
îes  devant  luy ,  ne  en  sa  présence ,  ne  deviner  ses  sors  si 
haultement  et  publiquement  ;  et  qu'il  tenoit  de  luy  le 
plus  de  son  tenement  et  estoit  per  de  France  :  »  Et  en- 
ce  cores ,  dist  le  Roy ,  y  a  il  plus ,  que  Ferrrant  est  mon 
ce  serf ,  si  fut  son  père  Clément  de  Portingal ,  et  ainssi 
ce  je  ne  pourroie  croire  que  Ferrant  eust  coraige  de  moy 
ce  grever  aulcunement.  »  Les  chevaliers  flamans  enten- 
dirent cestes  parolles  qui  en  furent  moult  dolens  5  et  s'ilz 


(U  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

eussent  osé  parler ,  ils  en  eussent  respondu  au  roy  et 
faisoient  semblant  de  mengier,  mais  ilz  n'en  avoient 
aucun  talant. 

(Kiommmî  lt&  ri)*»  aller*  flamatt©  qui  avoitni  pxrr- 
ttr  Vantant  blanc  ytinùttnt  confit  tin  rflî)  jet  s1jett 
alljèrjent. 

Et,  quant  les  tables  furent  ostées ,  les  messaigiers  allè- 
rent devers  le  roy  prendre  congié  moult  débonnairement  B 
et  leur  dist  le  roy  :  «  Je  vous  prie  que  vous  me  salues 
«  Jehanne  la  contesse  et  Ferrant  son  mari ,  et  luy  dictes 
«  que  je  le  remercie  plus  de  cent  foys  du  blanc  autour 
«  qu'il  m'envoya  et  luy  dictes  qu'il  me  tiengne  ce  qu'il 
«  me  promist ,  quant  luy  fis  espouser  Jehanne ,  la  con- 
«  tesse  de  Flandres  :  c'est  que  jour  de  sa  vie  ne  seroit 
«  nuysant  au  royaulme  de  France,  et  qu'il  s'en  garde  bien 
«  et  que  je  luy  deffens  que  ilz  ne  face  point  d'aliance 
ce  avecques  le  roy  d'Angleterre ,  car  il  luy  seroit  du  pis.  » 
Les  messaigiers  promisdrent  au  roy  qu'ilz  luy  feroient 
bien  son  messaige  et  luy  dii oient  tout  ce  qu'il  leur 
avoit  dit.  Lors  le  roy  appella  le  conte  d'Estampes  et  luy 
dist.  «  Ailes  à  nos  estables ,  et  donnes  à  ses  six  cheva- 
«  liers  six  des  meilleurs  chevaulx  qui  y  soient.  »  Et 
ainssi  le  fist  le  conte  d'Estampes  et  présenta  aux  six  che- 
valiers les  six  meilleurs  chevaulx  ;  mais  ilz  ne  les  daignè- 
rent prandre ,  mais  les  reffurent  moult  orguilleusement 
et  dirent  qu'ilz  ne  les  prendroient  point  et  qu'ilz  en 
avoient  asses. 


CONTE  DE  FLANDRES.  65 

Ccrmnuttt  tes  nxe&sGX%xer&  iiamam  z'en  partirjetit 
fo  IParis  et  &1en  retournèrent  en  JlanÎJre*. 

Les  messaigiers  se  partirent  de  Paris  et  ou  ni.  jour 
arrivèrent  en  Flandres  et  allèrent  à  Vimandable ,  où 
estoyent  le  conte  et  la  contesse  :  mais  ilz  passèrent  si 
despiteusement  par  devant  le  conte,  qu'ilz  ne  daignè- 
rent oneques  parler  à  luy,  et  s'en  allèrent  boucter  en 
une  chambre.  Et  quant  Ferrant  vist  la  chose,  il  s'en 
esmerveilla  fort,  et  dist  à  la  contesse  moult  aigrement  : 
«  Dame,  il  semble  que  nos  chevaliers  soyent  couroucés  : 
«  ailes  parler  à  eulx  et  sçaiches  pourquoy  ilz  n'ont  par- 
ce 1er  à  moy  et  me  dictes  leur  responce.  »  Jehanne,  la 
contesse  de  Flandres,  s'en  alla  devers  les  chevaliers  et 
leur  dist  :  ce  Seigneurs,  comment  fait  le  roy  de  France  et 
«  ses  nu.  filz  et  pourquoy  n'aves  vous  parlé  au  conte? 
ce  il  en  est  moult  couroucé.  »  Lors,  responditle  sire  de 
Tournay,  moult  aigrement  :  «  Dame,  fait-il,  vous  nous 
«  avez  laydement  servis  :  car  vostre  mari  est  serf  du 
ce  roy  de  France  et  s'en  vanta  le  roy  en  nostre  présence 
«  à  Paris ,  et  que  si  fut  son  père  et  le  roy  de  Portingal 
ce  qui  est  à  présent.  Or  est  ainssi  que  nul  serf  ne  peult  tenir 
ce  plainpié  de  terre  que  son  seigneur  n'aist,  si  luy  plaist; 
ce  ou  il  le  peult  faire  pendre  ou  faire  noyer,  se  il  mes- 
cc  prent  riens  envers  luy.  Dame,  prenes  vostre  serf, 
<e  qu'il  soit  mauldit  de  Dieu  et  vous  en  ailes  en  Portin- 
cc  gai  où  sont  les  serves  gens  :  car  jamais  serf  n'aura 
ce  sur  les  Flamans  aulcune  mestrise  et  vueillies  bien 

9 


60  LE  LIVRE  DE  B4TJDOYN 

«  sçavoir  que  si  Ferrant  est  encores  xv.  jours  par  desça, 
c<  nous  luy  ferons  coupper  la  teste.  » 

Jehanne ,  la  contesse ,  quant  elle  ouyt  la  responce  des 
chevaliers ,  si  fut  esbaye  et  souspira  bien  tendrement  de 
de  ce  que  le  Roy  avoit  appelle  Ferrant  serf  et  leur  dist  : 
«  Seigneurs ,  ne  vous  en  esmaies  jà ,  puisque  le  conte 
ce  de  Flandres  vous  envoya  en  France,  rapportes-luy  les 
c<  nouvelles  et  comment  la  chose  va.  Et  se  le  roy  de 
«  France  a  aulcunement  mesprins  envers  Ferrant ,  Fer- 
ce  rant  y  pourvoyra  :  et  se  le  Roy  a  droit ,  Ferrant  l'en- 
cc  durera.  Beaulx  seigneurs,  ailes  parler  à  luy  sçavoir 
ce  qu'il  vous  dira.  »  Les  chevaliers  s'en  allèrent  devers  le 
conte  et  luy  comptèrent  tout  le  fait  et  la  manière  com- 
ment il  avoient  besoingné ,  et  comment  l'autour  blanc 
avoit  esté  tué  de  l'aigle  ;  et  comment  le  conte  de  Saint- 
Pol  avoit  dit  au  Roy  à  l'exemple  des   oyseaulx  ,    et 
comme  le  Roy  avoit  appelle   Ferrant  serf,  et  comme 
au  despartir  le  Roy  remercioit  le  conte  du  présent  , 
et  comme  il  avoit  enchargé  au  messaigiers  qu'ilz  n'ou- 
bliassent pas  à  dire  à  Ferrant  les  convenances  qu'ilz  luy 
avoit  promises  au  palais  à  Paris  ;  et  aussi  qu'il  ne  fust 
si  osé,  qu'il  fïst  aliance  au  roy  d'Angleterre.  Et  après 
qu'ilz  luy  eurent  dit  tout,  ilz  dirent  au  conte  que  puis- 
qu'il estoit  clamé  serf ,  qu'il  alîast  servir  le  Roy  et  que 
jamais  il  n'entrast  en  Flandres  et  que  tel  pais  ne  doit 
point  estre  gouverné  par  ung  serf,  et  luy  dirent  :  ce  Sire, 
ce  si  vous  ne  Testes,  si  vous  en  deffendez ,  et  nous  som- 
ce  mes  tous  prest  à  vous  aider  ;  et ,  Sire,  si  ainssi  est  que 


CONTE  DE  FLANDRES. 


«  vous  ne  nous  en  dépendes,  soies  seur  et  certain  que 
«  si  vous  estes  encores  quinze  jours  en  cestuy  païs  en 
ce  Flandres ,  nous  vous  ferons  coupper  la  teste  ;  si  vous 
«  advises  bien  sur  ce.  »  —  «  Par  Dieu  !  dist  Ferrant , 
«  il  n'est  mye  serf  qui  est  aymé  de  ses  hommes.  Beaulx 
«  seigneurs ,  dist  Ferrant ,  sçaiches  que ,  en  ce  fait ,  je 
«  je  n'ay  aulcune  coulpe ,  et  m'en  pense  bien  vengier 
«  contre  luy  de  mon  povoir.  »  Lors  luy  promirent  les 
barons  qu'ilz  luy  aideroientà  faire  son  debvoir.  «  Beaulx 
m  seigneurs ,  se  dist  Ferrant ,  je  vous  mercie  ;  mais 
«  l'omme  est  bien  povre  et  chétif  qui  est  en  sa  maison 
«  assis  à  sa  table  et  a  beu  de  son  vin ,  tant  qu'il  en  est 
«surprins,  se  il  ne  peult  aulcunffoys  dire  son  talant. 
u  Si  le  Roy  avoit  beu  de  son  vin  et  faisoit  ses  deiietz,  et 
«  il  est  ung  peu  courroucé  par  mal  talant,  et  pource 
«  que  l'aigle  avoit  occis  le  blanc  autour ,  et  pour  le  sort 
«  que  le  conte  de  Saint-Pol  dit  par  devant  luy  :  pour 
«  ce  courroux,  me  peult-il  bien  appeller  serf  et  aussi 
((  depuis  il  s'en  peult  bien  repentir.  Et  pource ,  je  luy 
«  envoyray  ung  messaige  qui  luy  diray  de  par  moy  de 
«  ce  que  il  m'appelle  serf,  que  il  s'en  viengne  desdire 
«  en  mon  pais  de  Flandres  et  m'en  viengne  requérir 
<c  mercy,  et  j'en  feray  ce  que  m'en  sera  advis  :  car 
«  soyes  certains,  beaulx  seigneurs,  que  je  le  double 
«  riens.  »  Lors  fist  faire  lestres  où  les  choses  dessus 
dictes  estoient  contenues  et  le  envoya  au  Roy  et  quant 
le  Roy  tint  les  lestres ,  il  les  ouvrit  bien  hastivement  et 
leut  tout  du  long  en  faisant  très-maulvaise  chîère.  Et 


68  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

quant  il  les  eut  leues,  il  dist  par  mal  talant.  «  Ce  moc- 
«  que  ce  chetif  de  moy,  qui  veult  que  je  me  desdie  des 
«  motz  que  j'ay  dist  ?  Par  Saint-Denis  !  je  ameroie  plus 
«  chier  avoir  perdu  mon  royaulme;  car  son  père  fut 
«  mon  serf  et  aussi  le  filz  que  j'ay  haulcé  si  haulte- 
«  ment.  »  Lors  dist  le  Roy  au  messaigier.  «  Revat-en , 
«  bel  amy,  et  dis  à  Ferrant  les  molz  que  tu  as  ouys  et 
«  luy  dis  encore  pis,  se  tu  peulx  et  que  je  ne  le  doubte 
«  de  riens.  »  Le  messaigier  s'en  retourna  dever  le 
conte  et  luy  dist  et  compta  tout  ce  que  Roy  luy  avoit 
commandé  à  luy  dire ,  et  quant  Ferrant  eut  escouté  le 
messaigier ,  il  fut  si  couroucé  et  si  dolent  que  mer- 
veilles. 

Cxrmnuent  jFjerratti,  \t  tavtXz  lit  Jlanîfxt& ,  apri0 
qn1  il  tnt  0ut\t lar tzyonct  un  rm),  mcm&a  ixw0  %t%  jgjros 
qui  tewicrat  înrmt  montt  Qranîft  quantité  m&tmblt. 

Le  conte  Ferrant  manda  tantost  ses  gens  de  tout  son 
pays  moult  hastivement,  qui  tantost  vindrent  tous  à  son 
commandement ,  bien  garnis  de  tous  harnois  d'armes  ; 
et  quant  ilz  furent  venus  devant  luy ,  Ferrant  se  plain- 
gnit  à  eulx  de  l'oustraige  que  le  roy  de  France  avoit  dit 
de  luy ,  et  qu'il  luy  voulsissent  aider  à  vengier  son  in- 
jure et  ilz  luy  promidrent  tous  à  luy  aider  jusques  à  la 
mort.  Lors  se  partit  le  conte  et  tous  ses  gens  de  Flan- 
dres ,  et  prindrent  leur  chemin  droit  à  Arras  et  prin- 
drenttous  les  Artoiens  :  et  quand  ilz  furent  ensemble,  ilz 


CONTE  DE  FLANDRES.  69 

furent  bien  troys  cens  mille  hommes.  Aussi  print  il  ceulx 
de  la  conté  de  Noyon  et  s'en  vindrent  passer  au  pont  de 
Chosi  •  mais  tantost  les  nouvelles  furent  racomptées  au 
roy  Phelippe  de  France  que  Ferrant  venoit  sus  luy  bien 
à  troys  cens  mille  hommes,  qui  gastoit  et  ardoit  tout  le 
pais.  «  Par  Dieu ,  dist  le  roy ,  Ferrant  n'oseroit ,  car  il 
«  est  mon  serf:  et  s'il  a  envers  moy  entreprins  aulcune 
«  chose ,  je  l'en  feray  tantost  repentir.  »  Ferrant  et  son 
ost  chevauchèrent  moult  fièrement ,  tant  qu'ilz  vint  à 
Compienne  et  assiégèrent  tantost  la  ville  et  exilia  la  terre 
et  le  pais,  depuis  SoixonsjusquesenBeaulvoisin-  et  fu- 
rent le  conte  de  Flandres  avec  ses  gens  xv.  jours  devant 
Compienne,  et  au  xvi.  jour  la  ville  fut  prise  et  laissa 
dedens  en  garnison  cincq  cens  hommes  d'armes.  Et  puis 
s'en  partit  dillec  et  s'en  alla  à  Verbrie,  qui  tantost  fut 
rendue  à  luy  et  puis  s'en  alla  à  Senliz  et  assièga  la  cité 
et  gasta  tout  le  pais  :  Ferrant  fut  six  sepmaines  devant 
Senliz  et  assaillit  moult  durement  la  cité  par  plusieurs 
lieux.  Et  entretant  le  roy  Phelippe  manda  ses  hommes 
et  aultres  gens  par  tout  où  il  peult  finer  et  à  luy  vint  le 
duc  de  Bourgoigne  ,  le  conte  de  Foiz,  le  conte  de  Clar- 
mont,  et  le  duc  de  Bretaigne ,  et  le  duc  d'Orléans,  le 
conte  de  Tonnere ,  le  daulphin  de  Vienne ,  le  duc  de 
Bourbon  et  le  conte  de  Soixons.  Et  assembla  tant  de  gens 
qu'il  se  trouva  à  deux  cens  mille  hommes ,  tant  de  gens 
d'armes  que  de  gens  à  pié  ;  et  fut  baillée  l'orifïambe  à 
porter  et  à  garder  à  Guillaume  des  Barres,  qui  estoit 
vaillant  chevalier.  Et  se  partirent  de  Paris  et  prindrent 


70  LE  LIVRE  DE  BiUDOYN 

leur  chemin  droit  à  Senliz ,  et  se  loga  le  roy  près  d'ung 
bois  et  de  l'aultre  part  estoit  le  conte  de  Flandres  et  ses 
gens.  Et  fut  en  Fan  de  grâce  mil  n.  cens  et  xm.  au  moys 
de  jullet,  à  ung  mécredi  matin  ,  que  le  jour  de  la  ba- 
taille fut  prins  ;  et  bailla  le  conte  de  Flandres  sa  ban- 
nière à  porter  à  Hue  de  Saint-Venant  et  mirent  de  l'une 
partie  et  de  l'aultre  leurs  arbelestries  devant ,  et  estaient 
de  l'une  partie  et  de  l'autre  bien  un.  mille  et  misrent 
aussi  leurs  gens  de  pie  devant.  Et  en  icelluy  endroit  eut 
moult  grant  occision  d'une  partie  et  d'aultre,  et  là  le 
conte  de  Boulogne  occist  le  conte  du  Perche ,  dont  le 
roy  fut  moult  dolent.  Et  pour  celle  cause  se  bouta  le  roy 
en  la  bataille ,  dont  le  conte  de  Flandres  fut  bien 
joyeulx  :  car  ilz  adressèrent  Fung  à  l'aultre  et  férit 
tellement  le  roy  le  conte  de  Flandres,  que  il  le 
versa  à  terre.  Mais  le  conte  de  Saint  -Pol  le  alla 
tantost  redresser,  maulgré  tous  lez  Flamanz.  Et  iorz 
Ferrant  commença  à  ramponner  et  luy  dist  :  «  Sire , 
«  le  sort  que  vos  gens  avoyent  sorti,  est  jà  bien 
«  apparu  :  car  l'aigle  fut  abatue  par  l'autour  blanc  et 
«  le  conte  a  abatu  le  roy.  »  Et  le  roy  Phelippe,  qui  en 
son  temps  fut  nommé  Phelippe-le-Conquérant ,  par  la 
hardiesse  de  luy ,  en aultrement  en  l'estour  :  Hue,  conte 
de  Saint-Pol,  s'adressa  au  sire  de  Saint-Venant,  qui 
portoitla  banière  au  conte  de  Flandres,  et  luy  donna 
tel  coup ,  qu'il  fist  cheoir  le  chevalier  et  la  bannière 
à  terre  :  mais  les  Holandois  s'en  allèrent  celle  part  qui 
redressèrent  le  dit  chevalier  et  la  bannière  ;  mais  si  fut 


CONTE  DE  FLANDRES.  71 

la  bannière  grandement  souîliée  cîessoubz  les  pies. 
Adoncques  le  conte  de  Flandres  en  eut  si  grant  dueif, 
que  il  se  redressa  devers  le  roy  et  la  seconde  fois  le 
versa  à  terre ,  et  tant  qu'il  cou  vint  que  de  rechief  le 
conte  de  Saint-Pol  alla  secourir  et  remonter  le  roy. 
Et  dist  le  conte  de  Saint-Pol,  que  l'aigle  avoit  esté  abatu 
deux  fois  et  dist  au  Roy  :  «  Sire ,  allons  nous  en ,  la 
((  journée  n'est  pas  aujourduy  bonne  pour  nous,  car 
«  certainement  la  baitailîe  est  destravée  et  rompue  en 
((  plusieurs  lieulx.  »  Et  ainssi  comme  le  conte  de  Saint- 
Pol  parloit  au  roy  ,  le  conte  de  Boulongne  avec  sa 
bataille  s'adressa  sus  les  Francoys ,  crians  à  haulte  voix  : 
«  Boulongne ,  Flandres  au  lion  !  »  et  à  celle  entre- 
prise le  roy  fut  abatu  à  terre  la  tierce  fois  ;  et  eust  esté 
en  péril  de  mort ,  se  ne  fust  Guillaume  des  Barres  et 
Guillaume  de  Montegny ,  aussi  le  conte  de  Saint-Pol , 
qui  secoururent  le  roy  et  le  remontèrent  .  «  Si ,  dist  le 
((  conte  de  Saint-Pol ,  par  la  Vierge  Marie  !  il  ne  fait 
«  pas  bon  icy  :  mieulx  s'en  vault  retourner,  car  desjà 
«  les  plus  grans  barons  s'en  sont  desjà  retournés  en 
a  fuite ,  et  si  en  a  jà  grande  quantité  de  mors.  »  — 
«  C'est  veoir ,  dist  le  roy ,  nous  voyons  que  la  journée 
«  est  contre  nous.  »  Lors  se  partit  le  roy  de  la  bataille 
et  fut  illec  desconfit  et  s'en  retourna  luy  et  ses  gens 
à  Paris ,  et  les  Flamans  repceurent  la  grant  honneur. 
Et  aussi  dist  Ferrant  que  jamais  ne  partiroit  de  devant 
Senliz ,  qu'il  n  eust  prinse  la  cité  :  et  fonda  une  moult 
belle  abbaye  au  lieu  où  la  bataille  avoit  esté  faicte  et  fut 


72  LE  LIVRE  DE  BÀUDOYN 

nommée  l'abbaye  de  la  bataille  ;  car  les  Flamans  avoient 
eu  la  victoire  contre  les  Francoys. 

(Eommtnt  \t  tot\  to  Stantt  tfm  tttanxxta  tefrcms 
JPari*  qui  jestcrii  monlt  îwltnt  "bt  la  ytrtt  quz  il  aiwit 
îaicte* 

Phelippe ,  le  roy  de  France ,  s'en  retourna  dedens 
Paris ,  qui  eut  moult  grant  douleur  pource  qu'il  avoit 
esté  ainssi  laidement  desconfit  et  se  conseilla  à  ses  gens , 
come  il  pourroit  chévir  de  celle  besogne.  Lors  parla 
premièrement  Guillaume  des  Barres  et  dist  au  roy: 
«  Sire ,  vous  ressembles  le  chat  qui  se  couche  contre 
«  le  feu ,  tant  que  il  est  tout  brûlé  :  car  quant  l'on  vous 
ce  disoit  que  Ferrant  exilloit  vostre  païs  et  que  il  avoit 
«  prins  Compienne  et  Verbrie,  vous  n'en  tenies  compte 
«  et  disies  que  Ferrant  ne  l'oseroit  faire  et  qu'il  estoit 
«  vostre  serf  racheté.  Mais  vous  estes  laissé  sourprendre 
«  tellement,  qu'il  vous  a  desconfit  et  resorti  en  la 
a  bataille ,  et  encores  est  Ferrant  au  siège  à  Senliz ,  et 
ce  pource ,  Sire ,  il  est  mestier  que  vous  vous  pourvoyes 
a  sur  ce  :  car  je  vous  conseille  que  vous  envoyés  ung 
«  messaigier  par  devers  Ferrant  luy  dire  que  il  vous 
a  vueil  donner  tresves  jusques  à  ung  an  ,  par  telle  con- 
«  dicionque  dedens  ce  temps,  vous  vous  desdires  de 
«  ce  que  vous  aves  dit  de  luy  ,  et  que ,  se  dedens  l'an , 
te  vous  ne  vous  en  desdictes ,  si  remande  chacun  parens 
«  et  amis  et  que  il  ait  jour  de  bataille  :  et  celluy  qui 


CONTE  DE  FLANDRES.  73 

«  conquerra  l'aultre,  ait  sa  terre  et  son  pais,  et  que 
«  celluy  qui  seroit  vaincu ,  seroit  tousjours  serf  du  vain- 
«  queur.  Et,  Sire,  se  vous  aves  les  tresves  et  les  Fia- 
«  m  ans  s'en  soient  allés  en  leurs  pais ,  si  mandes  tous 
«  voz  gens  de  vostre  royaulme  et  soient  les  trésors  ou- 
«  vers,  et  mandes  des  souldoier  d'estrange  pais  et  donnes 
«  l'argent  aux  contes  et  aux  barons,  or  et  argent  et 
«  chevaulx ,  et  payes  bien  vos  souldoiés  et  les  menues 
ce  gens  qui  bailleront  les  vivres  et  les  marchandises  ;  et 
«  puis  vous  en  ailes  esbatre  contre  voz  ennemis,  et  je 
«  abandonne  ma  vie ,  se  vous  n'aves  victoire  encontre 
«  eulx.  »  Le  roy  se  accorda  au  conseil  de  Guillaume 
des  Barres  et  l'envoya  par  devers  le  conte  de  Flandres 
à  Senliz ,  où  il  tenoit  le  siège ,  et  luy  pria  le  roy  qu'il 
parlast  à  luy  bien  saigement  et  luy  bailla  les  lettres. 
Lors  s'en  partit  Guillaume  des  Barres  et  enporta  les 
lettres  du  roy  et  s'en  vint  à  Senliz  et  entra  es  tentes  de 
Ferrant  et  le  salua  et  luy  dist  :  Que  Dieu  voulsist  tous 
confondre  les  ennemis  du  roy  de  France  et  dist  à  Fer- 
rant :  «Sire,  le  diable  vous  a  bien  enrichi  et  enorguelly , 
«  qui  guerries  vostre  souverain  seigneur  et  vous  estes 
«  son  serf  :  mais  je  me  suis  adviséque  vous  faictes;  car 
«  quant  ung  serf  est  surmonté  ,  il  se  appence  voluntiers 
«  de  grever  son  seigneur ,  et  peult  estre  prouvé  par 
«  Alixandre  qui  fut  fait  morir  par  ses  serf,  lesquelz  il 
«  a  voit  haultement  héritez  :  et  aussi  le  roy  vous  a  haul- 
«  tement  marié,  pourquoy  vous  avez  les  grans  sei- 

«  gneurs  de  Flandres ,  lesquelz  vous  avez  bien  enchan- 

10 


7-4  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

«  tez ,  quant  il  font  ainssi  vostre  volenté  qui  est  homme 
«  serf  et  n'ont  pas  bien  fait  de  ainssi  grever  le  royaulme 
«  de  France.  »  Et  dist  à  Ferrant  :  «  Je  vueil  bien  que 
«  vous  le  sçaiches ,  que  se  le  roy  de  France  se  esliève 
«  contre  vous ,  et  qu'il  mande  ses  hommes  et  alliez , 
«  vous  ne  pourres  durer  contre  luy ,  ne  n'oseries  at- 
«  tendre  son  povoir  :  mais  il  a  grant  pitié  du  peuple , 
«  et  pource  il  m'a  envoie  par  devers  vous ,  pour  donner 
«  les  tresves ,  se  vous  voulez ,  jusques  à  ung  an  et  que 
ce  cependant  vous  soies  informé ,  se  vous  estes  son  serf 
ce  ou  non  :  et  aussi  il  aura  advis ,  s'il  s'en  desportera  : 
ce  et  ce  en  celluy  temps,  n'est  fait  l'appointement 
ce  de  vous  deux,  si  mande  chascun  son  povoir  d'ung 
ce  costé  et  d'aultre ,  et  soit  nommé  ung  jour  de  bataille  ; 
ce  se  le  roy  est  par  vous  desconfit ,  il  vous  quictera  du 
ce  tout  du  servaige ,  et  si  tendres  Compienne  et  Verbrie 
ce  et  tout  le  pais  jusques  à  Senliz  :  et  s'il  vous  conquiert, 
ex  jamais ,  de  ce  servaige  vous  ne  seres  pasible  :  et  aussi 
et  pourra  le  roy  de  France  faire  de  vous  tout  à  sa  vo- 
ce lente.  Et ,  Sire ,  se  vous  ne  m'en  voules  croire ,  voyes- 
cc  ency  lez  lettres  du  roy  à  son  seau  pendant.  »  Et  les 
bailla  à  Ferrant  qui  les  fit  ouvrir  et  lire.  Et  quand  il 
eut  entendu  le  contenu  des  lettres ,  il  fut  moult  dolent 
et  dist  à  Guillaume  des  Barres  que  il  parloit  fièrement 
et  qu'il  peult  son  messaige  avoir  compté  plus  doulce- 
mentetluy  dist  :  qu'il  dist  hardiement  au  roy  qu'il  estoit 
trop  fier  de  luy  faire  telz  motz  en  ses  tentes  recorder , 
et  que  ce  Guillaume  des  Barres  ne  fust  messaigier ,  que 


CONTE  DE  FLANDRES.  75 

son  oultraige  luy  fust  villainement  démontré,  «  Sire,  se 
«  dist  Guillaume  des  Barres ,  pour  Dieu  !  ne  vous  échauf- 
fe fes  point,  mais  soies  ad  visé  pour  me  donner  res- 
«  ponce.  »  Par  mafoy ,  se  dist  Ferrant ,  le  conseil  en  est 
«  trouvé ,  se  le  roy  a  si  grant  force ,  come  vous  dictes , 
«  si  viengne  si  endroit  deffendre  la  cité  de  Senliz.  » 

Lors  parla  le  duc  de  Holande  et  les  aultres  contes  et 
barons  qui  là  estoient  et  dirent  à  Ferrant  qu'il  avoit 
grant  tort ,  se  lez  tresves  du  roy  il  reffusoit  :  car  puis- 
que le  roy  les  demandoit ,  il  n'en  povoit  avoir  blasme 
nul  :  «  Car  se  Senliz  estoit  conquis ,  et  vous  esties  con- 
«  seillé  d'aller  à  Paris  et  le  roy  avoit  tous  ces  gens 
«  mandés  avec  ceulx  de  Paris,  certainement,  Sire, 
«  vous  ne  pourriez  durer  :  car  vous  scaves  asses  la 
a  grant  puissance  du  roy  et  s'il  a  aulcune  chose  dit 
«  contre  vous ,  par  Dieu  !  vous  en  estes  asses  Yen^é , 
«  quant  par  vous  il  a  esté  conquis  es  champs  :  et  puis- 
ce  qu'il  requiert  tresves,  vous  luy  debves  accorder  pour 
«  pour  les  offres  qu'il  vous  fait  ;  et  ce  dedens  ce  temps 
«  vous  ne  estes  accordés  de  ce  que  vous  avez  esté  ap- 
«  pelle  de  luy ,  et  que  à  tort  il  en  appelle  vostre  père  , 
«  ainsi  poures  vous  faire  paix  avecques  luy  à  vostre 
«  honneur.  »  Et  quand  Ferrant,  conte  de  Flandres,  en- 
tendist  les  parolles  de  ses  barons  ,  il  en  fut  moult  aise  et 
dist  :  «  Seigneurs,  par  le  Dieu  tout-puissant!  il  n'est 
«  pas  seigneur  de  son  pais  qui  n'est  de  ses  hommes 
«  aymé ,  et  se  despuis  deux  mois  vous  me  eussies  volu 
«  aider  de  bon  cueur ,  je  fusse  maintenant  roy  de  France 


76  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

ce  coronné  ;  car  le  povoir  du  roy  de  France  est  mainte- 
ce  nant  trop  petit;  mais  puisque  il  vous  plaist ,  je  don- 
cc  nés  les  tresves.  »  Et  lez  sella  de  son  seau  et  les  bailla  à 
Guillaume  des  Barres ,  qui  tantost  s'en  retourna  à  Paris 
devers  le  roy  de  France  et  luy  bailla  le  lettres  des  tres- 
ves, dont  le  roy  remercia  fort  Dieu.  Et  après  ces  tresves 
ainssi  données,  Ferrant  et  tout  son  ost  partit  du  siège 
de  devant  la  citez  de  Senliz  et  s'en  alla  en  Flandres  et 
tous  les  aultres  seigneurs. 

Tantost  après  le  despartement  du  siège  de  Senliz ,  le 
roy  de  France  fist  ouvrir  tous  ses  trésors  et  manda  quérir 
souldoyers  de  tous  pais  jusques  au  perron  Saint-Jame 
et  jusques  à  la  terre  des  Sarrazins,  de  toutes  pars  tous 
les  Romains,  Puilloz  et  Calabroys,  Lombars,  Tous- 
quens.  Et  dedans  demi  an  il  assembla  là  tel  nombre 
qu'ilz  furent  de  son  costé  quatre  cens  mille  hommes; 
et  quant  il  se  vit  à  tant  de  gens ,  il  se  partit  de  Paris  et 
s'en  alla  en  la  cité  de  Senliz  pour  reconforter  les  gens 
du  pais,  et  y  fut  deux  jours  :  et  puis  s'en  partit  et  s'en 
alla  à  Péronne  attendre  ses  gens ,  et  fist  de  moult  grans 
biens  en  la  ville  que  Ferrant  avoit  destruite ,  et  entre- 
tant  il  fist  espier  et  guetter  comment  le  conte  de  Flan- 
dres se  maintenoit.  Car  Ferrant  tantost  sceut  comment 
le  roy  de  France  avoit  renforcé  son  pais  et  mandé  gens 
d'armes  par  tout  pais ,  et  quant  Ferrant  sceut  lez  nou- 
velles ,  il  remandast  tantost  ses  hommes,  comme  Holan- 
doys,  Zélandois ,  et  tous  ses  aultres  contes  et  plusieurs 
aultres  grans  seigneurs,  qui  tous  estoient  hommes  du 


CONTE  DE  FLANDRES.  77 

conte  Ferrant  ;  et  furent  bien  trois  cens  mille  hommes 
que  Ferrant  mena  de  son  aliance  qui  vindrent  à 
Noyon  au  jour  proprement  que  les  trêves  deb voient 
faillir  ,  et  s'en  vint  le  roy  de  France  et  son  ost  à 
Compienne  et  le  prinst  à  force  sus  les  gens  que  Fer- 
rant a  voit  laissés.  Et  fut  dit  à  Ferrant  que  le  roy  de 
France  venoit  sus  luy  à  moult  grant  efforcement  de 
gens  et  adonc  approucha  le  conte  de  Flandres  et  s'en 
vint  au  pont  à  Choisi  :  semblablement  s'approucha  le 
roy  de  France ,  tellement  que  entre  les  deux  ostz  ne 
avoit  que  une  rivière  à  passer ,  qu'iiz  ne  pouvoient  nul- 
lement passer,  ne  aller  de  l'ung  ost  à  l'aultre:  et  estoit  bien 
le  roy  à  quatre  cens  mille  hommes  et  là  furent  bien  trois 
mois  sans  toucher  l'ung  à  l'aultre.  Et  entre  tant  Ferrant 
fist  faire  une  tour  à  Choisi .  bien  près  de  la  rivière ,  qui 
estoit  moult  forte  et  pareillement  le  roy  par  son  conseil 
en  fist  faire  une  aultre  de  l'aultre  part  de  la  rivière  ;  et 
les  firent  si  près  l'ung  et  l'aultre ,  que  ung  arbelestier 
povoit  bien  traire  de  l'une  tour  à  l'aultre. 

Cxmtmjrot  Jnrant,  It  conte  ùtMatùrt&i  îi&t  par- 
tir tr*  son  ost  tri*  milJU  ifommts  atmtj  tt  tri*  mill*  a 
Tpxti  qni  allèrent  Hfezlmire  le  conté  tr*  Baint-$ol> 

Et  après  ce  que  celiez  tour  eurent  esté  ainssi  faictes , 
Ferrant  se  ad  visa  d'une  très-grande  douleur  :  car  il  fist 
partir  de  son  ost  dix  mille  hommes  d'armes  et  dix  mille 
à  pié  et  les  envoya  en  la  conté  de  Saint-Pol ,  pource  que 


78  LE  LIVRE  DE  BADDOYN 

le  conte  de  Saint-Pol  estoit  avecques  le  roy  de  France -, 
et  son  alié  et  misdrent  le  conté  de  Saint-Pol  en  feu  et 
flambe  et  tuèrent  femmes  et  enfans  et  mesmement  il 
ardirent  le  chastel  de  Saint-Pol  et  la  contesse  et  ses 
enfans ,  dont  ce  fut  grant  pitié.  Et  pour  celle  cause , 
quant  le  conte  de  Saint-Pol  sceut  ceste  trahison,  il 
appella  le  conte  de  Flandres  faulx  traistre ,  murtrier  ; 
et  requist  au  roy  de  France  que  ce  Ferrant  vouloit  com- 
balre  à  luy  corps-à-corps  que  il  luy  en  voulsist  donner 
congié  par  tel  convenant,  que  se  Ferrant  le  conquerroit 
en  bataille ,  que  Ferrant  fust  tousjours  quicte  du  ser- 
vaige  du  roy  et  que  le  roy  luy  rendis t  toute  sa  terre 
qu'il  tenoit  jusques  à  Senliz.  Et  s'il  estoit  ainssi  que  le 
conte  de  Saint-Pol  le  conquist,  que  le  roy  en  peult 
faire  tout  à  sa  volenté.  Et  sus  ce  point ,  le  roy  luy 
octroya  et  aussi  Ferrant  le  conte  de  Flandres  le  gaiga  par 
tel  convenant  et  par  ycelle  mesme  condiçon ,  affin  que 
le  peuple  d'une  partie  et  d'aultre ,  ne  fust  pas  ainssi 
mur  tri ,  ne  tué.  Et  fist  tant  le  conte  de  Saint-Pol  par 
force  avec  l'aide  de  Dieu ,  qu'il  conquist  en  champ  le 
conte  de  Flandres  au  pont  de  à  Choisi ,  en  Picardie  :  et 
le  vouloit  tuer  le  conte  de  Saint-Pol  de  sa  dague ,  car 
le  conte  de  Flandres  estoit  dessoubz.  Quant  Hoste  le  roy 
d'Almaigne ,  vit  que  son  parent ,  le  conte  de  Flandres , 
estoit  en  péril ,  il  alla  à  luy  et  les  aultres  princes  requerre 
mercy  au  roy  de  France ,  et  luy  pria  l'empereur  Hoste 
de  Alamaigne  qu'il  luy  pleust  que  Ferrant  eust  la  paix 
et  qu'ilz  ne  morust  mie,  et  luy  clist  :    «  Sire,  Ferrant 


CONTE  DE  FLANDRES.  79 

«  vous  jurera  sur  Dieu  et  sur  les  Sains  ,  que  jamais  il 
«  ne  vous  portera  ne  guerre,  ne  dommaige,  et  si  tiendra 
«  sa  terre  de  vous  et  vous  servira  bien  et  loyallement.  » 

Ccrmntjettt  la  pats  to  Stxxaxii  fat  faictt  tnvtx&  JU 
rxri)  ÎPtyjdtpjue  to  JFranct, 

Phelippes ,  roy  de  France ,  respondist  à  l'empereur 
et  aux  aultres  seigneurs  et  leur  dist  que  ilz  laissassent 
cez  parollez  en  paix.  Et  que  se  Ferrant  luy  debvoit 
vingt  soulz  tournoys  de  rente ,  et  qu'il  fust  retourné 
en  son  pais  de  Flandres,  si  ne  luy  entendroit-il  jà  son 
convenant.  «  Par  Dieu!  dist  l'empereur,  Sire,  si  fera 
«  et  vous  diray  comment  vous  vous  en  pourres  tenir 
«  seur.  Car  vous  tiendres  jusques  à  cent  ans  advenir 
«  vous  et  vos  hoirs  la  conté  de  Noyon  ,  Vermandois , 
((  Tharache ,  Artoys ,  Ponthieu ,  Cambrési  et  Amiens  ; 
«  et  Régnault ,  le  conte  de  Boulongne ,  tendra  de  vous 
ce  sa  terre  •  et  après  les  cent  ans  accomplis ,  les  Flamans 
a  rauront  leur  terre  ;  s'il  n'estoit  ainsi  que ,  dedans  ces 
«  cent  ans ,  Ferrant  ou  ses  hommes  esmeussent  vers  les 
«  Francoys  la  guerre  en  quelque  excès,  ilz  perdroient 
«  du  tout  les  contés  dessus  nommées  et  seroient  à  vous 
«  etàvoz  hoirs  perpétuellement.  »  —  «  Lors,  dist  le 
«  roy  ,  nous  l'octroyons.  »  Par  ces  condicions  fist  oste 
de  par  le  roy  et  envoya  ces  un.  fïlz  pour  lever  les 
champions  du  champ  ;  mais  à  bien  peu  que  le  conte  de 
Saint-Pol  n'en  morut  de  dueil ,  que  l'en  ne  luy  laissa 
achever  le  conte  de  Flandres  ,  mais  il  n'en  osa  plus  faire 


80  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

pour  le  roy.  Les  quatre  filz  amenèrent  Ferrant  par 
devers  le  roy  de  France ,  et  là  fust  passé  le  traictié  en 
la  manière  dessus  dicte,  et  Hue ,  le  conte  de  Saint-Pol , 
pour  son  dommaigement  eut  quarante  mille  livres  de 
gros  d'argent  que  Ferrant  luy  paya  présentement.  Et 
ainsi  se  despartirent  les  ostz  d'une  partie  et  d'aultre.  Le 
roy  s'en  retourna  en  France  et  les  Flamans  en  Flandres  ; 
et  ne  dura  celle  paix  que  deux  ans.  Quant  le  roy  fut 
retourné  à  Paris,  il  envoya  prendre  sasine  des  huit 
contés  que  Ferrant  luy  avoit  bailliéez  en  ostaige  pour 
la  seurté  de  la  paix,  et  en  repceut  les  hommaiges  et 
envoya  Loys ,  son  filz ,  en  la  conté  d'Artoys ,  où  il  fust 
richement  honoré  et  servi  et  espousa  la  fille  au  conte 
de  Saint-Pol  et  en  eut  la  dame  de  luy  quatre  filz ,  dont 
l'aisné  eut  nom  Loys ,  qui  est  saint  en  paradis  et  roy  de 
France  en  sa  vie.  Le  second  eut  nom  Robert  qui  fut 
conte  de  Vermendoys.  Le  tiers  fut  Phelippe  qui  fust 
conte  de  Ponthieu.  Le  quart  eut  nom  Charles ,  qui  fut 
roy  de  Cecille  et  prinse  de  la  Morée  et  conte  d'Amiens. 

Ccrmmjent  Eigacmlt,  content  &onion%xit^  ix&iitr- 
mtr  xm%  ttywïtw  m  la  itxtt  tï  sti^noutu  to  mon- 
ztigntut  VtsvtBqnt  lût  $jeatttoxrî)0. 

En  ce  temps  le  conte  Régnault  de  Boulongne  fist 
fermer  ung  chasteau  à  Beaulvoisin  qui  nomma  Morvel 
en  Beaulvoisin.  Et  pource  que  le  chastel  estoit  assis 
en  la  seignourieet  haulte  justice  de  l'esvesque  de  Beau!- 


CONTE  DE  FLANDRES.  81 

vois  ,  le  dit  évesque  eut  despit  de  ce  que  le  conte  de 
Boulongne  avoit  fait  chastel  en  sa  terre  sans  son  confié, 
si  manda  le  conte  qu'il  alîast  parler  à  luy  et  qu'il  luy 
fist  amande  de  celle  mesprison ,  et  luy  fist  hommaige 
de  ce  chastel  ;  mais  le  conte  ne  y  daigna  oncques  aller, 
tant  fut  fier.  Lors  l'esvesque  de  Beau! vois  fist  adjour- 
ner  le  conte  en  parlement  à  Paris  et  vint  le  conte  à 
Paris,  devant  le  roy ,  et  dist  l'esvesque  au  roy  :  «  Sire, 
«  je  suis  l'ung  de  voz  pers  de  France  et  en  tiens  de 
«  vous  les  terres  et  les  honneurs  :  et  pour  ce,  très-hault 
«  et  excellent  prince ,  à  qui  tout  doibt  raîier ,  je  me 
«  clame  à  vous  du  conte  Régnault  de  Boulongne  que 
«  sans  mon  congié  a  fait  fermer  ung  chasteau  en  ma 
«  terre  :  si  ne  sçay  s'il  m'en  veult  mener  guerre,  car  il 
«  ne  m'en  veult  faire  hommaige;  et  pour  ce  très-hault 
«  et  excellent  prinse ,  je  vous  requier  qu'il  vous  plaise 
«  à  moy  regarder  en  cest  endroit,  selon  raison  et  jus- 
te tice.  )>  Lors  parla  le  roy  de  France  au  conte  de  Bou- 
longne et  luy  dist  :  «  Conte ,  je  vous  fais  commande- 
ce  ment  que  vous  ne  faciès  mal  ne  despîaisir   à  l'es- 
té vesque  de  Beaulvois ,  qui    cy  est  ;  car    il  nous    en 
a  desplairoit  :  et  de  ce  que  vous  aves  fait  fermer  une 
«  forteresse  en  sa  terre  sans  son  congié,  vous  ne  le  poves 
«  faire  et  aves  failli.  Pource  pries  au  dist  evesque  qu'il 
«  vous  veille  donner  congié  d'abbatre  la  forteresse  et 
«  raser  le  fossés.  »  Le  roy  le  luy  avoit  dit,  et  il  dit  au  roy: 
«  Par  le  Dieu  de  paradis  !   tant  comme  je  vivra  ,  je  ne 

«  feray hommaige  à  l'esvesque  de  Beaulvois:  et  appert 

11 


82  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

«  bien,  sire,  que  vous  me  prises  bien  peu,  qui  voules 
ce  que  jeluy  face hommaige.» — «Etcomment,distleroy, 
ce  ou  seroit  prins  ce  droit  que  vous  fessies  fermer  en  sa 
«  terre  une  forteresse  et  que  vous  ne  soies  pas  subject 
ce  à  luy  ?  et  si  est  per  de  France ,  vous  le  voules  bien  à 
«  asservir.  Si ,  dist  le  roy ,  foy  que  je  doy  à  Saint- 
ce  Denis  !  si  vous  ne  obéisses  à  luy ,  comme  raison 
c<  est,  ou  vous  ne  f aie  tes  le  chastei  tantost  abbastre,  je 
«  yray  mectre  le  siège  devant ,  et  se  vous  estes  si  hardy 
ce  que  vous  vous  deffendes  contre  moy ,  vous  en  mourres .  » 
—  ce  Sire,  se  dist  le  conte  de  Bouîongne,  je  suis  tout  près 
ce  de  vous  ouvrir  :  mais ,  par  la  foy  que  je  doy  à  Dieu  !  il 
ce  n'en  aura  jà  hommaige.  »  Lors  se  partit  du  roy  le  dit 
conte  de  Bouîongne  par  mal  talant,  et  moult  couroucé 
de  ce  que  le  roy  Favoit  ainssi  ravallé  et  jura  Dieu 
qu'il  courrouceroit  le  roy ,  ains  quil  fust  ung  an  ac- 
compli. 

Ccrmmjettt  Eignaut  ta  &imljogttt  tftn  partit  ta  ta- 
»jer0  U  arxrt)  t\  yuï%  tfm  alla  à  ^joniogm1  tï  yxà$  ta 
là  m  Httfthhxft* 

Régnauît ,  le  conte  de  Bouîongne ,  se  partit  de  Paris 
et  s'en  alla  à  Bouîongne  :  et  îe  lendemain  qui  fut  arrivé 
au  dit  Bouîongne ,  il  monta  en  mer  et  alla  en  Angle- 
terre, et  alla  à  Londres,  où  il  trouva  le  roy  Jehan 
d'Angleterre  et  luy  demanda  dont  il  venoit.  Et  il  luy 
dist  qu'il  venoit  de  France,  où    il  ne  pensoit  jamais 


CONTE  DE  FLANDRES.  83 

retourner  et  qu'il  ne  pourroit  endurer  les  grandes  dur- 
tés  et  les  grandes  laideurs  que  le  roy  de  France disoit  en 
France  du  roy  Jehan  d'Angleterre  :  et  que  il  l'appel- 
loit  faulx  traitre  parjure,  et  qu'il  avoit  deux  fois  sa  foy 
envers  luy  mentie.  ce  Et  pource,  me  suis  parti  de  luy 
c<  par  mal  talant  :  car  je  scay  bien  qu'il  vous  a  à  tort 
ce  déshérité  de  Normandie  et  de  la  terre  de  Gascoigne , 
ce  qui  vous  doibt  appartenir  de  droit.  Et  si  fust  vostre 
ce  frère  tué  à  tort  de  ceFrancoys  quiavoit  non  Richart, 
«  Cueiw  de  Lyon^  et  ses  enfans  en  furent  declens 
ce  Saine  gectez  et  furent  noies  par  les  traistres  de 
ce  France  et  le  vous  misdrent  sus  à  tort.  Et  pour  ce , 
ce  seigneur,  s'il  vous  plaist,  je  vous  apprendray  com- 
te ment  vous  en  rares  vos  terres  qu  ilz  vous  contre- 
ce  tiengnent  à  tort.  »  Lors  dist  le  roy  Jehan  d'Angleterre  : 
ce  mon  amy,  je  feroie  voiuntiers  ce  que  vous  me  con- 
cc  conseilles.  »  A  donc  encore  commença  à  parler  le 
comte  de  Boulongne,  et  luy  dist.  ce  Sire,  le  roi  de  France 
ce  n'est  pas  bien  aymé  dez  seigneurs  d'Almaigne  ;  car  il 
ce  lez  a  moult  grevés.  Et  aussi  le  conte  Ferrant  de  Flandres 
ce  le  hayt  de  mort  :  et,  sire,  se  vous  y  esmouvés  guerre, 
ce  vous  fineres  tantost  grandement  d'aliés,  et  je  iray 
ce  parler  à  vos  amys  secrètement  et  puis  je  retourneray 
ce  par  devers  vous.  »  Ainsi  print  le  conte  de  Boulongne 
congié  du  roy  d'Angleterre  et  entra  en  mer  et  arriva  en 
Bréban  et  trouva  le  duc  à  Louvain  et  le  festoia  gran- 
dement. Et  puis  le  conte  de  Boulongne  luy  compta  tout 
son  affaire ,  et  comme  le  roy  d'Angleterre  avoit  promis 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


aide  et   secour  et  semblablement  luy  promist  le  duc 
de   Bréban    aide,  pource   que     le    roy   l'avoit  gran- 
dement grevé.    Puis  s'en    alla  le  conte  de  Boulongne 
au   Liège  ,   par    devers    levesque    qui    à    luy    s'alia. 
Le  conte  de  Boulongne  partit  du  Liège  et  s'en  vint 
en    Flandres  ,    où    il    trouva   Ferrant  ;   et    là  furent 
d'acort  de   grever  les  Francoys  :   puis  le    conte  Fer- 
rant manda  au  roy  de  France  que  ,  «  se  il  luy  vouloit 
«  rendre  ses  huit  contés  ,  qu'il  le  serviroit  et  seroit  son 
«  bon  amy  :  et  se  ainsi  ne  le  vouloit  faire ,  ains  qu'il 
ce  soit  deux  moys  accomplis ,  je  luy  meneray  guerre 
«  mortelle.  »  Et  envoya  à  faire  le  messaige  le  sire  de 
Tournay  qui  porta  les  lettres  au  roy  de  France  :  et  quant 
le  roy  les  eut  leues:  «  Par  Saint-Denis!  dist  il,  je  pen- 
ce soie  bien  que  jà  Ferrant  ne  tiendroit  son  convenant 
«  de  chose  qu'il  eust  promise  »  Lors  dist  le  roi  au  sire  de 
Tournay  qu'il  dist  au  conte  de  Flandres  que  aincois  se- 
roient  cent  ans  accomplis,  que  Ferrant  eust  plain  pié  de 
sa  terre  et  encores  feroit-il  que  foui  de  plus  en  parler  et 
d'en  plus  perdre.    «  Par   ma  foy  î   se  dist  le  sire  de 
«  Tournay ,  il  convient  qu'il  en  isse  grant  guerre  :  car , 
«  par  ma  foi  !   Ferrant  vous  fait  deffier.  »  Et  après  ce 
s'en  partit  le  messaigier  et  vint  devers  Ferrant  en  Flan- 
dres et  luy  compta  la  responce  du  roy.  Lors  jura  Dieu 
Ferrant  qu'il  rauroit  sa  terre  ou  qu'il  y  mourroit  en  la 
peine.  Adonc  se  partit  le  conte  de  Boulongne  et  prinst 
congié  du  conte   Ferrant  et  alla    moult  hastivement 
assembler  ses  gens  de  par  tout  son  pais. 


CONTE  DE  FLANDRES.  80 

Cxmtnttttt  Sextant  te  IPxrrtmgal  ,  conte  te  JTlcm- 
te**,  £ît»xn)a  par  tout  0*0  ailtis  img  nu00aigtjer  ymt 
ttnt  lutte  qu1xtj  entta&ztnt  en  Jtanct  et  qtfxt  te0cxrit- 
fizzent  \t  pats. 


Ferrant ,  le  conte  de  Flandres ,  envoya  ung  messaigier 
en  Portingal  par  devers  son  frère  le  roy  de  Portingal , 
luy  dire  qu'il  assemblast  sa  gent  et  qu'il  entrast  en 
Gascoigne  hastivement ,  et  qu'il  ardist  et  destruist  le 
pais.  Item  envoya  ung  aultre  messaige  au  bugre  d'Avi- 
gnon qui  estoit  son  oncle ,  luy  dire  que  semblament 
il  assemblast  ses  gens  et  qu'il  entrast  en  la  terre  du  roy 
de  France  et  qu'il  destruist  le  pais,  jusques  à  Lion  sus 
le  Rosne.  Item  envoya  ung  aultre  messaige  au  roy  d'An- 
gleterre luy  prier  qu'il  assemblast  ses  gens ,  son  ost  et 


86  LE  LIVRE  DE  BÀUDOYN 

ses  armes  et  qu'il  entrast  en  France  par  devers  Norman- 
die. Item  iî  envoya  un  aultre  messaigier  au  duc  de 
Bréban  et  au  due  de  Guéries ,  au  conte  de  Juliers  et  à 
l'esvesque  du  Liège ,  pour  leur  dire  qu'ilz  assemblassent 
leur  povoir  pour  entrer  en  France  par  devers  Champai- 
gne.  Après  il  envoya  ung  aullre  messaigier  en  Alle- 
maigne  prier  à  l'empereur  qu'il  vint  tantost  et  son  ost 
pour  grever  France  et  entrast  au  pais  par  devers  Tour- 
nay.  Apres  ces  choses ,  le  conte  Ferrant  manda  les 
Hoîandois ,  Zélandois  ,  Flamans  et  Amyennois  et  les 
Boulongnois ,  et  tant  assembla  de  gens  qu'ilz  furent 
bien  troys  cens  mille  hommes  :  et  quant  il  se  vit  à  tel 
nombre  de  gens ,  il  fist  crier  par  tout  le  païs  de  Flan- 
dres qu'il  n'y  demorast  cordier  qu'ilz  n'apportassent 
toutes  leurs  cordes,  car  il  en  vouloit  lier  les  Francoys  ; 
et  tout  ce  disoit  par  orgueil.  Tantost  il  fust  conté  au 
roy  le  grant  nombre  de  gens  qu'il  faisoit  assembler , 
dont  le  Roy  se  doubla  moult  et  manda  tous  ses  hom- 
mes. Et  premièrement  vint  à  luy  le  duc  de  Bourgoin- 
gne,  le  duc  de  Savoie,  le  duc  de  Bretaigne ,  le  comte 
de  Joigny,  le  comte  de  Forest,  le  conte  de  Sanxerre,  le 
conte  d'Armignac ,  le  conte  d'Auxère  ,  le  daulphin  de 
Vienne ,  le  conte  de  Monferrant ,  le  conte  de  Soixons , 
le  conte  de  Ponthieu,  le  sire  de  Xinxi,  le  conte  de  Ton- 
nerre ,  le  conte  de  Clarmont,  le  conte  de  Vendosme,  le 
duc  de  Bourbon,  le  conte  d'Envers,  le  conte  deBlois, 
le  conte  d'Estampes ,  le  conte  de  Dammartin ,  le  conte 
d'Evreux,  le  conte  de  Saint-Poï,  le  conte  de  la  Marche, 


CONTE  DE  FLANDRES.  87 

le  conte  de  Poitiers ,  Phelippe  duc  d'Angurlois ,  conte 

d'Artois,  Charles  duc  d'Orléans,  qui  tous  quatre  estaient 

filz  du  roy.  Quant  ilz  furent  tous  assemblés,  ilz  furent 

bien  quatre  cens  mille  hommes  ;  dont  le  roy  remercia 

Dieu.  Si  partit  le  roy  de  Paris  avec  son  ost  et  s'en  alla 

à  Arras  en  Picardie.  Et  Ferrant  estoit  à  Lisle  en  Flandres 

où  il  attendit  ses  gens  :  Et  comme  le  roy  de  France 

estoit  à  Arras ,  il  s'en  vint  ung  messaigier  qui  lui  dit  : 

«  Sire,  les  Flamans  sont  issus  de  Lisle  en  Flandres,  et 

«  s'en  vont  vers  le  pais  de  Bouvines  et  si  est  l'empereur 

«  d'Aïemaigne  à  Tournay ,  pour  aider  à  Ferrant  :  mais 

«  ceulx  de  Tournay  dient  qu'ilz  garderont   bien   le 

«  pais.  »  Tantost  s'en  vint  ung   aultre  messaigier  au 

roy  et  luy  dist  :   «  Sire ,  secoures  vistement  vostre  bon 

«  pais  de  Champaigne ,  car  vrayement  le  feu  y  est  jà 

«  mis  :  et  y  son  entrés  le  duc  de  Grules,  le  conte  Jul- 

«  liers ,  le  conte  de  Bréban ,  le  conte  de  Lucembourc , 

«  Fesvesque  du  Liège  :  et  sont  bien  quarente  mille  qui 

«  destruisent  le  pais.  »   Vray  Dieu  de  paradis!  se  dist 

«  le  Boy,  ou  prent  Ferrant  tant  de  gens  ?  Il  me  veult 

«  deshériter.  »  Lors  appella  le  roy  Loys  son  filz  ,  conte 

d'Artois,  et  l'envoya  à  quarante  mille  hommes  au  pais 

de  Champaigne ,  pour  secourir  le  pais  et  luy  bailla  le 

duc  de  Bourgoingne ,  le  conte  de  Savoie  et  leur  pria 

qu'ilz  se  hâtassent.  Et  incontinant  ung  aultre  messaige 

s'en  vint  devers  le  Boy.  «  Sire,  pour  Dieu  !  venes  secourir 

«  vostre  bon  pais  de  Lionnois  ;  car  vrayment  le  bugre 

«  d'Avignon  a  toute  gastée Provence,  jusques  à  Lyon.  » 


88  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

Le  roy  fust  moult  esbay,  quant  il  entendit  le  messaigier. 
Si  appella  Charles  son  filz  duc  d'Orléans,  et  l'envoya  à 
trente  mille  au  païs  de  Provence,  et  luy  bailla  le  daul- 
phin  de  Vienne,  le  conte  de  Forest,  le  comte  de  Joigny, 
le  conte  d'Auxerre.  Et  après  vingt  ung  aultre  messaigier 
au  roy  qui  luy  dist  :  «  Sire,  penses  de  secourir  vostre  bon 
«  pais  de  Normandie ,  car  certainement  le  roy  d' Angle- 
ce  terre  et  le  roy  d'Ecosse  y  sont  arrivés  et  ont  désjà 
«  prins  Dieppe  et  tué  tous  les  bourgois  et  si  ont  prins 
«  le  chastel  d'Arqués  et  jamais  n'y  entrèrent  »  —  ccHée 
«  Dieu  de  paradis!  se  dist  le  Roy,  tant  est  mon 
«  royaulme  en  grant  péril  »  Lors  appella  Phelippe 
son  filz  duc  d'Anjou  et  l'envoya  en  Normandie  avec 
trente  mille  hommes  et  mena  avecques  luy  le  conte 
d'Evreux ,  le  conte  d'Estampes  et  dist  à  son  filz  qu'il 
prinst  avecques  luy  les  barons  de  Normandie.  Ung 
aultre  messaigier  s'en  vint  tantost  après  par  devers  le 
roy  et  luy  dist.  ce  Sire ,  secoures  vostre  bon  païs  de 
ce  Gascoigne  ;  car  pour  tout  vroy  le  roy  de  Portingal  est 
«  entré  dedens ,  qui  art  tout  et  destruit  le  pais  »  Et 
quant  le  roy  entendit  le  messaigier,  l'on  fust  bien 
allé  demye  lieue ,  devant  qu'il  dist  mot ,  et  quant  il 
peult  parler  il  dist.  ce  Hélas,  or  est  mon  royaulme  as- 
ce  sailly  de  toutes  pars  :  je  me  suis  desnué  de  tous  mes 
ce  gens  d'armes,  je  ne  scay  que  je  face,  »  Lors  appella 
Auffort,  son  filz ,  conte  de  Poitiers  et  l'envoya  en  Gas- 
coigne et  mena  avecques  luy  le  conte  deFoues,  le  conte 
d'Armignac  et  furent  vingt  mille,  quant  ilz  furent  as- 


CONTE  DE  FLANDRES.  89 

semblés  et  demoura  le  Rov  a  x.  mille  hommes  seulle- 
ment  et  cent  mille  de  gens  communes  :  et  Ferrant  en 
avoit  bien  quatre  cens  mille ,  et  fut  ce  en  l'an  de  grâce 
mille  deux  cens  et  quinze  que  ce  advint  que  le  roy  de 
France  fut  assailli  de  cinq  parties.  Si  s'esbayt  le  roy 
Phelippe  de  France  durement ,  pource  quil  estoit  si 
durement  assailli ,  et  qu'il  convenoit  qu'il  eust  desparti 
en  celle  manière  ces  quatre  fi!z  d'avecques  luy  et  manda 
nouvellée  par  tout ,  et  print  de  gens  par  tout  où  il  en 
peult  finer  ;  et  se  despertit  d'Arras  et  au  n.  jour  il  ar- 
riva à  Bouvines  à  ung  vespre .  et  se  loga  là  endroit  et 
Ferrant  estoit  logé  de  là  le  pont,  moult  ordonnement, 
et  avoit  fait  ung  chastel  dresser  qui  estoit  de  toilïe 
moult  richement  ouvré,  qui  sembloit  estre  fait  pro- 
prement de  massonerie,  et  de  tout  aménasgement  de 
chastel.  A  ung  mardi  matin  devant  l'ajournement ,  le 
fîst  lever  sur  une  montaigne  et  quant  le  Roy  fut  levé , 
il  regarda  vers  Bouvines  et  vit  le  chastel  dont  il  fut 
moult  esmerveiîlé  :  car  il  cuidoit  qu'il  fust  de  pierre. 
«  Vray  Dieu  de  paradis  !  dist  le  Boy,  je  croy  que  Ferrant 
«  ouvre  d'enchanterie ,  qui  puis  hier  a  fait  fonder  ce 
«  chastel  sur  celle  montaigne  :  je  me  doubte  que  il  nous 
«  conviengne  cy  estre  longuement.)) Et  voit  venir  le  Roy 
ung  chevalier  qui  luy  dist  :  ce  Sire,  par  mon  serment. 
«  contre  ungFrancoys  ilz  sont  bien  quatre  Fîamans,  et 
«  si  a  fait  venir  Ferrant  cinq  charretes  chargées  de  cor- 
ce  des  pour  lier  les  Francoys  et  les  mener  en  prison.  » 

Lors  appeîla  le  roy  son  conseil  et  leur  dist  qu'il  n 'avoit 

12 


90  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

pas  asses  gens  pour  combatre  Ferrant ,  ce  et  se  vous  le 
«  me  conseillez  ,  je  manderoy  à  Ferrant  que  je  le  quitte 
ce  de  tout  son  servaige  et  luy  rendray  toutes  ses  huit 
«  contés ,  tout  à  son  talant  et  qu'il  en  renvoyé  ses  gens 
«  et  que  nous  soions  d'acort  que  nous  mettre  en 
a  péril  de  mort.  »  —  ce  Sire,  dirent  les  barons ,  parnos- 
«  tre  conseil  vous  feres  bien  aultrement  :  car  France 
a  en  seroit  trop  villainement  blasmée ,  jusques  au  jour 
ce  du  jugement.  » — ce  Sire,  dist  Guillaume  des  Barres,  il 
ce  y  a  peu  de  conseil  en  vostre  personne  :  et ,  Sire , 
«  vousaves  tousjours  ouy  dire,  et  advient  bien  souvent, 
ce  que  en  une  grande  bataille ,  le  moins  conquiert  Fon- 
te neur  et  la  victoire  aulcuneffois ,  et  que  par  orgueil , 
«  le  graingneur  nombre  est  vincu  du  moindre  :  et 
«  Cathon  le  saige  nous  aprent  que  le  seigneur  de  sa 
«  terre  se  peuit  deffendre  loyaullement,  et  est  mon  advis 
«  tel  qu'iK  seroit  bon  que  vous  mandassies  tantost  à 
((  Ferrant  la  bataille^  et  Dieu  vous  aidera,  car  vous  aves 
«  droit  en  eeste  besoingne.  »  —  ce  Amis ,  dist  le  roy , 
«  j'entens  bien  vostre  raison,  mais  je  ne  suis  pas  puissant 
«  de  deffendre  mon  pais ,  mais  je  me  doubte  de  mes 
ce  quatre  filz  qui  vont  combatre  à  lavanture;  car  j'ay 
ce  graingneur  doubte  d'eulx  quejen'ay  de  moy  propre- 
ce  ment  :  et  pource ,  je  me  assentisse  voulentiers  à  la 
ce  paix  :  mais  non  obstant ,  puisque  vous  me  conseillez , 
ce  je  vueil  accomplir  vostre  volenté.  » 


CONTE  DE  FLANDRES. 


91 


(Eommmt  le  rxrt)  jenwxrtja  à  JFtxxant  nn$  mjesfîxigkr 
Utî)  fairje  aBmvoxt  le  jont  to  la  Bataille* 


«  Guillaume  des  Barres  ,  dist  le  roy ,  vous  estes 
«  mon  amy,  et  me  accordez  bien  que  la  journée  soit 
a  livrée  à  Ferrant  et  qu'il  soit  mandé  le  jour  qu'il 
«  vouldra  prendre  la  bataille.  »  Lors  dist  Guillaume 
des  Barres  :  «Sire.jeiray,  s'il  vous  plaist.  » — «Non  ferez, 
dist  le  roy ,  par  ma  foy  !  car  se  je  vous  perdoie ,  j'en 
seroie  de  trop  affoibli  et  vous  ne  vous  poves  tenir 
de  parler  contre  vostre  ennemi.  »  Le  roy  dit  à  ung 
chevalier  du  temple  qui  estoit  moult  ireulx  et  hardi 
et  luy  en  charga  le  roy  le  messaige  et  luy  dit  :  «  Cheva- 
«  lier ,  puisque  il  est  en  l'ordre ,  il  doibt  estre  à  me- 
«  sure  :  et  dictes  à  Ferrant,  de  par  moy,  que  je  luy 
«  livre  la  bataille  à  mardi  ;  et  vous  prie  que  vous  parles 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


«  amoureusement  à  luy ,  et  luy  dictes  que ,  se  il  veult, 
«  il  aura  tresves  quatre  moys ,  et  qu'il  s'en  aille  en 
«  Flandres  et  je  luy  rendray  la  conté  d'Artois  et  vous 
«  prie  que  pour  chose  qu'il  vous  die,  que  vous  ne  vous 
«  esmouves  de  parler  yreusement  à  luy.  »  —  ce  Sire, 
ce  dist  le  chevalier  Templier ,  je  suis  tout  advisé  que  je 
a  doy  dire.  »  Lors  s'en  alla  armer  le  chevalier  et  s'en 
alla  au  chaste!,  où  estoit  Ferrant  qui  estoit  acompaigné 
de  moult  grans  seigneurs  qui  s'esbatoient  et  jouoient 
aux  dez  par  les  villes  de  France.  Le  chevalier  salua 
Ferrant,  ainssi  comme  il  est  acoustumé  à  messaigier  : 
mais  Ferrant  jouoit  aux  des  à  Hue  de  Saint- Venant  et 
luy  coucha  Laon  et  Orléans,  et  luy  dist  :  ce  Sire,  se 
ce  vous  le  gaignes  aux  des ,  vous  la  devries  bien  gai- 
«  gner  à  l'espée.  »  Lors  gecta  le  conte  les  des  et  ap- 
porta ii  as,  et  quant  il  vit  sa  chance,  il  commença  à 
rogii*  du  visaige  et  à  rechiner ,  dont  les  chevaliers  fla- 
mans  soubzrirent  Fung  à  l'aultre.  Lors  dist  le  messai- 
gier du  roy  au  conte  de  Flandres  :  <c  Ferrant  ,  tu  ne 
«  peulz  estre  excusé  par  droit  que  tu  ne  soies  serf  au 
a  roy ,  et  pource  tu  as  mal  advisé  de  le  guerroier  :  car 
te  Dieu  garde  et  défient  tousj ours  le  royaulme  de  France, 
«  ne  oneques  payen  ,  ne  Sarrazin  ne  le  peult  conques- 
ce  ter  :  et  pour  ce ,  je  te  dy  de  par  le  roy  et  de  par  sa 
ce  baronnie  qui  est  sur  toy  couroucée ,  et  te  deffie  de 
ce  par  moy  et  te  mande  qu'il  te  livre  la  baitaille  à 
co  mardi,  se  tu  es  si  hardi  de  l'attendre  :  et  si  tu  n'as 
ce  asses  gens .  si  en  Fernande  où  lu  vouldras  :  car  Paris 


CONTE  DE  FLANDRES.  93 

ce  te  deffie,  et  Rouen  et  Arras  et  toutes  les  bonnes  vil- 
«  les  du  royaulme  de  France  :  et  a  le  roy  tant  de  gens . 
«  que  nul  ne  les  seauroit  nombrer  .  et  encores  eu  aura 
«  il  dedens  huit  jours  plus  largement  :  et  site  mande 
«  que  se  tu  es  prins  par  force .  qu'il  te  fera  pendre , 
«  pour  ce  que  tu  es  vers  îuy  fauîcement  parjure.  » 

Qtommtnt  la  mèrt  %z  Serrant  ennox\a  nng  mes- 
saxairr  par  iïeverz  intj1  Imj  tint  qn1il  ut  yrxntz 
auicurc  content  contre  ie  rox\  oe  Jrance  et  la  renonce 
qne  iizï  Serrant  au  mezzaigur  tru  rxrt). 

Ainsi  come  le  chevalier  francoys  parîoit  à  Ferrant , 
ung  messaigier  s'en  vint  au  dit  Ferrant  de  par  sa  inerre 
et  luy  dist  en  l'orreiiîe  :  «  Sire ,  vostre  mère  vous  mande 
«  salut ,  et  vous  prie  que  envers  le  roy  de  France  vous 
«  ne  prenes  aulcun  mal  talant  •  car  vous  le  debves 
«  aymer  naturellement  .  car  il  est  vostre  père  et  vous 
«  engendra  au  temps  qu'il  aida  à  vostre  feu  père  en 
a  Portingal ,  où  il  fui  longuement  contre  le  roy  cl'Es- 
«  paigne  et  le  prinl  sus  son  ame;  et  pource  ,  elle  vous 
«  prie  que  vous  metez  la  guerre  à  néant ,  car  se  vous 
a  grevez   Tung   l'auitre ,  vous  pécheres    laidement.  » 
Quand  Ferrant  entendit  îe  messaigier,  il  en  fut  mer- 
veilleux et  abeissa  le  chief ,  et  pensa  moult  longuement 
et  îuy  sovint  comment  il  vint  premièrement  en  France 
et  corne  le  roy  l'avoit  repeeu  moult  honnorablement. 
et  s'estoit  grandement  peiné  de  l'avancer  :  et  aussi  luy 
souvint  de  l'a  miel  que  sa  mère  luy  envoya  par  luy  mesme; 


M  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


et  se  pensa  lors  qu'ilz  avoient  eu  amour  ensemble  :  mais 
par  orgueil  il  dist  à  soy  mesmes ,  qu'ils  apparrissoit 
mauvaisement ,  qu'ilz  appartenist  au  roy  aulcunement 
ce  Quant  il  m'a  ainssi  toulue  ma  terre ,  mais  se  je  en 
«  debvoye  estre  dampné  au  jugement,  si  mettray-je 
«  paine  aie  chassier  hors  de  son  royaulme.  »  Lors  ap- 
pella  Ferrant  le  chevalier  du  Temple  et  luy  dit  :  ce  Vous 
«  aves  à  moy  parlé  trop  rudement  :  mais  dictes  au  roy 
«  que  s'il  estoit  mon  père  proprement ,  que  si  recon- 
«  querroy-je  mon  pais  sur  luy  :  et  luy  dictes  qu'il  aura 
«  la  bataille  à  moy  et  à  mes  gens ,  ne  j'ay  n'y  atten- 
«  dray  mardi  et  passeray  demain  l'eau ,  s'il  ne  l'a  me 
ce  deffend.  »  —  «  Adonc ,  luy  dist  le  chevalier,  Fer- 
cc  rant ,  attendes;  car  il  est-dimenche,  qui  est  jour  de 
«  repos ,  où  l'on  ne  doibt  faire  aulcune  œuvres  terrien- 
ce  nés  :  et  vault  mieulx  attendre  à  mardi ,  car  hasti- 
cc  neté  n'est  pas  auîcuneffois  bonne.  »  —  ce  Par  Dieu  ! 
dist  Ferrant,  je  n'en  feray  rienz.  »  —  ce  Lors,  dist  le 
Templier  moult] fièrement ,  Ferrant,  or  soit  ainssi:  car 
ce  il  me  chiet  au  cuer  que  vostre  orgueil  vous  destruira.  » 
Le  Templier  yssit  hors  du  chastel  et  s'en  revint  devers  le 
roy  et  luy  dit  comment  qu'il  fust  que  Ferrant  vouloit 
avoir  la  baitaille  contre  le  roy ,  et  qu'il  passera  demain 
l'eau  ,  se  vous  ne  luy  deffendez  :  car  pour  certain ,  il 
n'atendra  jà  à  mardi,  ce  Chevalier,  dist  le  roy,  laisses  ce 
ce  parlement  :  il  est  demain  dimenche ,  et  Dieu  deffent 
ce  de  y  faire  nulle  chose  :  je  ne  m'y  combatra  jà,  se  je 
^e  puis  bonnement  ».   —  ce  Sire,  dist  le  Templier,  à 


CONTE  DE  FLANDRES.  95 

«  vostre  volenté  soit;  mais  ainsi  la  juré  Ferrant  et 
«  si  vous  dy  bien  que  le  conte  deBoulongne,  lesHolan- 
«  dois,  les  Zélandois  et  plusieurs  aultres  s'en  sont 
«  partis  d'avec  Ferrant ,  par  mal  talant  ;  et  ne  luy  sont 
«  demourés  que  les  communes  de  Flandres  ».  Et  tout 
ce  disoit  le  Templier  pour  en  hardir  le  roy.  «  Lors ,  dist 
«  le  conte  de  Saint-Pol ,  Sire ,  il  n'y  a  nul  péril  à  garder 
«  son  droit,  en  quelque  lieu  que  ce  soit,  et  le  veult 
«  raison  :  ung  home  surprinsne  peult  avoir  deffence.  Et 
«  pource_,ne  vous  laisses  pas  ainssi  sourprendre  » .  Lors  fist 
crier  le  roy  parmy  l'ost  que  lendemain  au  matin  chacun 
fust  prest  et  armé  pour  combatre  aux  Fiamans.  Le 
lendemain  passèrent  les  Fiamans  au  pont  de  Bouvi- 
nes  et  firent  bien  xm.  eschelles  et  en  chacune 
eschelle  avoit  bien  dix  mille  et  cept  cens  hommes  ;  et 
pour  ce  il  fut  bien  heure  de  tierce ,  avant  que  les  Fia- 
mans eussent  passé  le  pont,  tant  y  avoit  de  gens.  Le 
roy  de  France  ordonna  sa  gent  et  furent  tous  dessus  les 
prés ,  avant  que  l'ost  des  Fiamans  peulst  estre  passé  :  et 
eut  le  roy  x.  batailles  et  en  chascune  dez  bataille  eut 
dix  mille  hommes.  Toute  la  champaigne  fut  peuplée 
des  Fiamans,  car  ilz  estoient  bien  quatre  cens  mille 
qui  ne  prisoient  les  Francoys  riens ,  et  dit  le  roy  :  «  Beaulx 
«  seigneurs ,  nous  sommes  bien  taillés  d'avoir  aujour- 
«d'huy  une  mauvaise  journée  :  mais  Dieu  nous  aidera  et  la 
a  Vierge  Marie  ;  carie  droit  en  est  nostre  » .  Et  demanda  le 
roy  à  qui  l'oriflambe  seroit  baillée;  et  les  Francoys  dirent 
tous  à  une  voix  :  à  Guillaume  des  Barres.  Lors  fust  l'ori- 


96  LE  LIVRE  DE  BADDOYN 

flambe  desploiée  au  vent  et  fut  donnée  à  Guillaume  des 
Barres.  ce  Pour  Dieu  !  se  dist  Guillaume,  Sire,  advises bien 
«  que  vous  pourres  faire  pour  le  meilleur:  il  y  a  céans  ung 
ce  chevalier  qui  ne  s'est  point  monstre ,  qui  a  nom  Guil- 
«  laume  de  Montigni  qui  est  l'ung  des  bons  chevaliers  de 
«  ceste  compaignie,etung  des  plus  hardis, et  où  elle  pour- 
ce  roit  mieux estre mise.  »  Lors  luy fut  l'oriflambe baillée, 
ce  Par  Dieu  !  dist  Guillaume  de  Montigni ,  Guillaume 
«  des  Barres  est  moult  saige  chevalier  ;  il  n'en  veult 
«  pas  estre  encombré  :  il  en  gresvera  plus  aise  ses  en- 
ce  mis.  »  Adoncques  prinst  l'oriflambe,  et  mercia  le  roy 
et  se  commanda  à  Dieu.  Le  roy  dist  à  Guillaume  des 
Barres  qu'il  se  tenist  près  de  luy.  ce  Par  Dieu  !  dist  Guil- 
cc  laume  des  Barres,  vous  seres  bien  gardé  de  voz  gens- 
ce  darmeset,  s'il  est  mestier,  nous  nous  en  rirons  retraire 
ce  à  Arras,  où  il  n'y  a  que  x.  lieues,  et  nous  y  serons  tan- 
ce tost.» — ceParDieu  !  dist  le  roy,  Guillaume,  vousadvises 
ce  bien ,  je  vous  prie  pour  Dieu  que  vous  ne  me  failles 
ce  point.  »  —  ce  Non  feray-je,  dist  Guillaume  :  mais,  dist-il 
ce  tout  bas ,  foy  que  je  doy  à  Dieu,  quant  Festtour  sera 
ce  grant  et  planier,  qui  sera  tantost ,  je  vous  mettray  si 
ce  très-avant  que  vous  pourres  veoir  de  bien  près  vostre 
ce  ennemi  mortel  :  et  feray  tant,  que  vous  assembleres 
ce  à  luy  et  verra  l'on  comme  vous  vous  deffendres.  » 
Et  ainssi  corne  les  barons  devisoient  d'icelle  besoingne, 
le  roy  regarda  entour  luy  et  vit  venir  une  litière  que 
l'enmenoit  à  nu.  gros  chevaulx,  où  il  y  avoit  grant 
nombre  de  gens  d'armes  qui  la  conduisoient.  ce  Or  va 


CONTE  DE  FLANDRES.  97 

«  de  mal  en  pis  ,  se  dist  le  roy  Phelippe,  car  je  croy  à 
«  mon  escient  que  c'est  ung  de  mes  filz  que  l'on  m'ap- 
«  porte  :  à  présent  j'ay  grant  paour  que  Ferrant  n'ait 
«  France.  »  Le  roy  alla  hastivement  à  Tencontre  de  la 
litière  et  demanda  qui  c'estoit  que  l'on  menoit  declens 
celle  litière.  «  Sire,  c'est  ung  chevalier,  c'est  Hue  de 
ce  Bonnes,  qui  est  moult  hardi  chevalier  et  qui  a  bien 
«  d'aige  sept  vingt  ans ,  et  tant  que  par  viellesse  ,  il  a 
«  perdu  la  veue  :  mais  pour  l'amour  de  vous  ,  il  est 
«  icy  voulu  venir  :  car  il  a  tousjours  bien  loyal- 
ce  lement  servi  vous  et  vos  prédécesseurs.  Mais  non 
«  pour  tant  qu'il  soit  aveugle  ,  il  vous  présente  v. 
«  cens  chevaliers  armés ,  pour  vous  aider  contre  voz 
«  ennemis.  »  Lors  parla  le  roy  à  Hue  de  Bonnes 
moult  amoureusement  et  le  mercia  moult  grande- 
ment :  et  au  parler  Hue  de  Bonnes  congneut  le  roy 
Phelippe,  et  luy  demanda  :  «  Très-hault  et  exelîent 
prince ,  comment-vous  est  il  ?  »  —  «  Amis ,  dist  le  roy , 
«  il  m'est  très-mauvaisement  :  car  le  traitre  Ferrant 
«  a  fait  assaillir  mon  royaulme  en  v.  Jieulx  ou  en  vi,  et 
«  a  fait  ma  terre  exilîer  :  parquoy  j'ai  envoie  mes  mi. 
«  filz  en  nu.  parties,  c'est  assavoir  en  Provence,  en 
«  Gascoigne  ,  en  Normandie  et  en  Champaigne  :  et  je 
«  suis  icy  tout  prest  d'attendre  ta  bataille  contre  Fer- 
«  rant  et  les  Flamans  qui  aprouchent  moult  fort  et  son 
«  bien  quatre  Flamans  contre  ung  François.  »  —  «  Nob!e 
«  roy,  se  dist  Hue  de  Bonnes,  ne  soies  en  double  pour- 
ce  tant,  car  l'on  voit  souvent  que  le  moins  de  gens  vain- 

13. 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


«  quent  le  grant  nombre  par  leur  orgueilz  ou  par  leurs 
«  mauvais  gouvernemens  5  et,  Sire,  j'ay  veu  advenir 
«  mainteffois  de  mon  temps,  car  j'ay  servi  le  bon  duc 
«  Godeffroy  de  Billon  et  fus  avecluy  en  maintes  batail- 
«  les  :  mais  il  vainquit  ses  ennemis,  à  peu  de  gens ,  grant 
«  nombre  de  Sarrazinz,  qui  estoient  bien  six  contre  ung 
te  et  encores  ay-je  la  bonne  espée  qu'il  toullut  à  ung 
«  souldan  Sarrazinz, en  bataille  devers  Orient.  Mais  or, 
u  me  dictes,  Sire,  comment  sont  les  Flamans  logez  »  — 
((  Par  Dieu  !  dist  le  roy ,  ilz  sont  logiés  et  ont  le  dos 
«  devers  Orient  et  nous  ont  mis  le  souleil  en  contre  du 
«  visaige ,  et  il  est  jà  bien  heure  de  tierce.  »  Lors  de- 
manda au  roy  le  bon  Hue  de  Bonnes  :  «  Noble  prince , 
«  qui  porte  vostre  bannière  ?»  —  «  Par  ma  foy ,  se  dist 
a  le  roy ,  à  Guillaume  de  Montigni ,  par  le  conseil  de 
«  Guillaume  des  Barres.  »  —  «  Par  ma  foy ,  se  dist 
«  Hue  de  Bonnes,  à  meilleur  chevalier  ne  la  povies 
«  vous  bailler ,  Sire  roy ,  alles-vous  en  à  ces  Flamans  ; 
a  car  ilz  sont  povres  de  sens  et  de  vigueur  :  or  soies 
«  fors  et  hardis ,  car  selon  mon  advis  avec  l'aide  de 
«  Dieu  vous  aures  la  victoire.  » — «  Encores,  dist  Hue 
«  de  Bonnes  le  vieillard  ,  faictes  moy  venir  Guillaume 
«  de  Montigni,  que  je  parle  ung  peu  à  luy,  affin  que  je 
«  luy  die  aulcune  chose  que  j'ay  en  pensée  su  bataille.  » 
Le  roy  fist  venir  Guillaume  de  Montigni  devant  Hue  de 
Bonnes,  «  Guillaume,  puisqu'il  aplëuauroy  vous  faire 
«  porter  Forifïambe  de  France  qui  tant  est  riche  chose, 
«  faictes  que  quant  la  bataille  sera  assemblée  que  vous 


CONTE  DE  FLANDRES.  99 

«  faciès  assembler  tout  les  Francoys  ensemble .  bien 
«  ordonnement ,  par  telle  manière  que  nulz  Flamans 
«  ne  puissent  estre  entre  eulx  :  et  quand  ilz  vien- 
«  dront  à  assembler,  abeissies  tost  l'oriflambe  et  leur 
«  tournes  le  dos  ;  mais  ne  départes  point  d'ensemble , 
ce  et  tantost  tous  verres  les  Flamans  desrengier  telle- 
«  ment  et  courir  au  gaing ,  aux  tentes  et  aux  trefz  ,  et  se 
a  vous  povez  tant  faire  par  la  grâce  de  Dieu  que  vous 
«  les  puisses  tournez  vers  Orient ,  etqu'ilz  se  desrengent 
«  pour  aller  à  voz  tentes  et  aient  le  doz  par  devers  Occi- 
«  dent ,  si  dressies  l'oriflambe  et  cries  haultement  :  moult 
«joye  Saint-Denis!  et  frappes  sur  eulx  par  bonne  or- 
«  donnante,  et  ainsi  sur  ma  vie  vous  aures  victoire.  » 
Ainsi  l'octroya  Guillaume  de  Montigni.  Et  entretant  les 
Flamans  venoient  contre  les  Francoys  moult  orguilleu- 
sement  et  avoient  leur  bataille  ordonnée  moult  nota- 
blement :  le  conte  de  Holande  venoit  moult  bien  en 
point ,  qui  menoit  la  i.  bataille  :  le  conte  de  Zélande 
menoit la  n.  Bouchart  di^uvergne  la  m.  Henry ,  le  conte 
de  Valenciennes ,  la  mi.  Gautier  de  Saint-Omer  la 
v.  le  conte  de  Tournay  la  vi.  le  sire  de  Hue  la  vu.  le 
chastellain  de  Bergues  la  vm.  Gallerant  de  Douay  la 
ix.  Regnauldt,  conte  de  Boullongne,  la  x.  le  prévost 
de  Los  la  xi.  Jehan,  seigneur  de  Gavre  la  xm.  et  en 
chascune  bataille  avoit  trente  mille  hommes  :  et  eut  le 
conte  de  Flandres  avecques  luy  Yppre ,  Bruges  et  Gant. 
Et  quant  les  Francoys  sen  apperçeurent ,  ilz  furent  en 
moult  grant  doubte  ;  car  il  n'y  avoit  si  hardi ,  qui  ne 


100  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

frémist  d'angoisse.  Guillaume  des  Barres ,  ce  noble  che- 
valier, les  reconfortoit  moult  doulcement  ;  car  ilz  se 
fioient  en  luy ,  plus  que  en  nul  des  aultres.  Guillaume 
de  Montigni  alloit  devant  qui  portoit  l'oriflambe ,  et  si 
tost  que  Regnault ,  le  conte  de  Boulongne ,  apperçeut 
que  Guillaume  de  Montigni  portoit  la  bannière,  il  le 
dist  au  conte  de  Flandres  :  «  Sire ,  se  vous  me  voules 
«  croire,  nous  nous  arresterons  ycy  endroit  :  car  par  Dieu  ! 
«  Guillaume  de  Montigni  porte  l'oriflambe,  et  le roy  ne 
ce  la  povoit  bailler  à  meilleur  chevalier ,  ne  plus  hardi  en 
ce  tout  ce  monde  :  et  se  aujourduy  nous  perdons  la  ba- 
cc  taille ,  je  sçay  certainement  que  ce  sera  par  luy.  Si 
«  vous  conseille  ,  Sire  ,  que  nous  demandiassions 
«  tresves  au  roy  :  car  mon  cueur  ne  me  dist  point 
«  bonne  chose  de  cestebesoingne.  »  —  ce  Ho  !  ho  !  ho  !  dist 
ce  le  conte  de  Flandres ,  Regnault ,  je  voy  bien  que 
ce  c'est.  Je  sçay  certainement  que  aujourduy  vous 
ce  aymes  mieulx  le  roy  que  moy  :  et  si  est  ceste  guerre 
ce  entreprinse  pour  l'amour  de  vous  ,  et  se  vous  aves 
ce  paour,  alles-vous  en  fuyant  :  et  pences  d'aller  vous 
ce  re traire  en  aulchun  lieu  à  garant.  »  —  ce  Lors ,  luy 
ce  dist  le  conte  de  Boulongne ,  Ferrant ,  beau  cousin, 
ce  ne  malles  point  ainssi  ramponnant  :  ains  qu'il  soit 
ce  aujourduy  vespres,  je  frapperay  mon  cheval  si  avant 
ce  en  la  bataille,  que  vous  ne  vouldres  estre  en  sa  queue 
ce  pour  tout  l'or  du  monde.  »  Adonc  Regnault,  conte 
de  Boulongne,  couroucé  en  cueur  de  ce  que  Ferrant 
luy  avoit  dit,  prinst  sa  lance  et  brocha  son  cheval 


CONTE  DE  FLANDRES.  101 

droit  en  la  bataille,  criant  moult  haultement  :  Boulon- 
gne  !  et  làfendroit  commença  la  bataille ,  qui  fut  moult 
merveilleuse.  Car  les  arbélestriers  estoient  d  une  partie 
et  d'aultre  devant ,  et  si  très-rudement  que  les  Fran- 
coys  n'eussent  jà  tenu  pie,  se  n'eusent  esté  le  bon 
Guillaume  de  Montigni  qui  portoit  l'Oriflambe  :  et  se 
levoit  sur  le  destre  de  petit  pas,  et  assembloit  tous  les 
Francoys  en  ung  mont,  voire  par  telle  destresse  qu'il 
ne  se  povoient  contretourner,  et  advient  que  Guillaume 
de  Montigni  enveloppa  la  bannière  et  fist  tourner  le 
dos  aux  Francoys  à  l'encontre  des  Flamans.  Et  quant 
les  Flamans  les  apperçeurent  ,  ilz  crièrent  sus  tost  : 
«  Allons  après ,  car  ilz  s'en  veullcnt  en  fuir  »  Et , 
«  dist  Ferrant ,  beaulx  seigneurs ,  gardes  bien  que  le 
«  roy  ne  nous  eschappe  point  :  car  je  luy  feray  coup- 
«  per  la  teste  en  la  ville  de  Gant.  »  Et  tantost  les  Fla- 
mans se  desrengèrent  et  s'appareillèrent,  courant  tout 
droit  aux  pavillons  des  Francoys ,  pour  avoir  le  gaing  : 
mais  les  Francoys  se  tenoient  toujours  sus  le  destre  de 
petit  pas  serré,  en  eulx  deffendant  des  Flamans ,  tant 
qu'iîz  eurent  le  souleil  contre  le  dos  et  les  Flamans  au 
visaige.  Lors  Guillaume  de  Montigni ,  qui  portoit  l'ori- 
flambe,  la  dressa  au  vent  tout  hault  et  se  escria 
haultement  :  Mon  joie  Saint-Denis  !  en  appellant 
les  Flamans  de  la  bataille ,  et  Guillaume  des  Barres, 
le  bon  chevalier,  se  mist  tout  devant  pour  en  har- 
dir  les  François  qui ,  pour  l'amour  de  luy ,  recou- 
vrèrent  moult   de   force.  Lors  se  sont  mis  Francoys 


102  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

à  Tencontre  du  pont,  par  lequel  Jes  Flamans  es- 
taient passés  et  ont  couppé  la  voie  aux  Flamans , 
par  tel  hardiement  t  que  tant  comme  iîz  en  atai- 
gnoient  ,  furent  mis  à  mort  :  et  tua  Agellerent 
qui  menoit  une  des  batailles  au  conte  de  Flandres  ,.  et 
escria  aux  Francoys  qu'ilz  fissent  bien  leur  debvoir. 
Adonc  s'en  entrèrent  les  ung  avecques  les  auitres ,  que 
on  ne  sçavoit  nullement  qui  pourroit  avoir  le  meilleur. 
Etdisthaultement  le  conte  de  Flandres.  «Beaulx  amys  , 
«  tenes-vous  bien  :  car  je  abbatray  aujourduy  l'orgueil 
«  des  Francoys  :  et  tantost  leur  bataille  sera  rompue 
«  et  destravée ,  et  les  verres  tantost  fuir  et  n'oseront 
«  attendre  les  gens  que  j'ay  menés.  Or  tost  faictes  ve- 
«  nir  des  cordes  ,  si  les  lierons  par  leur  gorges  et  le  roy 
a  aura  la  teste  couppé.  »  Lors  luy  respondisî  Jehan  de 
Tournay,  l'ung  de  ses  capitaines  :  «Sire,  par  la  Vierge 
«  Marie  !  Francoys  ont  subtillement  ouvré  :  car  à  ce 
«  tour  qu'ilz  nous  ont  fait,  sa  esté  chose  advisée  :  car 
«  ilz  nous  ont  mis  droit  au  souleil  à  la  visière  ;  certai- 
«  nement  nos  gens  en  seront  trop  mal  grevés  et  encorn- 
ée brés.  »  —  «  Taises-vous,  dist  Ferrant,  vous  les  en 
«  verres  tantost  fuir  ;  car  c'est  toute  leur  pensée.  »  En 
ceiluy  endroit  Guillaume  des  Barres  et  Guillaume  de 
Montigni  monstrèrent  bien  leur  vertu ,  et  leur  force  : 
car  ilz  eurent  moult  grant  double.  Guillaume  des  Barres 
tua  le  prévôt  de  Los ,  qui  menoit  bien  trente  mille  hom- 
mes pour  le  conte  de  Flandres,  et  si  occit  l'ung  des  cou- 
sins au  conte  de  Flandres.  Adonc  commencèrent  crier 


CONTE  DE  FLANDRES.  103 

les  enseignes  de  Flandres:  Yppre!  Brtigez!  et  Gant!  qui 
ne  fe  saignoient  de  dommaigier  les  Francoys,,  dont  le 
roy  fut  moult  cou rou ce.  Et  appella  Guillaume  des  Bares 
et  luy  dist  :  «  Beaulx  amis  !  vous  voies  qu'il  est  temps 
«  et  besoing  de  nous  retraire  :  pour  Dieu  !  allons-nous 
«  en  à  Arras.  »  —  «  Sire ,  se  dist  Guillaume  des  Barres, 
«  qu'esse  que  vous  dictes  ?  il  vous  souvient  bien  peu  des 
«  nobles  armes  que  vous  portes ,  et  de  la  noble  ensei- 
«  gne  que  vous  vées  devant  vous ,  qui  fut  donnée  au 
«  roy  duquel  gecte  vous  estes  ;  et  se  vous  fuies  du  champ, 
«  vous  perdes  tout  vostre  peuple ,  qui ,  pour  l'amour 
«  de  vous  sont  dedens  le  champt  assemblés.  Or  re- 
«  gardes  9  Sire  ,  comment  ilz  se  portent  bien  :  l'en 
«  voit  en  plusieurs  lieulx  les  Flamans  desrengier.  » 
«  Le  roy  se  remembra  de  la  parolle  dudit  Guil- 
laume et  regarda  ceulx  qui  bien  se  portaient  :  «  Ha  î 
«  ha  !  dist-il ,  Guillaume ,  il  appart  bien  que  vous  me 
«  aymes  bien ,  qui  me  ramanteves  et  gardes  ainssi  mon 
«  honneur.  »  Adonc  férit  le  roy  en  la  bataille  de  très- 
grant  cueur  et  Guillaume  le  s'uyvit  de  très-bien  près. 
Le  roy  tua  le  chastellain  de  Gant  et  aultres  :  et  quant 
Guillaume  le  vit ,  il  en  fust  moult  esjouy  et  dist  aux 
barons  :  «  Or,  avant ,  beaulx  seigneurs ,  le  roy  c'est  fort 
«  couroucé ,  et  tant  qu'il  puisse  ainssi  férir,  Ferrant  ne 
«  sera  roy  de  France  couronné  »  Lors  approucha  Guil- 
laume bien  près  du  roy;  aussi  fist  le  conte  de  Saint-Polet 
cincq  cens  chevalliers  pour  garder  le  roy.  Et  tant  dura  la 
bataille ,  qu'il  fut  bien   heure  de  vespres  basses ,  ains 


104  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

qu'elle  finast  :  et  tindrent  les  Francoys  tellement  la  jour- 
née ,  que  les  Flamans  furent  bien  recuites,  eteussient  esté 
desconfiz  :  mais  le  conte  de  Flandres  escriason  enseigne  et 
Regnault  escria  Boulongne!  et  boutèrent  moult  aigrement 
es  Francoys;  et  là  fut  dure  bataille  d'une  partie  et  d'aultre  \ 
et  fut  illec  abbatu  de  dessus  son  courcier  :  mais  Guillaume 
des  Barres  le  remonta  tantost  et  refferoit  durement  en 
l'estour  et  y  eut  moult  merveilleuse  chose  à  veoir  comme 
Francoys  se  contenoient ,  dont  Guillaume  de  Montigni 
qui  portoit  l'oriflambe  eut  moult  grant  joye  ;  et  quant 
il  vit  ainssi  lez  Flamans  destravez ,  il  fériten  l'estour ,  te- 
nant an  sa  main  l'oriflambe  et  en  Fauitre  l'espée  toute 
nue  et  avoit  v.  cens  chevaliers  pour  garder  l'oriflambe. 
Et  en  icelluy  endroit  fut  grant  perte  aux  Flamans  :  car  à 
ceste  foys  que  Guillaume  de  Montigni  se  bouta  en  l'estour, 
il  y  eut  bien  quatre  mille  Flamans  tués.  Et  quant  Re- 
gnault ,  le  conte  de  Boulongne  le  vit ,  il  ne  luy  agréa 
mie ,  et  dist  :  «  Dieu  de  paradis  !  tant  est  Guillaume  de 
«  Montigni  cruel  et  hardi ,  qu'il  luy  pourroit  abbattre 
«  icelle  enseigne  ,  bien  seroit  de  bonne  heure  né  , 
«  et  tant  il  auroit  recueilli  de  grant  prouesse  et 
«  pourroit  estre  nostre  grant  recouvrée.  Et  couvient 
«  qu'il  se  face  ainssi,  ou  nous  n'y  pourrions  plus  durer  : 
«  Par  Dieu  !  je  m'y  vueil  essaier.  »  Et  lors  s'adressa 
vers  Guillaume  de  Montigni  et  le  cuida  férir  :  mais  il 
faillit ,  et  trouva  l'oriflambe  et  la  férit  deux  coups  et  la 
cuida  abbatre  :  mais  Guillaume  de  Montigni  tenoit  l'es- 
pée au  point,  et  en  donna  à  Regnault,  conte  de  Boulon- 


CONTE  DE  FLANDRES.  105 

gne ,  tel  horion ,  qu'il  le  fist  trèsbucher  à  terre  de  dessus 
son  destrier  :  mais  il  en  fut  tantost  secouru  de  ses  gens. 
Guillaume  de  Montigni  fut  moult  dolent ,  quant  il  vit 
ainssi  l'enseigne  de  France  dessirée ,  dont  les  Flamans 
endurèrent  après  moult  grant  mal ,  et  quant  le  conte  de 
Flandres  vit  le  conte  de  Boulongne  ainsi  cheu  à  terre , 
il  courut  celle  part  pour  le  secourir:  mais  luy  et  ses 
gens  furent  si  entreprins  et  esmouvés  des  François  de 
toutes  pars ,  que  Ferrant  fut  abbatu  à  terre  et  ses  gens 
mors  de  toutes  pars:  et  sans  faire  long,  il  fut  desarmé 
et  mené  devant  le  roy  en  hocqueton. 

Comment  Sextant  te  eante  iïc  Jlantitez  fui  tos- 
conîit  et  pritïs  ytxmonuiet  et  mené  à  fJarig  et  jwi* 
iut  mené  on  (Boulet  But  Baxne. 

Et  après  que  Ferrant  fut  ainssi  prins ,  le  demourant 
de  ces  Flamans  fut  tantost  vaincu  et  maté ,  et  dist  le 
roy  à  ses  gens  qu'ilz  amenassant  Regnault ,  conte  de 
Boulongne;  et  adonc  furent  les  Flamans  moult  laide- 
ment desconfilz ,  et  fut  Regnault ,  conte  de  Boulongne , 
prins  et  saisi  et  mené  au  roy.  Et  y  demoura  des  Flamans 
mors  plus  de  trente  mille  et  les  aultres  qui  furent 
prins  furent  liés  des  cordes  que  Ferrant  avoit  fait  venir 
au  champt ,  pour  lier  les  Francoys  :  mais  la  chose  alla 
tout  au  contraire.  A  celluy  jour  fut  conquesté  moult 
d'avoir  sur  les  Flamans.  Et  séjourna  le  roy  tout  celle 

nuytau  champt ,  et  le  lendemain  le  roy  fist  crier  que  de- 

14 


106  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

main  tout  fust  prest  pour  partir  ;  car  il  avoit  dévocion 
et  tallant  de  s'en  aller  pour  les  nouvelles  scavoir  de  ses 
filz. 

Cxrntmjettt,  it  rat)  ajftè^  tt  qm  Jtttant^  h  tuanlt 
to  Maxùtxtz,  tnt  t&U  yrtns  t\  îftBconixt,  s1  m  xt- 
Untna  h  |)art0. 

Le  roy  de  France  se  partit  du  champt  de  la  bataille , 
et  se  hasta  moult  pour  scavoir  des  nouvelles  de  ses  filz, 
dont  il  estoit  à  malaise.  Le  charrai  s'en  alla  devant 
moult  richement  gardé  :  charretiers  estoient  moult 
joyeulx,  pource  qu'ilz  estoient  bien  payés  de  leurs  gaiges, 
et  les  gens  d'armes  estoient ,  et  Guillaume  des  Barres 
faisoit  l'arrière  garde  à  dix  mille  hommes.  Lors  s'en  vint 
leroyàPéronne,oùilzmirentles  prinsonniers  flamans  et 
aussi  furentmenées  les  cordes  que  les  Flamans  firent  venir, 
dont  l'on  dit  qu'il  en  y  a  encore  grant  nombre.  Le  roy 
séjourna  là  trois  jours ,  et  firent  refferrer  leurs  chevaulx 
etrabillier  les  harnois  :  et  le  roy  fist  rabiller  sa  gent ,  car 
le  roy  avoit  encore  volenté  de  guerroier  pour  secourir 
ses  enfans,  dont  il  avoit  le  cueur  en  grant  destresse. 
Et  envoya  tantost  les  messaigiers  devers  eulx  en  chacune 
partie _,  pour  leur  faire  assavoir  les  bonnes  nouvelles  et 
aussi  qu'il  en  peulst  scavoir  des  leurs.  Mais  tantost  luy  fut 
dit  et  eut  nouvelles  de  chacun  d'eulx ,  comme  ce  propre 
jour  que  le  roy  Phelippe  avait  eu  bataille  aux  Flamans , 
tous  ses  quatre  filz  a  voient  eu  journée  contre  leurs  enne- 


CONTE  DE  FLANDRES. 


107 


mis  es  quatre  parties  où  ilz  estoient  allés  et  avoient  eu 
la  journée  pour  eulx  par  la  grâce  de  Dieu  :  et  eurent 
victoire  sur  leurs  ennemis  et  amenèrent  prisonniers  les 
princes,  lesquels  y  estoient  allés  pour  deffence  du 
royaulmede  France. 

Ccrmnuttt  k  bon  rot)  $ï)tliwt  tnt  nomdkz  fre  &ts 
t\natre  filj  et  qtfilj  avaient  tn  tom  quatre  mctoxrt 
contre  kur%  ennemis  tt  tes  amenaient  prisonniers 
à  Pari*. 


S§mM 

wiraJW  7/  \ir 

^ja@Q^>9 

C'est  à  scavoir  que  Loys ,  filz  du  roy  de  France ,  se 
combatit  à  Mâconau  duc  de  Bréban ,  au  duc  de  Guéries 
et  au  conte  de  Julliers  et  les  vainquit  en  champt  et  les 
prints  prisonniers.  Item  Phelippe ,  le  second  filz  du  roy, 
se  combatit  en  Normandie ,  au  roy  d'Angleterre ,  au  roy 


108  LE  LIVRE  DE  BiUDOYN 

d'Escosse  et  au  prince  de  Galles  et  les  desconfit ,  dont 
ilz  furent  moult  dolens  et  les  amena  prisonnier.  Item 
Auffort,  conte  de  Poitiers  ni.  filz  du  roy,  se  combatit 
en  Gascoigne  et  desconfit  les  Portingalois  et  prinst 
Thierri ,  le  roy  de  Portingal ,  qui  estoit  frère  de  Fer- 
rant ,  conte  de  Flandres.  Item  charles  un.  se  comba- 
tit au  Bugre  d'Avignon ,  lequel  estoit  parent  de  Fer- 
rant. Et  les  quatre  filz  firent  présens  de  leurs  nobles 
prisonniers.  Le  roy  séjourna  trois  jours  à  Péronne 
et  au  quatriesme  jour,  il  prist  son  chemin  droit  à 
Paris  :  mais  ains  son  parlement ,  il  commanda  au  pré- 
vost  de  Péronne ,  que  il  fist  décoller  Regnault ,  conte  de 
Boulongne ,  qui  c'estoit  combatu  à  luy  follement ,  car 
il  estoit  son  homme  ,  et  luy  avoit  fait  homaige  ,  et  ainssi 
le  fist  le  prévost ,  comme  le  roy  luy  avoit  commandé  : 
et  le  roy  mena  droictement  Ferrant  à  Paris  en  prinson^ 
et  tous  les  princes  et  barons  que  ilz  avoient  prins  en  la 
bataille.  Et  au  vi.  jour  après  la  bataille  ,  à  ung  jour  de 
mardi ,  estoit  le  roy  en  son  palais  à  Paris ,  que  touz  ses 
quatre  filz  arrivèrent  avecques  leurs  prisonniers  et  la  fut 
faicte  joie  moult  grande  pour  la  victoire  que  Dieu  leur 
avoit  donnée.  Lors  tint  le  roy  court  planière  et  le  lende- 
main après  la  messe  du  roy ,  le  roy  entra  en  sa  cham- 
bre du  conseil ,  où  furent  tous  les  xn.  pers  de  France , 
excepté  Ferrant,  le  conte  de  Flandres  qui  estoit  en 
prinson,  en  moult  grande  destresse  et  appella  le  roy  ses 
fils  et  leur  dist  :  «  Beauix  enfans ,  nous  debvons  bien 
«  louer  Dieu  qui  nous  a  ainssi  noblement  donné  secours 


CONTE  DE  FLANDRES.  109 

ce  à  nostre  besoing  ;  car  oneques-mais  la  couronne  de 
«  France  ne  fust  si  haultement  honorée  ;  car  nous  avons 
«  des  prisonniers  asses  et  largement  que  nous  pourrons 
a  faire  mourir ,  sil  nous  plaist ,  ou  les  mettre  à  ranson  : 
«  mais  par  Dieu!  dist  le  roy  Phelippe,  je  leur  feray 
«  grâce  en  i'onneur  de  Dieu ,  qui  nous  a  donné  telle 
ce  victoire  :  car  se  ne  fust  la  souveraine  grâce ,  moi  mesmes 
ce  eusse  esté  mort  en  champt.  Pour  I'onneur  de  nous  et 
«  du  royaulme ,  ilz  seront  mis  hors  de  prinson  ,  excepté 
ce  Ferrant,  conte  de  Flandres ,  et  Thierri  son  frère,  roy 
ce  de  Portingal.  »  Lors  parla  le  roy  à  ses  un  filz  qu'ilz 
feissent  mettre  hors  de  prinson  Jehan,  roy  d'Angleterre 
et  le  roy  d'Escosse ,  le  prince  de  Gallles ,  Clément ,  bugre 
d'Avignon ,  Henri  duc  de  Bréban ,  le  conte  de  Julliers ,  le 
que  de  Guéries ,  qui  tous  estoient  en  prinson  au  chastelet 
de  Paris,  et  furent  iceulx  princes  amenés  devers  le 
roy  en  plain  palais ,  par  le  prévost  de  Paris.  Et  quant 
les  prinsonniers  furent  venus  devant  le  roy  ,  ilz  eurent 
moult  grant  paour ,  pour  ce  qu'ilz  ne  scavoient  que 
l'on  vouloit  faire  d'eulx  ;  car  ilz  estoient  en  doubte  que 
le  roy  ne  les  fist  mourir ,  pource  qu'ilz  avoient  grande- 
ment mesprins  envers  luy.  Et  quant  Phelippe ,  le  roy 
de  France  ,  les  vit  tous  prins  devant  luy,  en  plain  par- 
lement ,  il  les  appella  chacun  par  son  nom  et  leur  dist 
bien  fièrement.  «  Vous  voies  et  apperceves  clerment 
a  que  vous  m'aves  guéreoié  et  fait  dommaige  sans  cause 
«  et  par  moult  grant  oultrage,  et  en  estes  moult  villaine- 
cc  ment  déçeuz  :  car  c'estoit  raison  et  estes  mes  prison- 


110  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

ce  niers  pour  faire  de  vous  tout  à  ma  volenté.  Etpource, 
«  vous  me  jureres  sur  le  nom  de  Dieu  et  sur  tout  son 
«  pouvoir  que  vous  me  dires  vérité  chacun  de  vous  ; 
«  s'il  eust  esté  ainssi  advenu  que  la  fortune  eust  esté 
ce  telle ,  que  mes  quatre  fiîz  qui  estoient  ailes  sur  vous 
«  eussent  esté  par  vous  prins  et  conquis  en  bataille,  que 
«  vous  en  eussies  fait  selon  que  en  aves  en  pensée  ?  » 
Premièrement  respondit  le  roy  Jehan  d'Angleterre. 
ce  Par  le  mien  serment,  ilz  n'eussent  jà  eu  mal  ne  des- 
ce  plaisir  ;  mais  j aimais  ne  fussent  escappés  de  ma  prin- 
ce son ,  que  vous  ne  m'eussies  quittement  renduez  mes 
ce  terres  de  Normandie  et  deGascoigne  et  aussi  queFer- 
cc  rant,  conte  de  Flandres,  fust  dedens  son  tenement  et 
ce  que  vous  luy  eussies  rendues  ses  huit  contés,  que  vous 
ce  tenes  en  vostre  main  ,  et  si  me  jureries  sur  le  Saint- 
ce  Sacrement  que  jaimais  n'y  rechaiveries  aulcune  droic- 
ce  ture.  »  Et  quant  le  roy  Phelippe  de  France,  eut  ouye 
la  responce  du  roy  Jehan  d'Angleterre,  il  voulut  ouyr  la 
responce  de  chaiscun  des  aultres  prinsonniers  qui  sem- 
blablement  luy  respondirent  par  telles  parolles  que  le 
roy  Jehan  d'Angleterre.  Lors  leur  respondit,  le  roy  en 
général,  Phelippe,  roy  de  France,  séant  en  son  parle- 
ment :  ce  Seigneurs ,  par  mon  serment,  nous  vous  pro- 
ce  mectrons  que  vous  eschapperes  sans  mort  et  aussi  sans 
ce  tourment ,  fors  Thierry ,  qui  a  trop  mesprins  envers 
ce  moy ,  car  il  est  mon  serf  racheté.  »  Et  commanda 
Phelippe,  le  roy  de  France,  que  l'on  luy  amenast  de- 
vant luy  en  présent  le  roy  Thierry  lequel  y  fut  amené 


CONTE  DE  FLANDRES. 


111 


et  luy  fist  incontinent  la  teste  coupper  et  puis  fut  en- 
terré à  Saint-Ignoscent. 

Comment  te  xox\  to  Sxaxitt^  a:pri0  et  qxCxi  taxi  fait 
toxupiptx  la  teste  à  ®I)imri,  tox\  ïtt  fJxrrltîtjgal,  Miura 
tons  te*  yxxmoxmuxz  sans  patjjer  xawim. 


Et  après  ce  que  le  roy  eut  fait  coupper  la  teste  à 
Thierry,  il  deslivra  tous  les  prinsonniers ,  sans  paier 
ranson,  et  leur  donna  congié  de  eulx  en  aller  en  leurs 
contrées.  Mais  aincois  ,  il  leur  fist  jurer  que  jamais  jour 
de  leur  vie,  ilz  ne  guerroiroient  le  royaulme  de  France. 
Et  jura  le  roy  anglois  que  toutes  les  villes  et  cités  qu'il 
avoit  conquises  ou  royaulme  de  Fiance,  qu'il  les  laisse- 
roit  quittement  au  roy  de  France  :  et  tous  les  aultres 
seigneurs  jurèrent  et  promisdrent  au  roy  de  France 


m  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

que  jamais  ilz  ne  feroient  guerre  au  roy,  ne  que  jamais 
ilz  ne  seroient  en  aide ,  ne  réconfort  au  conte  de  Flan- 
dres, ne  au  roy  d'Angleterre.  Et  eulx  et  tous  les  aultres 
furent  deslivrés  et  s'en  allèrent  chascun  en  sa  terre 
moult  joyeusement  :  mais  depuis  en  y  eut  aulcuns  qui 
se  parjurèrent  et  rompirent  leurs  sermens. 

(Kommtnt  IPtyjdippje-lje-Cxrttg  qnx  jeslcrti  ftllcwi  an 
tox\  to  Sxantt  tzquwt  an  rxrt)  0xrtt  parraiu;  qnt  il  Imj 
vontewt  iïonntr  J'tttant1  toult  to  Mantixt%t   qni 

Phelippe ,  roy  de  France ,  après  ce  qu'il  deslivra  ses 
prisonniers  ,  sans  payer  ranson  ,  et  qu'il  eut  fait  décol- 
ler Thierri ,  roy  de  Portingal  et  Régnault ,  conte  de 
Boulongne ,  et  qu'il  eut  fait  tenir  prisonnier  Ferrant , 
conte  de  Flandres ,  qui  fut  frère  au  roy  de  Portingal , 
le  roy  avoit  ungfilloul  qui  se  nommait  Phelippe-le-Long , 
qui  fut  aymé  du  roy  de  France ,  car  il  estoit  moult  no- 
ble chevalier ,  et  estoit  conte  de  Senliz ,  lequel  avoit 
servi  le  roy  plus  de  xv  ans  et  estoit  cousin  de  Ferrant , 
le  conte  de  Flandres.  Lequel  Phelippe  fut  moult  dolent 
que  Ferrant  fut  ainssi  emprisonné ,  lequel  se  gecta  à 
genonx  devant  le  roy  son  parrain  et  luy  dist  :  «  Sire, 
«  par  Dieuî  je  suis  vostre  filloul  et  vostre  homme,  et  si 
«  vous  ay  servi  quinze  ans  passés  et  m'aves  promis  a 
«  faire  moult  de  biens  et  pource  je  vous  supply  que  ilz 
a  vous  plaise  moi  donner  un  seul  don  ,  s'il  vous  vient 


CONTE  DE  FLANDRES.  113 

«  à  gré  ,  au  non  de  fïlloulaige.  »  Lors  le  roy  le  fist  le- 
ver ,  et  luy  dist  qu'il  demandast  tel  don  comment  il 
vouldroit  et  il  auroit,  se  il  estoit  raisonnable.  «  Parrain, 
«  dist  Phelippe-le-Long ,  je  vous  demande  Ferrant  le 
((  conte  de  Flandres,  et  qu'il  soit  quittement  deslivré 
a  de  vostre  prison ,  ainssi  comme  vous  aves  délivres 
«  les  aultres  prinsonniers  :  et  vous  seres  servi  et  non- 
ce noré  :  et  pour  ce  qu'il  est  mon  cousin  frère  de  mo- 
«  naisne ,  je  vous  supplie  qu'il  vous  plaise  à  le  moy 
«  donner  en  santé  et  en  vie.  »  Adoncques  le  roy  Phe- 
lippe  de  France  se  print  moult  fort  à  penser  :  et  aussi 
au  redressier,  il  dit  à  son  filloul  qu'il  luy  aymast  beau- 
coup mieulx  donner  cincq  cens  marcz  d'or,  qu'il  luy 
eust  demandé  aultre  chose  que  Ferrant,  pource  qu'il 
estoit  vers  luy  faulcement  parjure  :  mais  toutesfois,  il 
luy  accorda  par  tel  couvenant  que  Phelippe-le-Long 
l'emmeneroit  en  Portingal  et  que  Ferrant  en  fust  roy , 
s'il  voulait  et  que  jamais  de  Flandres  il  ne  tindroit  pié. 

Cxrmmjenl  ^ï}tii^tAt-€ong  tftn  alla  an  <&onlti 
sttr  Saint  qnèxit  JtxxanX  \t  conit  te  JflanîfxtB  qui 
Va  rsixrtt  in  prtsuxu:. 

Pheiippe-le-Long,  filloul  du  roy  de  France  ,  fes- 

pondit  au  roy  :  «  Sire  ,  à  voustre  plaisir  ;  mais  plaise 

«  vous  à  moy  en  donner  les  lettres  sellées  de  voz  seaulx» 

que  le  roy  luy  octroya.  Lors  Phelippe-le-Long  prins 

congié  du  roy  et  se  partit  du  palais,  acompaigné  de  cent 

chevaliers  que  eseuiers,  et  s'en  vint  en  Normandie  à  la 

15 


1 1 4  LE  LIVRE  DE  B AUDO YN 

tour  du  Goulet  sur  Saine,  auprès  de  Vernon,  où  le  roy 
de  France  avait  fait  emprisonner  Ferrant  le  conte  :  et  alla 
Phelippe-le-Long  à  la  tour  du  Goulet,  parung  petit  ba- 
tel  :  car  aultrement ,  on  n'y  povoit  aller  et  présenta 
Phelippe-le-Long  au  chastellain  du  Goulet  les  lettres  du 
roy  de  France,  qui  moult  l'onnoura  et  lui  baiîla  les 
cïefz  de  la  prison  où  estoit  Ferrant  :  et  tan  tost  Phelippe- 
le-Long  entra  dedens  la  prison ,  où  estoit  Ferrant  et 
dist  à  Ferrant  :  «  Beau  cousin ,  je  viens  à  vous  céans 
«  parier  secrètement  et  ay  tant  au  roy  de  France  que  vous 
«seres  hors  de  prison,  et  le  m'a  acordépartel  cou  venant 
«que  jamais  du  païs  de  Flandres  vous  ne  tiendresplain 
«pié  ,  ne  aussi  jamais  vous  ne  demanderes  au  pais  de 
«France:  mais  vous  vous  en  poves  aller  en  Portingal  et 
«  vous  en  seres  roy,  se  il  vient  à  tallant,  carie  roy  a  fait 
«décoller  votre  frère.  »  Et  luy  compta Phelippe-le-Long 
toute  la  grant  desconfiture  que  les  enfansdu  roy  avoient 
faicte  sur  le  roy  d'Angleterre  et  aussi  sus  tous  les  aultres 
seigneurs  qui  cuidoient  destruire  le  royaulme  de 
France. 

Ccrmmjettt  U  ccntt  to  Martin*  qui  tztoxt  tncorts 
tu  Tftwon  mznaB&oit  it  rox\* 

Ferrant  de  Portingal  fut  bien  marri , quant  il  entendit  et 
demanda  s'il  estoit  vray  que  son  frère  fust  mort  et  que  la 
chose  fust  telle  :  «Par  Dieu  !  distPhelippe ,  ce  est  toute  la 
«  pure  vérité.  »-—«  Cousin,  se  dist  Ferrant,  je  voy  bien  que 
vous  me  aymez ,  et  se  je  vis  longuement ,  vous  y  aures 


CONTE  DE  FLANDRES.  115 

proffint  :  mais  par  celluy  Dieu  qui  fut  en  croix  peiné,  se 
je  puis  jamais  retourner  en  Portingal,  ainçois  qu'il  soit 
ung  an  accompli,  ne  passé,  je  feray  tant  mon  prochas, 
que  le  roy  de  France  sera  tué  et  tous  ses  enfans ,  ne 
jamais  nulz  n'en  sera  déporté,  et  seres  roy  de  France 
pour  le  bien  qne  tous  me  voulez  »  —  «  Cousin,  se  dist 
«  Phelippe-le-Long.  tous  voulez  fort  grant  honneur.  » 
Mais  en  son  cœur,  il  se  effroia  moult,  que  son  parrain 
le  roy  de  France  fut  ainssi  par  Ferrant  menasse  luy  et 
ses  enfans.  Lors  dist  au  conte  :  «  Ferrant,  tous  me 
«  attendres  icy .  et  je  iray  quérir  mes  gens  qui  sont  de- 
«moures  là  oultre  la  rivière  de  Saine  et  puis  je  tous 
«tous  conduiray  jusques  où  tous  Touldres  aller.  »  Et 
quant  Phelippe  fut  à  la  porte  de  la  prison,  il  dist  : 
((  Ha  :  sire  ,  qui  Toules-Tous  chastier  °  »  Tantost  Phe- 
lippe-le-Long tira  luis  du  guichet  de  la  prison  et  ferma 
le  \arroul  et  rendist  les  clefz  au  chastelain  du  Goulet 
et  luy  dist  que  à  personne  nulle  quelconques  il  ne  ren- 
dist Ferrant,  mais  le  gardas t  bien  et  tenist  la  prison. 

Comment  pijrlippf-U-Cong  passa  Saint  et  laissa 
ie  conte  fre  Jlanïirrs  an  (Boniet  %nx  Saine  et  tenait 
an  rot)  le  trou  .qu'il  lut)  aoott  fait  îr*  Sevrant. 

Àdonc  Phelippe-le-Long  passa  Saine  et  s'en  retourna 
devers  le  roy  à  Paris  et  luy  dist  :  a  Sire  .  je  tous  rens  t. 
«  cens  mille  mercy .  et  gré  du  don  que  tous  me  feistes 
a  na  guières  du  conte  de  Flandres  mon  cousin ,  et  dont 
«  tout  les  temps  de  ma  vie.  je  vous  serviray  :  mais, 


116  LE  LIVRE  DE  BACDOYN 

«  sire  ,  il  s'est  vanté  devant  moy ,  en  îa  prison  que  s'il 
«  s'en  povoit  estre  retourné  en  Portingal ,  que  ains 
«  qu'il  fust  ung  an  accompli ,  que  vous  et  tous  vos 
«  enfans  séries  occis  et  tués  et  me  feroit  roy  de  France 
«  coronné:  mais,  sire,  jà  à  Dieu  ne  plaise!  que  je 
«  puisse  sur  vous  faire  aulcune  faulceté  carj'aymeroye 
«  mieulx  qu'il  fust  encores  auforches ,  que  vous  fussiez 
«  ainssi  par  iuy  deshonnouré.  »  —  «  Par  Saint-Denis , 
«  dist  le  roy ,  vous  me  semblés  preudomme,  en  retour 
«  de  ce  don  je  vous  donne  îa  conté  de  Noyon  ainssi  que 
«  vouslatiendres  de  moy.  »  Et  luy  en  donna  ses  lettres  , 
sellées  de  sez  seaulx.  Et  après  que  Pheîippe-le-Long 
eut  remercié  le  roy  son  parrain  de  ce  don  ,  il  s'en  partit 
et  s'en  alla  à  Noyon  et  en  prin  les  féaultés  et  les  hom- 
maiges  ;  et  le  roy  Phelippe  de  France  demoura  à  Paris  , 
et  tantost  après  envoya  quérir  ses  princes,  ducz  et 
barons  de  sa  terre ,  et  leur  fist  asçavoir  qu'il  vouîoit 
faire  jugement  de  Ferrant,  conte  de  Flandres,  qui  tenoit 
en  prison.  Quant  ilz  furent  tous  venus  et  assemblés, 
ilz  eurent  grant  désir  de  sçavoir  de  quelle  mort  il  feroit 
morir  Ferrant  :  car  il  estoit  merveilleusement  hay  de 
plusieurs  grans  seigneurs  et  aultres  gens  de  îa  court  du 
roy  :  et  est  vray  que  au  mandement  du  roy ,  Phelippe- 
le-Long,  filîoul  du  roy  et  conte  de  Noyon ,  estoit  venu. 
Et  luy  commanda  le  roy  que  il  alîast  quérir  Ferrant  qui 
encores  estoit  au  Gouîlet  sur  Saine  et  qu'il  le  luy  ame- 
nast  à  Paris ,  pour  en  faire  jugement  de  ce  qu'il  avoit 
mesprins  envers  luy.  Lors  se  achemina  Phelippe-îe-Long , 


CONTE  DE  FLANDRES.  117 

filloul  du  roy ,  et  bailla  le  roy  bien  sept  cens  hommes 
armés  arbélestiers  et  bien  quatre  vingt  archiers  et  s'en 
alla  au  Goulet  sur  Saine.  A  ce  temps  fut  moult  grant 
nouvelle  que  le  conte  de  Flandres  seroit  jugié  et  y  vint 
moult  de  gens  de  grans  et  de  petis  ,  mesmementlespas- 
toureaulx  des  champs  y  vindrent  et  laissèrent  leurs  berbis. 
Car  Ferrant  estoithay  de  toutesgens ,  pource  que  tant  de 
fois  il  avoit  fait  mal  au  roy  de  France  ;  et  quant  Phelippe- 
le-Long  fut  venu  au  Goulet  luy  et  sa  compagnie  ,  il  mist 
hors  de  prinson  le  conte  de  Flandres  et  le  fist  monter 
sus  ung  moult  beau  destrier  qui  fut  moult  bien  paré  et 
cuida  bien  Ferrant  que  l'on  le  menast  en  son  pais  de 
Portingal ,  mais  il  fut  mené  droictement  à  Paris  et  aussi 
quant  il  fut  à  l'entrée ,  il  fut  moult  convoyé ,  ainssi  comme 
par  mocquerie  :  car  mains  bons  bourgeois  et  maintes 
bonnes  bourgeoises  et  aussi  tout  le  clergié  de  Paris  et 
dames  et  damoiselles  et  aussi  pucelles  allèrent  à  ren- 
contre de  luy  et  y  menèrent  plusieurs  menestriers 
jouans  de  leurs  instrumens ,  qui  crioient  haultement  : 
«  Bien  soit  venu  Ferrant  î  le  preux  et  hardiz  qui  sera 
«  roy  de  France  couronné ,  bénist  et  sacré  :  »  et  luy 
disoient  par  mocquerie  :  «  Ferrant ,  sire ,  mectes  paix 
«  au  pais  et  entres  en  ville  avec  vostre  grant  ost:  » 
Mais  il  en  eut  si  grant  ire ,  que  a  bien  peu  qu'il  ne  en 
raiga  tout  vif.  Il  fut  mené  tout  droit  au  grant  palais  de 
Paris  devant  le  roy  de  France. 


118  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

Ccrm«mit$p Ijjettpp*,  rxri)  te  Ixaxict^  fist  jemyrisxrw- 
tïjer  JFzrrauî  an  pastel  fca;  C^mar*  jet  t*  fï*t  mdirje  jen 
tîîtje  rtja^^je  ht  ptxrntb  a  $3ari0. 

Et  quand  le  roy  le  vit,  le  sang  luy  mua  et  araisonna 
Ferrant  et  luy  dist  ;  «  Ferrant,  on  voit  tout  clèrement 
«  que  tues  parjure,  etay  le  cueur  moult  dolent  de  ce 
«  que  as  ouvré  si  fauîcement.  Quar  quant  tu  vins 
«  premièrement  de  vers  moy ,  tu  me  servis  très-bien  à 
«  à  ton  commencement  et  je  te  mariay  moult  haulte- 
«  ment  à  la  contesse  de  Flandres,  et  euz  le  tenement 
«  de  xiiii.  contés;  et  me  promis  et  iu ras  par  loyaulté 
ce  quejamais  contre  mon  royauime  tuneferois,  neporte- 
«  rois  guerre  et  tu  vois  bien  clèrement  que  tu  t'es  par- 
ce juré  :  cartumevoulois  fauîcement  murtrirmoy  et  mes 
«  enfans  :  mais  au  plaisir  de  Dieu ,  la  chose  est  aultre- 
«  ment  allée,  car  je  te  tiens  en  ma  prison  ;  mais  je  te  con- 
«  jure  que  tu  me  dies  vérité.  Se  tu  me  tenoys  aussi  bien 
«  prisonnier ,  comme  je  te  tiens  en  ma  prison  à  Paris 
«  en  ton  pais  de  Flandres ,  que  ferois-tu  de  moy ,  je  te 
«  prie,  ne  m'en  selles  riens?  »  Quant  Ferrant  entendit  la 
parolle  du  roy ,  il  se  prinst  follement  à  soubrire  et  res- 
pondit  au  roy  aigrement  :  «  Sire  par  mon  serrement , 
«  je  vous  en  diray  la  vérité  par  celluy  Dieu  qui  fist  le 
c<  firmament  et  partout  son  povoir  et  aussi  par  le  sacre- 
ce  ment  Se  je  vous  tenoie,  aussi  bien  comme  vous  me  te- 
cc  nez ,  vous  ne  séries  racheté  pour  tout  l'or  du  monde,  que 
ce  vous  ne  fussies  pendu  ou  la  teste  trenchée.  »  Et  quant 


CONTE  DE  FLANDRES.  119 

le  roi  entendit  le  mauvais  couraige  et  Foutraige  de 
Ferrant,  il  s'esmerveilla  moult,  comme  Ferrant  ousoit 
ainsi  parler  à  luy  :  et  se  remembra  le  roy  que  jadis  il  avoit  eu 
compagnie  charnelle  à  la  merre  de  Ferrant  et  que  depuis 
elle  luy  avait  mandé  que  Ferrant  estoit  son  filz  naturelle- 
ment et  pensa  le  roy  moult  longuementet  dist  à  luy  mesme 
qu'il  ne  le  pouvoit  croire,  et  que  s'il  fut  son  filz  natu- 
rel, n'eust  peu  endurer  qu'il  luy  portast  guerre  neennuy; 
«  Non  pourtant,  dist  le  roy,  nature  ne  se  desmenl 
«  point ,  quant  à  luy  ;  car  il  est  tel  que  estre  doibt.  » 
Et  le  regarda  le  roy,  pensant  moult  longuement  et  luy 
dist  asses  attrempement,  «  Par  ma  foy!  dist  le  rov, 
«  Ferrant  tu  me  liaiz  mortellement,  qui  me  vouldroies 
«  ainssi  villainement  faire  morir.  Mais  je  te  vouîdroie 
ce  tenir  plus  raisonnablement  et  te  garderay,  se  je  puis, 
«  que  jamais  tu  ne  guerroiras  moy,  ne  mon  royauîme  , 
ce  et  te  bailleray  ung  tel  vestement ,  que  se  tu  povois 
a  vivre  cent  ans ,  tu  ne  l'enpireras  pas  du  gros  d'ung 
ce  denier.  »  Et  fist  tantost  le  roy  faire  une  chappe  de 
plomb  de  dix  piez  de  long  et  autant  de  large  ,  et  estoit 
toute  ronde ,  et  dedans  moult  planchée  de  bois  et  cou- 
verte de  palmes  de  fer  et  par  dessoubz  estoit  de  plomb 
espessé  :  estoit  grant  ycleur  à  regarder  la  chappe.  Et 
fut  Ferrant  le  conte  de  Flandres  boulé  dedens  et  ne  peus- 
sent  h.  cens  hommes  mouvoir,  necrouller  celle  chappe  ; 
et  fut  la  chappe  fermée  diversement  que  leroygardoitet 
bailla  le  roy  Ferrant  à  garder  à  quatre  hommes  ;  et  luy 
fut  baillé  lit ,  linge,  table  et  tréteauïx  et  tout  ce  qui  ap- 


120  LE  LIVRE  DE  BATJD0Y1N 

partient ,  et  si  eut  dedens  la  chappe  de  plomb  une  cham- 
bre aisiée  faite  mouît  subtillement.  Et  quant  le  roy  de 
France  eutainssi  fait  emprisonner  Ferrant,  il  envoya  qué- 
rir Fevesque  de  Paris  et  luy  fist  apporter  les  sainctes 
reliques  et  jura  Dieu  et  leSaint-baptesmeet  sur  le  Saint- 
Sacrement  que ,  tant  que  il  seroit  roy  de  France ,  pour 
or,  ne  pour  argent,  ne  pour  chose  qu'ilz  luy  advint, 
ne  pour  prière ,  ne  aussi  pour  menasses  ne  pour  guer- 
res ,  que  Ferrant  n'échapperoit  de  la  chappe ,  où  il  es- 
toit  mis.  Et  quant  Ferrant  entendit  le  serment  du  roy, 
il  eut  moult  grant  paour  et  aussi  se  repentit  mouît  for- 
ment de  ce  qu'il  avoit  fait  :  mais  il  en  estoit  trop  tart. 
Et  cuida  bien  de  mourir  dedens  icelle  chappe  de  pïomb  ; 
mais  depuis  il  en  issit. 

Cxrmntjmt  it  ûn$xt  VHnignau  qui  tzïoït  yaxtui 
a  ifarrant,  tant*  %t  Matùttô^  tulmprimt  la  guette 
contre  te  t®y  %e  Stantz* 

En  ce  temps  que  Ferrant  eut  esté  ainssi  empri- 
sonné et  que  le  bugre  d'Avignon  s'en  fut  re- 
tourné, lequel  estoit  oncle  à  Ferrant,  auquel  le  roy 
avoit  donné  congié  et  délivré  de  prison ,  il  ouyt 
lez  nouvelles  comment  le  roy  avoit  fait  mettre  Ferrant 
en  la  chappe  de  plomb.  Le  bugre  d'Avignon  jura 
Dieu  que  son  serment  que  il  avoit  fait,  il  ne  luy  en 
clialloit  et  qu'il  s'en  vengeroit  à  son  povoir  à  feu  et  à 
charbon.  Et  assembla  ses  gens  depuis  lez  m  on  s  de  Mon- 


CONTE  DE  FLANDRES.  121 

joust  jusque  à  Besanson  et  furent  bien  quarante  mille , 
quantilz  furent  tous  assemblés  :  et  entrèrent  en  la  terre  du 
roy  jusques  au  pont  Saint-Esperit,  et  ardirent  et  destrui- 
rent  toutlepaïs.  Etàl'encontre  allèrent  le  conte  de  Mon- 
brison,  le  daulphin  de  Vienne  qui  luy  deffendirent  le  païs 
avecques  grant  nombre  de  genz.  Et  tantost  envolèrent 
quérir  le  roy  Phelippe  de  France  pour  venir  secourir  sa 
terre.  Et  quant  le  roy  entendit  ses  nouvelles  que  le  bu- 
gre d'Avignon  luy  destruioit  sa  terre  et  qu'il  s'estoit 
ainssi  parjuré  vers  luy ,  il  se  seigna  moult  fort ,  etdist  : 
«  Dieu  de  paradis!  se  j'eusse  fait  mourir  se  traistre,  je 
ce  n'en  eusse  pas  maintenant  ceste  plainte.  »  Lors  Phe- 
lippe, roy  de  France ,  assembla  ses  gens  et  ses  batailles, 
et  tant  qu'ilz  furent  bien  cent  mille ,  et  laissa  le  gouver- 
nement du  royaulme  à  ses  quatre  filz  et  leur  commanda 
qu'ilz  prinsent  bien  garde  de  Ferrant.  Le  roy  Phelippe 
de  France  partit  de  Paris  et  passa  Gastinois  et  Burgoin- 
gne  et  s'en  alla  à  Lion  sur  le  Bosne ,  et  puis  s'en  alla  à 
Vienne  et  de  Vienne  s'en  alla  au  pont  Saint-Esperit ,  où 
il  trouva  le  daulphin  de  Vienne  à  grant  force  de  gens,  et 
le  bugre  d'Avignon  estoit  de  l'aultre  part  du  pont  qui 
estoit  moult  couroucé  qu'il  ne  povoit  passer.  Et  aussi  ce 
fut  en  l'an  de  grâce  mil  deux  cens  et  seze ,  que  le  dit 
noble  roy  de  France  et  aussi  son  noble  ost  passèrent  au 
pont  Saint-Esperit ,  au  moys  de  septembre  :  les  arbéles- 
triers  passèrent  tout  devant,  criant  :  moultjoye  Saint- 
Denis!  et  à  l'encontre  d'eulx,  trouvèrent  le  bugre  d'Avi- 
gnon, et  là  fut  moult  dur  assault  qui  dura  moult  longue- 

16 


12Ï  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

ment  et  y  eut  mains  hommes  mors  ;  mais  les  François  par 
leur  force  conquestèrent  le  passaige  du  pont  et  couvint 
que  le  bugre  d'Avignon  s'en  fuit  en  Avignon  et  y  eut  de  ses 
gens  mains  mors  en  fuiant  :  car  Guillaume  des  Barres 
et  Guillaume  de  Montigni  en  misdrent  mains  à  mort. 
Et  tantost  leroy  et  ses  gens  s'en  allèrent  devant  Avignon 
et  asseigèrent  le  bugre  d'Avignon  et  fist  tantost  dres- 
sier  des  engins  qui  abatirent  maintes  maisons  dedens 
Avignon ,  dont  les  gens  de  la  ville  furent  moult  effroiés. 
Et  jura  le  roy  de  France  que  jamais  d'ilec  ne  partiroit, 
jusquesà  tant  qu'il  eust  prinse  la  ville  et  le  bugre  dedens 
et  en  faire  toute  à  sa  voulenté  ! 

Cxrmmjent   fytxirx    tft   tyMiïriutxïh  cuxîfa   ttatyir 
îpijjeiipî)*  arxrt)  te  Srwxtt. 

Et  estoit  avecques  le  roy  Henri  de  Hauitefueille , 
qui  escouta  la  parolle  du  roy  et  estoit  ceiluy  Henri, 
filz  de  Jehan  de  Haultefueille ,  par  lequel  Bau- 
doin ,  conte  de  Flandres ,  avoit  esté  trahi  en  Jhérusa- 
lem,  et  estoit  cousin  germain  au  bugre  d'Avignon,  qui 
fut  moult  dolent  de  la  menasse  du  roy  et  dist  au  roy  : 
«  Sire ,  entendes  à  moy ,  s'il  vous  plaist  à  moy  croire  ; 
«  je  vous  conseilleraybien» —  «Sire,  se  dist  Henri ,  je  me 
«  suis  adviséque  ceste  ville  est  moult  forte,  et  qu'elle  ne 
«  sera  jà  prinse,  s'elle  n'est  afamée  ;  et  se  elle  est  bien  gar- 
ce nie,  vous  y  demoureres  bien  long-temps;  et  le  bugre  est 
«  bien  fier  et  fort ,  et  tant  qu'il  puisse ,  il  ne  se  rendra  ; 
«  mais,  Sire,  se  je  vous  ousoie  dire,  vous  n'estes  pas 


CONTE  DE  FL4NDRES.  123 

«  bien  advisé  et  ne  sçaves  bonnement  pourquoy  il  est 
«  vers  vous  rebelle ,  et  si  s'en  povoit  excuser  et  pource 
ce  que  je  suis  son  parent ,  j'auroie  grant  joye  qu'il  fust 
ce  accordé  à  vous ,  mais  que  n'en  fussies  de  riens  marri. 
«  Si  vous  prie  et  requiers  que  vous  me  donnes  congié  que 
«  j'aille  par  devers  luy  pour  sçavoir  sa  voulenté.  »  Leroy 
luy  respondist  :  ce  Il  me  piaist  bien,  or  tost  ailes  ;  mais 
«  gardes  bien  que  vous  n'affermes  de  riens  le  bugre 
«  qu'il  ne  viengne  devers  nous  faire  toute  nostre  vo- 
ce lente.  »  —  ce  Sire ,  se  dist  le  trastre  ,  tout  ainssi  sera 
ce  comme  vous  aves  commandé.  »  Tout  seul  sans  com- 
paignie  s'en  entra  Henri  de  Haultefueille  en  la  ville  de 
Avignon ,  deverz  le  bugre  son  cousin  et  parla  à  luy  et 
luy  dist  :  »  Beau  cousin ,  vous  me  congnoisses  asses  et 
ce  suis  vostre  parent.  Jehan ,  le  conte  d'Auvergne  fut 
ce  mon  père  ;  mais  je  suis  moult  dolent  que  vous  estes 
ce  en  ce  péril,  car  le  roy  de  France  a  juré  à  Dieu  et  ses 
ce  sainetz  que  jamais  le  siège  ne  partira  de  devant  A  vi- 
ce gnon  ,  tant  qu'il  ait  la  ville  prinse ,  et  fait  de  vous  sa 
a  volenté  :  et  pource ,  je  suis  venu  devers  vous ,  pour 
ce  sçavoir  se  vous  vous  vouies  excuser  envers  luy  et 
ce  pource  je  vous  apprendra  comment  vous  pourres 
ce  excuser  envers  luy  :  mais  vous  me  jureresque  la  chose 
ce  sera  tenue  secrète.  »  Lors  luy  dist  le  bugre  d'Avignon  : 
ce  Beau  cousin,  sées-vous  cy  auprès  de  moy  5  je  vous 
ce  doy  aymer  moult  chèrement ,  quant  vous  aymes  mon 
«  prouffit,  et  aussi  je  sçay  bien  que  vous  estes  mon 
«  paient.  »  Henri  de  Haultefueille  conseilla  au  bugre 


124  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


d'Avignon  et  luy  dist  que  s'il  povoit  tenir  la  ville  jusques 
à  Pasques ,  que  la  force  de  Fiver  l'en  feroit  retourner  et 
tout  son  ost  ;  et  aultrement  ne  le  sçavoit  conseiller,  se 
ce  n'estoit  pas  traison  que  aulcuneffois  a  mestier  et  ce  Je 
ce  luy  advise  et  luy  diray  comment  au  cas  que  dedens 
ce  le  jour  des  grans  pasques  vous  ne  verres  partir  le 
«  siège  de  devant  Avignon  ,  envoies  ung  propre  mes- 
cc  saigier  au  roy  luy  requerre  tresves  jusques  à  xv.  jours 
ce  ou  à  ung  moys  ;  tant  que  vous  puisses  parler  à  luy  pour 
«  vous  accorder,  et  luy  dictes  que  vous  estes  bien  dolent 
ce  qu'il  a  tel  destourbier  et  que  trop  de  fois  vous  laves 
ce  fait  couroucé  et  luy  ailes  crier  mercy  par  devant  les 
ce  barons  et  luy  offres  l'amende,  ainssi  comme  il  la  voul- 
cc  dra  jugier  et  luy  rendes  lez  clefz  de  la  ville,  par  tel 
ce  convenant  qu'il  les  vous  rendra  arrière  et  luy  promectes 
ce  que  dedens  ung  mois  vous  tendres  vostre  corps  prison- 
ce  nier  à  Paris  et  nous  y  ferons  bien  le  roy  accorder  :  car  il 
ce  vous  cuidera  avoir  prisonnier,  et  tantost  qu'il  se  voul- 
ce  dra  deslogier,  les  barons  et  chevaliers  de  son  ostsedes- 
ce  partiront  et  s'en  iront  chascun  en  son  pais  et  ne  demou- 
ce  rera  avecques  luy ,  si  non  sa  gent  priver  et  quant  il 
ce  s'en  yra,  je  le  feray  espier  quel  chemin  il  tiendra  ;  et 
ce  tantost  vous  l'ensuivres  et  irez  audevant  par  ung  aultre 
ce  chemin  avec  quatre  mille  hommes  et  chevaucherons 
ce  nuyt  et  jour,  nous  serons  musses  es  boys  et  aussi  pour- 
ce  res  vous  prendre  le  roy  qui  de  rien  ne  se  gardera ,  et 
ce  aures  en  vostre  dangier  tous  les  plus  haulx  barons  et 
ce  par  ainssi  pourra  estre  Ferrant  vostre  nepveu  mis  dehors 


CONTE  DE  FLANDRES.  125 

ce  delachappedeplomb.  »Lorslebugred'x4.vignontintle 
conseil  que  son  cousin  luy  donna  et  le  mercia  moult  et 
luy  donna  congié  de  s'en  retourner  devers  le  roy.  Lors 
s'en  vint  Henri  de  Haultefueille  devers  le  roy  et  luy 
dist  :  «  Sire  ,  le  bugre  d'Avignon  est  moult  maloustru , 
«  car  en  vérité,  se  je  n'eusse  esté  son  parent,  il  m'eust 
ce  fait  mourir  et  m'a  dit  qu'il  ne  vous  craint  vous ,  ne 
ce  vostre  puissance  d'ung  festu  :  sire ,  gardez  vous  qu'il 
ne  vous  coure  sus.  » 

Cxrmntjent  \t  toutt  WHunerguz  tuvaia  ung  nw*- 
saigier  a  JFtrxant  tfitt  qu'il  ferait  tant  qu'il  snoit 
I)xrr0  te  la  rljappr  tfc  ylomb. 

Et  après  que  le  conte  d'Auvergne  fut  en  ses  tentes  et 
qu'il  fut  désarmé ,  il  appella  ung  varlet  qui  estoit  moult 
soubtii  et  estoit  natif  de  Flandres,  et  le  appella  Henri 
premièrement  et  luy  dist:  ce  Tu  sçauras  bien  aller  à 
ce  Paris  où  le  conte  Ferrant  estoit  en  prinson  au  chastel 
ce  du  Louvre.  Tu  yras  devers  luy  et  luy  diras  de  par  moy 
ce  qu'il  ne  soit  de  riens  esbahi  et  que  le  bugred  Avignon  et 
ce  moy  avons  telle  chose  bastie  et  entreprinse ,  dont  il 
ce  sera  mis  hors  de  prinson ,  et  le  roy  Phelippe  en  sera 
ce  mort  et  occis  et  luy  dy,  se  ilz  nous  peult  aulcunement 
ce  aider ,  qu'il  se  advise  et  qu'il  envoyé  quérir  en  Fian- 
ce dres  seeour  et  tous  ses  amis  et  pource  qu'il  ne  peult 
ce  envoyer  lestres ,  ne  escripre ,  qu'il  te  die  tout  son  se- 
ee  cret.  »Lors  le  varlet  luy  promist  qu'il  feroit  son  plaisir. 
Le  varlet  s'en  alla  à  Paris  et  s'en  alla  droit  à  la  tour  du 


126  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

Louvre ,  il  fust  bien  congneu  et  fîst  acroire  qu'il  venoit 
là  pour  quérir  service  et  y  fut  moult  liement  repceu  et 
séjourna  ilîec  sincq  ou  six  jours  ,  tant  qu'il  peult  par- 
ler à  Ferrant  et  fist  tant  qu'il  eut  place  à  parler  à  luy  et 
luy  dist  en  briefz  motz  tout  son  affaire.  Lors  devint  Fer- 
rant moult  pensif  et  dist  à  luy  mesmes  :  «  Vray  Dieu  de 
«  paradis  !  cestetraisonnemevaudroit  riens  et  se  le  roy 
«  estoit  par  eulx  mort  ou  desconfit ,  il  m'en  pourroit 
«  estre  du  pis ,  ne  jà  pourtant  en  seroye  délivré  et  si 
«  diroient  les  gens  que  ce  fait  auroit  esté  bâti  pour  moy; 
«  et  pourtant  j'en  seroie  plus  haï  de  Dieu  et  du  monde  : 
«  mais  ainssi  ne  ira  pas ,  se  Dieu  plaist ,  et  se  je  puis  : 
«  car  je  redouble  fort  la  mort  du  roy  de  France,  pour 
«  ce  que  par  moy  la  guerre  commença  premièrement.  » 
Et  aussi  Ferrant  pensa  moult  longuement  à  sa  mère  , 
qui  naguières  lui  avoit  mandé  que  Phelippe  le  roy  de 
France  estoit  son  père  et  pourtant  dist  Ferrant  que  jà 
à  la  mort  du  roy  ne  se  consentiroit ,  et  que  s'il  peult ,  il 
luy  destourbera.  Non  pour  tant  il  n'en  fist  aulcun  sem- 
blant au  varlet ,  et  le  renvoya  à  Henri  de  Haubtefueille 
et  lui  dist  qu'il  le  recommandast  à  luy  et  qu'il  pensast 
de  son  fait  accomplir  et  que  se  ainssi  pouvoit  advenir , 
qu'il  le  guerdonneroit  bien. 


CONTE  DE  FLANDRES.  127 

Cxrmmntt  Mettant  qui  extoit  en  la  trappe  fc*  plomb 
envoya  qnêtit  ffxn)*,  le  conte  tfUttow,  qui  eztoit  filj 
fctt  tot\  to  J^rancje  jet  lut)  compta  la  tratsxm:  x^ttje  tyenxx 
to  ^awltjefojetllje  aîwii  m  pensée  be  laite  an  tox\  son 
pète. 

Et  après  que  le  varlet  s'en  fut  parti ,  Ferrant  appelïa 
ung  de  ses  privés  servans  qui  alla  quérir  le  conte  d'Ar- 
toys  ,  l'un  g  des  filz  du  roy ,  lequel  vint  devant  Ferrant 
et  luy  demanda  qu'il  luy  vouloit ,  et  qu'il  ne  luy  célast 
riens.  Lorsdist  Ferrant  :  «Par  la  Vierge  Marie  :  je  sçay 
«  aulcunes  merveilleuses  nouvelles  ,  dont  voustre  père 
«  sera  mort,  se  Dieu  n'y  met  remède,  et  tout  par  traison  : 
<(  et  se  vous  tant  aymes  le  roy  que  vous  ayes  le  cœur  tant 
ce  que  de  ledeffendre  ,  et  vous  me  jures  sus  les  sainetz 
«  que  se  la  chose  est  mise  en  vérité,  que  je  auray  mercy 
«  et  rauray  ma  terre  qui  m'est  appartenant ,  et  je  vous 
«  conteray  toute  la  grand  traison  qui  est  en  pensée  de  faire 
«  contre  le  roy  :  mais  je  vous  jure  sur  Dieu,  se  vous  ne 
«  me  prometez  que  vous  me  seres  en  aide  à  ma  des- 
«  livrance,  jà  jour  que  je  soye  homme  vivant  pour 
«  mourir  ci  endroit ,  vous  n'en  scaures  riens  de  par 
«  moy.  »Et  quant  le  conte  l'entendist,  il  se  esmerveilla, 
pource  qu'il  ne  sçavoit  s'il  disoit  vray  ou  non ,  ne  à 
quoyil  alloit  pensant.  Lors  luy  respondit  Loys  :  »  Par 
«  celuy  Dieu  en  qui  nous  sommes  croians ,  se  vous 
«  poves  prononcier  ce  que  vous  ailes  disant ,  je  vous 
«  feray  tantost  oster  de  ceste   chappe  et  aures   toute 


128  LE  LIVRE  DE  B4UD0YN 

«  voustre  terre  à  voustre  plaisir.» — «Sire, se  dist  Ferrant, 
je  n'en  demande  plus.  »  Lors  Ferrant  compta  à  Loys 
d'Artois  toute  la  grand  traison,  comme  Henri  de  Haulte- 
fueille  conte  d'Auvergne  et  le  bugre  d'Avignon  avoient 
pensée  de  faire  mourir  le  roy  à  douleur,  à  la  Pasque  en- 
suivant. Lors  se  dist  le  dit  Ferrant  :  «  Envoyés  ung  mes- 
«  saigier  par  devers  vostre  père  et  que  Henri  de  Haulte- 
«  fueilîe  soit  pris  et  attrappé  et  tous  ses  parens  et  amis 
«  en  prinson  et  qu'ilz  soient  examinez  de  cette  traison, 
«  et  s'ilzne  cognoissent  le  fait,  si  me  pendez  au  gibet.  » 

Ccrmmjmi  Cxrtjg  'b12,xtow1  fil?  îr»  rxrî)  to  JFx anct, 
t&cxiy »it  à  zovc  yïxt  m  Jtotgttcm;  la  trai&crn  qxtt  Ifymxi 
to  jjattjttjefttjetiije  flxnilxril  f  air  je» 

Loys  fist  tantost  transmettre  unes  lettres  à  son  père 
contenantes  en  effait  la  traison  ;  et  quant  le  roy  les  eut 
veue,  il  fist  tantost  emprisonner  le  conte  de  Haulte- 
fueille  et  plusieurs  aultres  de  ses  parens  qui  tantost  con- 
gneurent  la  traison  ,  ainssi  que  Ferrant  l'avoit  devisée , 
et  tantost  comme  ilz  eurent  ainsi  congneue  la  traison , 
le  roy  les  fist  pendre  par  devant  Avignon  au  gibet  : 
mais  le  bugre  d'Avignon  en  fust  si  effroiéque  luy  et  tout 
son  ost  yssirent  hors  de  la  ville  et  coururent  sus  aux 
François  :  mais  les  François  les  rencontrèrent  tellement 
que  le  bugre  et  ses  filz  et  plus  de  xx  grans  seigneurs  fu- 
rent prins  et  pendus  avccques  Henri  de  Haultefueille  et 
ses  gens  :  mais  ainçois  qu'ilz  confessassent  la  traison , 


CONTE  DE  FLANDRES.  129 

ilz  furent  examinés  bien  diîigamment  et  proprement. 
Comme  Ferrant  l'avoit  dit ,  ilz  confessèrent  au  roy  ;  et 
et  ceulx  qui  peurent  escliapper  de  l'estour  s'en  fuirent 
en  la  ville  et  leur  tint  le  roy  le  siège  moult  diversement 
par  l'espasse  d'ung  mois  ,  et  en  la  fin  se  rendirent  au  roy 
de  France  à  faire  tout  à  sa  voulenté  et  les  repçeut  le 
roy  à  mercy  et  en  repçeut  les  hommaiges  et  les  feaultés, 
et  puis  s'en  retourna  en  France  à  moult  grant  joye. 

Ccrmnuttt  la  roxjnt  fo  îptfrifrtjgai,  mère  to  £tx- 
ranî,  vint  a  |part0  tï  tommtnl  dit  îfi&t  an  rot)  ut 
Jtanct  que  Jtzxtanï  tzioxi  zou  ïxi}  tl  qtfxïm  txàytiù* 

Phelippe^,  roy  de  France,  demanda  si  toust  qu'il  fut 
venu  ,  que  Ferrant  faisoit ,  et  s'il  estoit  point  eschappé  : 
et  on  luy  respondit  que  non  ;  dont  il  fut  moult  asseuré 
et  lendemain  il  vint  en  son  parlement.  Ainssi  comme  en 
ce  temps  estoit  venue  dame  Béatrix,  royne  de  Portin- 
gal ,  mère  de  Ferrant ,  conte  de  Flandres ,  qui  s'en  vint 
en  parlement  et  salua  le  roy  moult  douîcement ,  et  se 
gecta  à  genoux  à  terre  devant  le  roy  Phelippe.  Et  tan- 
tost  le  roy  la  salua  et  la  fist  seoir  de  costé  luy ,  au  dist 
parlement.  Lors  la  royne  dePortingalquiavoit  le  cueur 
mouit  dolent  de  son  filz  Ferrant ,  parla  au  roy  par  ytelz 
motz ,  comment  cy  après  pourres  ouyr ,  et  luy  dist  : 
«  Sire,  j'ay  le  cueur  moult  dolent  que  vous  tenez  mon 
«  enfant  Ferrant  en  si  estroicte  prison ,  et  par  Dieu  ! 
«  Sire ,  vous  me  en  mesprises  moult  grandement.  Et 

((  semble  que  vostre  nature  vous  desmente  :  car  vous 

17 


130  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


«  sçaves  bien  de  certain  qu'ilz  est  mon  filz  Ferrant  et 
«  que  sont  ses  parens.  Sire,  puissant  roy ,  s'il  a  mesprins , 
«  retenez  moy  à  l'amande  pour  luy  :  car  il  s'en  repent 
«  de  bon  cueur ,  et  pour  l'amande ,  je  vous  donne  ce 
«  que  j'ay  au  monde  vaillant,  et  s'il  est  par  vous  doul- 
«  cernent  déporté,  vous  le  poves  bien  faire,  vous  sça- 
«  ves  comme  nature  le  vous  doibt  naturellement  ap- 
«  prendre.  »  Et  quant  le  roy  l'entendit ,  il  souspira 
moult  forment  de  ce  que  la  royne  de  Portingal  luy  avoit 
mis  en  remembrence  :  mais  il  luy  souvint  trop  des  maulx 
que  Ferrant  luy  avoit  fait ,  et  de  ce  que  tant  de  fois  il 
s'estoit  parjuré  envers  luy,  et  respondit  à  la  royne  et  lui 
dist  :  «  Dame ,  j'entens  bien  ce  que  vous  m'a  ves  dit  : 
«  mais  Ferrant  à  tant  mesprins  envers  moy,  que  encore 
«  ay-je  jugié  sur  luy  trop  doulcement ,  et  ne  le  puis 
«  deslivrer  du  hault  serment  que  j'ay  fait  et  vous  def- 
»  fens  que  jamais  vous  ne  m'en  parles  plus.  »  Quant 
la  dame  Béatrix  entendit  la  responce  du  roy,  elle  com- 
mença moult  tendrement  à  plourer  et  puis  s'escria 
moult  haultement ,  et  dist  :  ce  Roy ,  l'amour  est  mau- 
«  valse  qui  fait  villainement ,  et  vray  roy  doibt  tenir 
«  son  couvenant  :  mais  l'on  voit  tout  elèrement  qu'il 
«  n'est  mie  ainsi.  »  Lors  Loys ,  filz  du  roy  de  France , 
entendit  la  parolle  de  la  dame  et  ne  sçavoit  qu'elle  vou- 
loit  signifier ,  et  ne  l'osa  demander  à  la  dame  ;  mais  il 
luy  dits  :  «  Madame ,  ailes  en  vostre  hostel ,  sans  faire 
«  murmurement:  car  je  vous  jure  sur  Dieu  ainçois  qui  soit 
«  deux  jours,je  le  vous  rendraydesli  vré  en  santé  et  en  vie .  » 


CONTE  DE  FLANDRES.  131 

Et  la  convoya  Loys,  filz  du  roy  de  France,  jusques  à  son 
hostel  et  puis  s'en  retourna  au  grant  palais  royal. 

t&ommmî  îpijjeiippje,  tox\  to  JFtanct1  &ilai00<x  à 
Bon  îxi}  £xrt)0  0a  cor  mut  t\  &on  toyauimt* 

Et  quant  le  roy  eut  disné  Loys ,  son  filz ,  parla  à  luy 
moult  doulcement  et  luy  dist  que  le  conte  Ferrant  luy 
avoit  dicté  et  révélée  toute  la  trahison  que  Henri  de 
Haultefeuiîle  avoit  entreprinse  de  faire ,  et  comment 
Ferrant  l'avait  gardé  de  mort  ;  et  pource  il  avoit  promis 
à  Ferrant  qu'il  le  desîivreroit  de  la  prinson.  Adonc  le 
roy  pensa  moult  longuement  et  sçeut  moult  bon  gré  à 
Ferrant  qu'il  avoit  ainssi  ouvré  et  se  pensa  bonnement 
qu'il  estoit  de  son  engendrement,  et  dist  en  soupirant 
qu'il  se  repentoit  qu'il  avoit  ainssi  juré  sur  Ferrant  et 
si  cruellement.  Lors  luy  dist  son  filz.  ce  Sire,  penses  tout 
«  aultrement,  car  j'ay  trouvé  le  tour  par  bonne  voye 
«  comment  voustre  serment  sera  sauvé  et  comment 
«  Ferrant  sera  deslivré.»  Adonc  deffendit  le  roy  à  son 
filz  et  luy  dist  qu'il  ne  réquist  sur  aulcun  blasme. 

«  Nenny ,  se  dist  Loys ,  mais  sire ,  ailes  vous  seoir  et 
a  tenes  parlement  avecques  vos  pers.  »  Et  lors  Loys , 
filz  du  roy,  quant  il  vit  son  père  en  parlement  accom- 
païgné  de  ses  pers ,  il  s'enclina  tout  bas  devant  le  roy 
et  luy  dist  :  «  Sire ,  vous  sçaves  tout  cîèrement  cora- 
((  ment  par  moy  vous  fustes  deslivré  de  la  traison  de- 
ce  vant  Avignon  et  pource,  mon  très-ehier  sire,  je  vous 


13^  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

ce  demande  ung  don  pour  ce  service  et  pour  mon  advan- 
cc  cernent,  et  pource,  je  vous  suppiy  qu'il  vous  plaise  à  le 
«  moy  donner.  »  Lors  luy  respondit  le  roy  Phelippe  : 
«  Loys,  dist-il ,  je  me  recorde  que  vous  m'aves  loyaul- 
cc  lement  servi  et  pource  je  vous  donne  le  don.  »  — 
ce  Voire,  se  dit  Loys ,  mais ,  sire,  vous  le  me  promettes 
ce  par  vostre  foy  et  serment,  »  —  ce  Par  ma  foy  !  dist  le 
ce  roy,  je  le  vous  donne  ;  mais  que  ne  me  demandes  Fer- 
ce  rant ,  conte  de  Flandres,  car  honnorablement  je  ne  le 
ce  vous  puis  donner.  » — Sire,  se  dist  Loys,  je  ne  vous  de- 
ce  mande  point,  mais  il  vous  plaira  à  ouïr  ma  volen té.  Il  y  a 
ce  jà  long-temps  que  vous  fustes  coronne  et  que  vous 
ce  estez  roy  de  France  et  que  j à  aves  tenu  la  coronne  de 
ce  France,  et  a  plus  de  trente  et  sept  ans,  et  estes  vieulx  et 
ce  ancien  et  aves  bien  mestier  de  repos.  Je  vous  demande 
ce  en  don  la  coronne  et  le  royaulme  de  France  et  qu'il 
ce  vous  plaise  à  moy  donner  ce  don  ,  et  y  gardes  vos- 
ce  tre  serment.  »  Et  quand  le  roy  l'entendit,  il  dist  haul- 
tement  qu'on  luy  aportast  sa  coronne  et  quant  il  eut 
entre  ses  mains ,  il  demanda  à  ses  pers  se  par  droit  il 
povoit  résiner  sa  coronne  à  i'ung  de  ses  filz  et  qu'il  en 
jugassent  à  leur  regarct.  Lesquelz  luy  respondirent  :  » 
ce  Sire,  ouy  vrayement.  »  Lors  Phelippe  le  roy  dist  à  son 
filz  :  ce  Beau  filz,  j'eusse  esté  bien  saige,  quant  vous  me 
ce  demandastes  le  don,  j'eusse  excepté  mon  royaulme  : 
ce  Mais  on  voit  souvent  que  le  père  vers  son  filz  d'a- 
«  mour  est  aveugle  :  or  prenez  la  coronne,  car  je  lavous 


CONTE  DE  FLANDRES.  133 

«  donne.  »  Lors  Loys  son  fîlz  s'enclina  à  ses  piez  et  le 
roy  lu  y  assist  la  coronne  sur  le  chiefz. 

Ccmtmmt  Cxn^  quant  son  ytxt  Intj  mi  xîmni  la 
ccxonnt  t\  Bon  xotjanimt1  xi  iïtzlwxa  Jtxxant  fc*  la 
ctjayyt  to  plxrmb, 

Adonc  appella  Loys  les  pers  et  les  barons  et  leur 
demanda,  puisque  son  père  s'estait  à  luy  desmi  de  la 
coronne  de  France,  s'il  en  povoit  faire  à  sa  guise  et  du 
royaulme  et  de  la  coronne  :  etiiluyrespondirent  qu'il  le 
povoit  faire.  Lors  Loys  envoya  quérir  Ferrant  qu'il  luy  fut 
amené  en  son  palais  ,  et  quant  Ferrant  vit  Loys  en  estât 
royal,  iienfuteffroié  :  car  il  ne  sçavoit  que  c'éstoit.  Lors 
se  agenoulla  devant  le  roy  et  lui  cria  merçy  pour  Dieu  ! 
et  qu'il  luy  voulsist  tenir  ce  que  il  luy  avoit  promis. 
«  Ferrant  ,  se  dïst  Loys  je  voy  bien  que  vous  estes  de 
«  vos  méfiais  repentans ,  et  que  vous  avez  assez  enduré  de 
«  paine  et  de  torment  ;  et  pource  que  vous  aves  mon- 
«  seigneur  mon  père  respité  de  mort,  je  vous  deslivre 
«  de  la  ebappe  de  plomb ,  et  vous  rens  vos  terres  , 
ce  tout  ce  qui  en  est  par  de  là  la  rivière  de  FEscault  : 
ce  maissçachies  bien  que  par  dessà  n'en  aures  riens.  » 
ce  — Sire,sedist  Ferrant,  je  ne  vous  demande  par  mieulx 
ce  qne  ce  qu'il  vous  plaira  à  moy  octroyer.  »  Et  quant 
Phelippe ,  le  ro^  de  France ,  vit  que  Loys  son  filz 
avoit  ainssi  deslivré  Ferrant ,  il  luy  dist  .  ce  II  appert 
ce  bien  par  voustre  sentence  que  vous  avez  délivré  Fer- 
ce  rant ,  et  si  luy  aves  rendu  son  tenement,  si  gardes 


134  LE  LIVRE  DE  BAUDOTN 

«  bien  que  après  il  ne  vous  en  face  dolent.  « — Père,sedist 
«  Loys,  je  m'en  suisacquité;  or  face  ce  qu'il  aura  en 
«  pensée,  car  selon  ce  qu'il  fera,  nous  nous  conseillerons. 

Cxrmmjent  Sttt an\,  quant  il  iuî  talixîri,  %1m  par- 
tit ta  îPari0. 

Ferrant ,  le  conte  de  Flandres ,  pour  la  doubte  qu'il 
eut  du  roy  Philippe  de  France  ,  ce  partit  de  Paris  tan- 
toust  droit  à  Feure  de  nonne  et  sa  mère  s'en  alla  après 
luy,  faisant  moult  grand  joye  et  avoient  en  leur  com- 
paignie  vint  chevaliers  et  maintz  aultres  serviteurs ,  et 
prindrent  leur  chemin  droit  à  Noyon ,  où  ilz  se  herbe- 
gèrent.  Et  là  estoit  Phelippe-le-Long ,  conte  de  Noyon  , 
qui  festoia  grandement  le  conte  de  Flandres  et  luy  de- 
manda comment  il  issit  de  la  chartre  du  roy  :  et  Fer- 
rant luy  compta  comment  il  avait  esté  délivré. 

Ccrmmjeîît  f^iippje-le-Cxwg ,  ûllonl  iïu  tôt)  ta 
Jtancc  t\  cGnït  ta  Haqxrît,  iwï  mouxxt  SttxaxA^  tonït 
ta  M&xtàxzz,ymxzt  qvûxi  emoit  rammzz  \t  rxnj* 

«  Pais,  par  Dieu  !  dist  Ferrant,  Phelippe,  beau-cou- 
«  sin ,  j'ay  le  cueur  bien  dolent  de  ce  que  le  roy  de 
a  France  m'a  ainsi  desconfit  et  emprisonné  villaine- 
«  ment  :  mais,,  par  Dieu!  se  je  puis  vivre  jusques  à 
«  ung  an,  tel  m'a  nuit  et  grevé,  que  jeferay  dolent  ;  et 
ce  aussi  feray  telle  guerre  que  je  feray  mourir  le  roy 
ce  villainement  :  et  aussi  auray  ma  terre  entièrement , 


CONTE  DE  FLANDRES.  135 

«  jusquesau  pont  à  Choisi;  là  ma  terre  se  extent,  dont 
«  le  roy  a  fait  dons  à  vous  et  à  aultruy  tout  à  son  ta- 
«  lant.  »  Et  quant  Phelippe-le-long  entendit  l'orgueil 
de  Ferrant,  il  en  fut  moult  dolent  ;  et  aussi  manda  tan- 
tost  le  prévost  de  Noyon  et  qu'il  venist  à  luy  avecques 
cent  hommes  armés  bien  richement  pour  mectre  la 
main  à  ung  homme  bien  hardiment.  Adoncques  Phe- 
lippe-le-Loug  dist  au  prévost  qu'il  mist  Ferrant  et  ses 
gens  en  l'arrest  et  qu'il  mist  Ferrant  en  la  grosse  tour 
de  Noyon  :  mais  Ferrant  se  deffendit  moult  hardiement. 
et  tant  fîst  qu'il  eut  quatre  des  sergens  audevant  dist 
prévost  mors  et  aussi  fut  Ferrant  moult  grandement 
blessié  et  fut  mis  en  prinson  en  la  tour,  et  Phelippe-le- 
Long  donna  bon  asseurement  à  la  mère  de  Ferrant,  et 
tantost  Phelippe-le-Long  manda  au  roy  de  France  par 
les  lettres  pourquoy  et  par  quelle  cause  Ferrant  avait 
esté  aresté  prinsonnier  :  dont  le  roy  Phelippe  fut  moult 
joyeulx  ,  et  aussi  bien  tantost  Loys,  fîlz  du  devant  roy 
de  France,  manda  tous  les  pers  de  France  et  aussi  les 
fîst  assembler  à  Paris  au  palais  ;  et  aussi  là  estoit  Phe- 
lippe   son  père,  qui  tant  estoit  redoubté. 

Cxuumjettl  £xrî)s  ratait  la  cotonnt  a  zon  ^ètt^onrec 
xntr  JfJerrattt  anrrit  tztt  art&it  te  par  |pi)jelt:pj)je-jU- 

Loys  dist  à  son  père  :  «  Sire  entendes  à  moy.  Le 
<c  royaulme  de  France  me  fut  de  par  vous  donné  et  le 


136  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

ce  yons  demanday  affin  que  Ferrant  fust  mis  hors  de 
ce  prinson  de  la  cliappe  de  plomb ,  et  est  vray  que  il 
«  s'en  alloit  en  Flandres  et  estoit  deslivré  ;  mais  par  sa 
«  folie ,  il  est  arresté  prinsonnier  à  Noyon  :  car  il  s'es- 
«  toit  vanté  devant  Phelippe-le-Long  vostre  filloul, 
«  qui  gréveroit  le  royaulme  de  France  et  vous  feroit 
«  mourir  à  dueil  et  à  tourment  :  et  pour  celle  cause 
ce  voustre  filloul  la  fait  tenir  prinsonnier.  Et  pour  ce , 
ce  je  vous  rens  voustre  couronne  et  le  royaulme  de 
ce  France,  qu'il  vous  à  pieu  à  moy  donner  :  car  jamais 
ce  tant  que  vous  vivres,  roy  ne  me  clameroy,  carj'ay 
ce  fait  du  royaume  ce  que  j'avoye  en  pensée.  »  Le  roy 
luy  respondit  :  ce  Beaulx  filz,  puis  qu'il  vous  pîaist,  je 
ce  reprens  le  royaulme  à  voustre  volenté.  »  Et  reprint 
des  barons  toutes  les  feaultés.  Et  en  ce  temps  estoit  le 
conte  Ferrant  prisonnier  à  Noyon  qui  estoit  moult  du- 
rement navré  et  le  gardoit  sa  mère  moult  curieuse- 
ment :  mais  tantost  le  conte  Ferrant  mourut  en  la 
prinson  et  Phelippe-le-Long  en  rendit  le  corps  à  la 
mère  et  dist  :  ce  Que  Dieu  fust  loué  de  sa  mort,  et  que 
ce  jamais  ne  guerroieroit  son  parrain,  le  roy  de  France  ; 
ce  mais  c'estoit  grand  dommaige  qu'il  n'estoit  bien 
ce  entalenté  de  servir  son  seigneur ,  le  roy  de  France  ; 
ce  car  il  fust  encore  en  vie  et  fust  honnoré  et  prisé  de 
ce  de  maintz  hommes  :  et  pource  que  je  estoie  son  pa- 
ee  rent,  j'ensuis  moult  couroucé.» — ce  Par  Dieu  !  dist  la 
royne  sa  mère,  Ferrant  estoit  trop  fier  :  car  par  la 
Vierge  Marie  !    il  estoit  filz  du  roy  de  France  et  fut  de 


CONTE  DE  FLANDRES.  137 

son  corps  au  mien  engendré ,  de  quoi  Phelippe-le-long 
fust  moult  esmerveilléetfîst  mectre  le  corps  dehors  delà 
chartre  et  richement  embasmer  et  à  moult  noble  com- 
pagnie lefîst  porter  en  Flandres  et  mener  par  sa  mère , 
qui  le  mena  droit  à  Lisle  en  Flandres ,  où  ilz  trouvè- 
rent Jehanne  la  comtesse  qui  estait  moult  durement 
couroucée ,  pource  que  son  mari  esloit  mort  si  vilîaine- 
ment.  Et  dist  la  comtesse  en  plourant  :  «  Ferrant  de 
«  haute  seigneurie,  j'ay  perdu  en  vous  honneste  corn- 
et paignie  :  par  Dieu  !  dist  elle ,  qui  vous  a  mis  à 
«  mort,  c'il  ne  vous  aymoit  mye,  mais  par  Dieu  !  se  je 
«  puis,  vostre  mort  sera  vengée. 

Ferrant  fut  enterré  dedens  une  abbaye  et  demoura 
sa  femme  dame  et  comtesse  de  Flandres  et  se  fist  haute- 
ment servir  :  mais  ainçois  que  l'année  fust  accomplie , 
elle  s'en  alla  en  France  moult  richement  accompaignié 
et  alla  devers  le  roy  qui  la  festoya  moult  richement  et 
la  pria  qu'elle  voulsist  prendre  mari  dont  elle  s'en  es- 
condit  peu.  Elle  reprint  ung  homme  qui  fut  de  grande 
lignée ,  qui  estoit  conte  de  Savoye ,  que  l'espousa  à 
Paris  et  poya  le  roy  les  nopees ,  et  puis  le  conte  et  la 
contesse  sen  allèrent  à  Lisle  en  Flandres  et  la  contesse 
repçeut  les  hommaiges  qui  gracieusement  maintint 
sa  terre.  Et  en  icelle  année  que  le  conte  de  Savoye 
espousa  la  contesse  de  Flandres ,  Phelippe  le  conqué- 
reur ,  roy  de  France  dont  cy-devant  est  parlé  trespassa 
de  cest  siècle  et  fut  enterré  à  Saint-Denis  en  France. 

Et  après  Loys  son  fiJz  fut  benist  et  sacré  roy  de  France , 

18* 


138  LE  LIVRES  DE  BAUDOYN 

lequel  Loys  eut  quatre filz.  Le  premier  eut  nom  Loys, 
Je  second  eut  nom  Robert ,  qui  fut  conte  d'Arthois ,  le 
tiers  eut  nom  Phelippe ,  le  quart  eut  nom  Charles ,  qui 
estoit  le  plusné.  Robert  s'en  alla  en  la  conté  d'Arthois 
et  les  aultres  demourèrent  avecques  leur  père  et  fut  en 
l'en  de  nostre  seigneur  mil  deux  cens  et  vingt  et  ung  que 
Loys  filz  de  Phelippe  fut  coronné  à  Rainsroy  de  France 
et  régna  quinze  ans  et  fut  moult  redoubté  et  gouverna 
bien  le  royaulme  de  France. 

En  ce  temps  Ernoul,  conte  de  Savoye,  eut  espousé 
Jehanne  contesse  de  Flandres  et  fut  moult  aymé  de 
grans  et  de  petis.  Et  régna  avec  sa  femme  un.  ans  et 
au  cinquiesme  an  il  trespassa  :  et  aussi  n'avait  la  con- 
tesse filz,  ne  fille,  et  demoura  vesve.  Et  aussi  advint  ung 
jour  que  Jehanne  la  contesse  se  dormoit  seulle  en  ung 
lit,  car  elles  avoient  mené  grant  joye,  elle  et  Margue- 
rite sa  seur;  et  aussi  bien  Bouchart  d'Auvergne  qui 
aymoit  par  amours  la  devant  dicte  Marguerite  et 
aussi  ainssi  comme  Jehanne  la  devant  dicte  con- 
tesse se  dormoit  seulle  ,  et  mourut  soudainement 
sur  son  lit ,  dont  il  y  eut  grans  couroux  au  pays  de 
Flandres.  Et  après  la  mort  de  Jehanne  la  contesse  , 
Marguerite  sa  seur,  fut  contesse  de  Flandres,  qui  main- 
tint bien  sa  terre  et  fut  moult  redoublée  et  dist  ung  jour 
à  Bouchart  d'Auvergne  qui  estoit  son  amy  ,  que  jamais 
jour  de  sa  vie  ,  il  n'auroit  sa  compaignie ,  s'il  ne  faisoit 
tant  qu'elle  fust  sa  femme  espousée  ;  ne  que  luy,  ne  ses 
enfans  bastars  ne  tiendroient  plain  pié  du  pais  de  Flandres 


CONTE  DE  FLANDRES.  139 


et  lui  dist  qu'il  allast  à  Romme  pour  soy  dispenser,  ou  si 
non  elle  luy  feroit  oster  l'âme  du  corps.  Lors  luy  respon- 
dit  Bouchart.  »  Puis  qu'il  yous  vient  à  plaisir,  je  yray  à 
Romme  :  mais  je  ne  sçay  se  j'en  pourray  estredispencé, 
car  je  suis  diacre ,  et  si  ne  me  fault  que  l'ordre  de  pres- 
tre  5  dont  la  dame  fut  moult  esmerveillée,  car  oncques- 
mais  elle  n'en  avoit  riens  sceu ,  et  dist  la  dame  à  Bouchart  : 
ce  Ne  vousdoubtez  de  riens,  car  vous  feresà  Romme  toust 
«  voustre  plaisir  :  mais  que  vous  veuilles  donner  joyaulx 
«  or  et  argent,  les  clers  ne  demandent  aultre  chose ,  et 
«  je  vous  donneray  asses  chevance ,  car  je  vous  don- 
ce  rai  dix  stanniers  d'escalecte  et  quatre  de  monnoye , 
ce  pour  faire  les  payemens  et  dix  mille  florins  à  faire 
ce  vos  despens;  etfaictes  tant  que  le  Pape  ait  ung  no- 
ce ble  présent  et  aussi  tous  les  cardinaulx  ,  et  si  payes 
«  les  clercs  bien  et  courtoisement  et  ainsi  pourres  vous 
ce  accomplir  vostre  besongne.  » 

Or  partit  Bouchart  lendemain  à  dix  chevaliers  de 
nom  et  trente  escuiers  et  aussi  mena  avec  luy  moult  de 
bons  clers  pour  le  conseiller  et  s'en  vint  à  Romme  de- 
vers le  Pape,  en  moult  noble  arroy.  Et  demeura  à 
Romme  ung  an  entier,  et  donna  maintz  beaulx  joyaulx 
et  maintz  beaulx  présens  et  fist  tant  qu'il  parla  au  Pape 
et  luy  compta  la  cause  qui  l'avoit  amené  là.  Et  luy  de- 
manda le  Pape  qu'il  estoit ,  et  Bouchart  respondit  : 
<e  Très-Saint  Père ,  je  suis  filz  au  conte  de  Blois ,  du 
ce  pais  de  France ,  et  ay  demouré  en  Flandres  avecques 
ce  une  dame  qui  fust  fille  au  conte  Baudoin  de  Flan- 


140  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN. 

«  dres ,  qui  a  eu  deux  beauîx  filz  de  mon  engendre- 
«  ment  :  et  aussi  luy  est  de  n'a  guieres  la  conté  de 
«  Flandres  escheue  par  droit  héritaige ,  et  elle  me 
«  veult  prendre  à  mari,  afin  que  nos  enfans  puissent 
«  succéder  à  l'éritaige  de  leur  mère,  si  vous  plaise,  Tres- 
«  Saint-Père, à  m'en  donner  le  don  et  moy  à  ce  dispencer.» 
«  Et  qui  le  te  deffent ,  dist  le  Pape  ,  s'il  n'a  entre  vous 
«deux  aulcun  empêchement? — «  Tres-Saint  Père, 
«  se  dist  Bouchart ,  vraiement  je  ne  le  vous  seîleray 
«  point.  Sire  ,  j'ay  esté  ordonné  diacre,  et  pource,  Sire, 
«  on  m'a  dist  que  je  aye  dispence  de  vous.  »  —  ce  Bou- 
«  chart ,  dist  le  Saint-Père  ,  tu  ne  peuîz  jamais  espou- 
cc  ser  femme ,  car  tu  as  desjay  esponsé  Saincte-Esglise , 
«  quant  tu  fus  sacré  diacre  ,  et  pource ,  je  te  deffens 
«  que  tu  n'en  parles  plus.  »  Dont  Bouchart  eust  moult 
grant  couroux  au  cueur  ,  et  requist  au  Pape ,  puisqu'il 
ne  povoit  estre  despencé ,  qu'il  luy  pleust  à  dipenser  ses 
deux  filz  ,  ou  qu'ilz  peussent  estres  prestres ,  si  leur  ve- 
noit  à  tallant.  Laquelle  chose  le  Pape  luy  octroya  et 
les  dispensa,  et  luy  en  donna  lettres  et  s'en  retourna 
en  Flandres  et  trova  que  Marguerite  sa  mye ,  la  contesse 
de  Flandres,  estoit  grosse  d'enfant  qu'elle  avoit  jà 
porté  six  moys.  Et  quand  Bouchart  le  sçeut,  il  en  fut 
moult  dolent  et  luy  dist  qu'elle  estoit  ensaincte  d'ung 
chevalier  nommé  Guillaume  de  Dompierre.  Bouchart 
s'en  alla  à  Paris  pour  esche  ver  à  la  dame,  car  la  dame 
l'eut  accueilli  en  haine ,  et  demoura  Bouchart  l'espasse 
d'ung  mois  à  Paris,  ou  maladie  le  print  dont  il  mourut. 


CONTE  DE  FLANDRES.  141 

Et  quand  il  fut  mort ,  il  fut  moult  plouré  de  ses  filz  et 
de  ses  hommes ,  et  prindent  les  filz  la  saisine  de  ses 
biens  et  de  sez  héritages;  car  il  en  furent  dispencés 
du  Pape.  Et  s'en  retournèrent  en  Flandres  avecques 
leur  mère  qui  leur  donna  à  sa  mort  deux  petis  pa- 
risis. 

Ccrmntettt  Marguerite ,  la  conttzzt  îft  Maviïfvt*, 

Et  tantost  après  Marguerite  espousa  Guillaume  de 
Dompierre  qui  fut  conte  de  Flandres  et  ne  vesquit 
guerres  ;  car  il  fut  empoisonné  ;  et  eut  deluy  11.  filz  dont 
l'ung  fut  nommé  Gui,  qui  fut  conte  de  Flandres.  Et  en 
ce  temps  morut  Jehan  roy  d'Angleterre.  Les  enfans  de 
la  contesse  de  Flandres  furent  moult  riches  et  moult 
bien  endoctrinés  ;  car  leur  mère  tenoit  quatre  riches 
contés,  c'est  assavoir  :  Flandres,  la  conté  de  Hainault 
Olande  et  Los ,  et  fut  le  païs  en  paix  quinze  ans  et  fu- 
rent les  quatre  filz  grans  et  fourniz ,  et  portèrent  les 
armes  et  estoient  moult  doublés  et  estoient  tous  quatre 
chevaliers  et  Baudoin  le  quart  estoit  clerc  bien  béné- 
ficié et  estoit  chanoine  de  Tournay  et  de  Louvain ,  et 
estoit  doyen  de  Cambray,  et  Jehan  son  frère  fut  marié 
moult  richement  à  la  fille  du  conte  de  Zélande  ;  et  les 
deux  enfans  de  Guillaume  de  Dompierre  eurent  deux 
contez ,  à  l'ung  fut  la  conté  de  Guienne  et  à  l'aultre 
fut  la  conté  de  Boulongne.  Mais  Gui  le  puisné  n'eut 


142  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


point  de  femme ,  et  estoit  chéri  et  aymé  et  luy  estoit 
souvent  donné  le  pris  des  armes. 

(&0mmtntMar$ntriît,  la  yxtxmt  ïfn  ternit  f&aviïtoin 
xpti  tzloil  tanit&$t  ht  ia  ttrnlt  ht  Jlavtott* ,  mtna  %t% 
tnïam  à  |part0  yxrxtr  Itnx  yatlai$t. 

Marguerite  de  Flandres  fut  moult  belle  dame  et  garda 
bien  ses  terres ,  ses  villes  et  sa  gent.  Mais  les  frères 
tansoient  bien  souvent  l'ung  à  l'aultre.  Les  plus  jeunes 
appelloient  les  aisnés  bastars ,  et  qu'ilz  ne  tiendroient 
jà  plain  pié  de  terre.  La  mère  entendit  souvent  leur 
estrif,  et  en  fut  plusieurs  fois  marrie  ;  car  elle  avoit  grant 
paour  qu'ilz  ne  s'entretuassent  et  voua  à  Dieu  qu'elle  iroit 
à  Paris  et  là,  par  droit  jugement,  partiroit  ses  enfans  ;  et 
fut  moult  richement  accompaigné  de  cent  chevaliers  et 
de  trois  cens  escuiers  et  vint  en  plain  parlement.  Mais 
ses  enfans  ne  savoient  pourquoy  elle  y  estoit  venue.  Le 
roy  Loys  la  festoia  moult  honorablement  et  la  flst  seoir 
en  cousté  de  luy  et  compta  au  roy  comment  ses  enfans 
estoient  souvent  en  débat  pour  son  tenement  :  «  Et 
«  pour  ce ,  Sire ,  en  mon  vivant  leur  vueil  partir  devant 
ce  vous ,  voire  par  tel  couvenant  que  jamais  de  ma  vie 
oc  ilzn'en  tiendront  plain  pié.  »  Et  présentement  la  dame 
partit  Flandres  à  son  fîlz  aisné ,  que  elle  avoit  eut  de 
Guillaume  de  Dompierre  qui  avoit  esté  son  mari  :  et  Gui 
son  frère  qui  estoit  le  plus  jeune  aura  Zélande  et  Los. 
«  Et  pource  que  Bouchart  a  fait  dispenser  ses  deux  filz, 
«  et  pource  qu'il  en  y  a  ung  accordé  à  saint  esglise  et 


COISTE  DE  FLANDRES.  143 

«  à  troys grosses  prébendes,  il  luy  peult  bien  souffire  et 
ce  son  frère  tiendra  la  conté  de  Haignault.  »  Et  quant 
Baudoin  entendit  les  parties  que  sa  mère  avoit  faictes,  ilz 
distpour  avencer  son  frère  que  puisque  le  Saint-Père  les 
avoit  légitimés  à  terre  tenir ,  que  Jehan  estoit  l'aisné 
qui  debvoit  avoir  la  conté  de  Flandres.  Mais  il  fut  dit 
par  sentence  de  parlement  que  puisque  le  Saint-Père 
n'avoit  touIu  dispenser  Bouchart  d'espouser  la  mère, 
qu'il  ne  povoit  hérité  aux  pais  de  Flandres.  Aclonc  se 
print  Baudoin  moult  fort  à  couroucer  et  dist  tout  en 
hault  en  plain  parlement  en  la  présence  du  roy  :  ce  Par 
«Dieu!  dist  Baudoin,  je  me  puis  bien  vanter  que 
«  ma  dame  de  mère  est  la  plus  riche  putain  que  l'on 
«  peulst  trouver  en  cristienté  ;  et  puisqu'elle  si  nomme , 
ce  je  l'y  puis  bien  nommer.  »  Lors  le  roy  et  les  barons 
commencèrent  fort  à  rire  et  quant  Marguerite  la  con- 
tesse  eut  entendu  son  fîlz  parler  à  elle ,  elle  en  fut  moult 
dolente  et  couroucée^,  et  print  congié  du  roy  et  s'en  alla 
en  Flandres  et  mena  avecques  elle  son  filz  Gui  et  Guil- 
laume qu'elle  avoit  eu  de  Guillaume  de  Dompierre. 
Mais  les  aultres  deux  qu'elle  avoit  eu  de  Bouchart  ne 
voulurent  point  aller  avecques  elle ,  mais  ilz  allèrent 
demourer  en  Hainault  et  firent  fonder  le  chastel  de 
Beaumont  en  Hainault. 


144  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN. 

Ccrmmjettt  Sttyan  tï  l&axùioxn  iixtxtt  crxtr  mt&aract 
xmg  tournât)  oh  ylmunxz  BtigxmxT*  t\  baron*  se 
irowotrmt. 

Jehan  et  Baudoin  qui  estoit  filz  de  Bouchart  furent 
en  Hainault  moult  haultement  honorés  et  firent  crier 
ung  tournay  enTarrasse  et  y  vindrent  plusieurs  contes 
et  aussi  y  allèrent  le  conte  de  Flandres  et  son  frère  Guil- 
laume. Et  Jehan  le  conte  de  Hainault  donna  à  disner  à 
tous  les  seigneurs  qui  là  estoient  ;  et  à  ce  disner  advint 
que  le  conte  de  Flandres  qui  fut  filz  de  Dompieremorut 
d'ung  advertin  qui  luy  vint  en  la  teste ,  dont  la  feste  fut 
moult  grandement  troublée  :  et  se  despartit  le  tournay 
et  s'en  alla  chascun  en  son  pais.  Et  Gui  le  frère  de 
Guillaume  de  Dompierre  alla  prendre  la  sasine  de  la 
conté  de  Flandres,  Et  en  ce  temps  le  sire  de  Béthune 
avoit  une  belle  fille,  le  plus  belle  que  on  peult  trouver 
entre  les  autres  femmes.  Et  la  prinst  le  conte  Gui  tel- 
lement à  aymer,  et  la  voulsist  tant  presser,  qu'il  voulut 
qu'elle  fist  sa  voulenté  :  mais  elle  fut  saige  et  s'en  excusa 
moult  bien ,  et  advint  qu'elle  le  dist  à  son  père  que 
le  conte  Gui  vouloit  avoir  sa  compaignie  oultre  sa 
voulenté,  et  que  pour  Dieu  il  y  mist  remède,  et  que 
«jà  homme  du  monde  ne  habiteroit  à  elle ,  s'elle  n'es- 
toit  sa  femme  espousée  :  ce  et  si  me  faisoit  deshonneur, 
«  vous  en  séries  villainement  blasmé,  et  je  en  seroie  du 
«  tout  deshonnorée.  Et  jamais  ce  fait  ne  pourroit  estre 
«  amendé ,  car  il  est   votre   seigneur  ,  vous  ne  pouves 


CONTE  DE  FLANDRES.  145 

«  contredire  encontre  luy.  Et  ponrce  ,  ce  feroit  bon 
«  que  vous  me  menissies  en  tel  lieu  ,  où  je  seroie  seu- 
«  renient.  »  Lors  luy  respondit  son  père  doulcement 
et  luy  dist  :  ce  Fille ,  ne  vous  effroies  point ,  et  ne  vous 
«  esmouves  de  ce  chastel ,  et  je  iray  devers  luy  et  y 
«  mectray  remède.  »  Adonc  le  sire  de  Be thune  s'en  alla 
devers  Gui ,  conte  de  Flandres  ,  et  luy  dist  :  ce  Sire ,  je 
«  suis  vostre  homme  et  tiens  de  vous  Be  thune  et  l'ay  jà 
«  tenu  plus  de  trente  ans  passés ,  et  a  servi  vous  et  vos 
ce  prédécesseurs ,  dont  j'ay  moult  amande  et  suis  bien 
ce  riche  homme  là  :  merci  Dieu  !  lequel  ait  merci  des 
ce  âmes  trespassées  et  pource,  je  vous  requiers  qu'il 
ce  vous  plaise  à  moy  donner  ung  don,  c'est  que  j'aye 
ce  congé  de  vendre  mes  meubles  et  héritaiges.  Car  il 
ce  m'en  couvient  fuir  en  estranges  pais  et  ne  demoure- 
ce  roie  en  ce  pais  pour  tont  mon  héritaige,  ung  an 
ce  accompli;  et  pource,  sire,  que  vous  voules  deshon- 
cc  nouré  ma  fille  oultre  sa  vou lente ,  dont  se  seroit  ung 
<e  très  grant  péché  et  malfait.  »     . 

Cxrmmjeni  ©iri  \t  itmït  te  Mcltùsxz&  tzpouôa  la 
filk  an  sir  je  te  jBitljmïje. 

Et  quant  Gui  l'entendit,  il  en  fut  moult  effroié  et  ne 
luy  sçeut  que  dire ,  ne  que  respondre  ;  et  pensa  moult 
longuement  et  luy  respondit  asses  courtoisement  :  ceSire 
ce  de  Bethune ,  s'y  je  ayme  voustre  fille ,  nature  le  me 
ce  donne  et  apprent  :  car    je  ne  puis  oster  mon  cueur 

19 


146  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

«  d'elle.  Or  soies  tous  en  paix,,  car  je  vous  jure  sur  ma 
«  foy  et  serment,  se  vous  la  me  voules  octroier  et  me 
«  vueille ,  je  la  prendray  à  femme  de  loïal  mariage , 
«  vueille  ou  non  ma  mère  et  mes  parens.  » — «  Sire,  sedist 
«  lesiredeBethune.je  levueilbonnement,?etsisçaybien 
«  qu'il  plaira  à  ma  fille  et  aussi  aura  tout  ce  qui  m'appar- 
«  tient.  »  Et  ainssifut  lemariaige  ordonné.  Mais  la  mère 
du  conte  en  fut  moult  couroucée,  car  elle  vouloit  marier 
son  filz  plus  haultement  ;  mais  en  la  fin  il  convint  qu'elle 
l'endurast.  Lors  le  conte  de  Flandre  espousa  la  dame 
qui  eut  ung  enfant  d'elle  qui  eut  nom  Robert,  qui  ves- 
quit  longuement  et  fut  sire  de  Bethune  et  fut  moult  fier 
et  hardi.  Et  puis  eut  la  dame  ung  aultre  filz  qui  fut 
nommé  Guillaume  Patre-Nostre,  pource  que  il  alloit 
souvent  à  l'esglise;  et  au  tiers  an,  la  dame  en  eut  ung 
aultre  qui  fut  nommé  Phelippe  qui  eut  moult  de  hardie- 
ment  et  greva  moult  le  royaulme  de  France,  et  en  la 
quarte  année  eut  ung  aultre  filz  ,  qui  fut  nommé  Guil- 
laume ,  qui  fut  moult  preudomme  et  fut  seigneur  de 
Mortaigne.  Le  conte  Gui  de  Flandres  régna  avecques 
sa  femme  xv  ans ,  et  furent  leurs  enfans  bien  endoc- 
trinés et  puis  morut  la  dame  et  trespassa  en  Flandres, 
dont  le  pais  en  fut  moult  couroucé.  En  ce  temps  tres- 
passa le  père  de  la  dame ,  et  le  conte  Gui  de  Flandres 
print  pour  ses  filz  toutes  les  pocessions,  et  puis  se  ma- 
ria à  la  seur  du  conte  de  Lucembourc;  et  en  eut  trois 
fils  qui  furent  nommés  les  enfans  de  Pamur,  qui  puis  gre- 
vèrent le  royaulme  de  France  et  en  plusieurs  manierez. 


CONTE  DE  FLANDRES.  147 

Cxrmnuîtt  €ot}^  it  xoxfiz  /franct1  mantut  tï  tommt 
sera  i\[]  Cxrî)s  fut  btnx&ï  tï  sacré  xotj  fre  iranct. 

En  ce  temps  le  comte  Gui  de  Flandre  se  fut  rema- 
rié ,  Loys  le  roy  qui  deslivra  Ferrant  de  la  chappe  de 
plomb  morut ,  et  Loys  son  fils  aisné  fut  roy  de  France, 
le  plus  preudomme  qu'on  peult  trouver  et  tant  qu'il 
fut  saint  en  paradis.  Il  vesquit  longuement  et  gouverna 
bien  le  royaulme  de  France.  Et  espousa  une  dame  qui 
eut  non  Jehanne,  fille  au  conte  de  Provence ,  qui  ho- 
nora et  ayma  forment  saincle  esglise  ;  et  fut  dix  ans 
avecques  elle  sans  engendré  enfans ,  dont  ils  esloient 
moult  dolens  :  car  il  n'atoucha  oncquez  à  aultre  femme 
charnelement,  car  luy  et  sa  femme  s'entreaymoient  for- 
ment. Si  advint  une  nuyt  que  Saint-Loys  se  dor- 
moit  avec  sa  femme  moult  doulcement  et  luy  vint 
une  advision  d'une  voix  qni  luy  disoit  que  il  assem- 
blast  ses  hommes  et  allast  tontost  oultre  mer  con- 
querre  le  Saint-Sépulcre ,  au  non  de  pénitance ,  pour 
avoir  saulvement  :  et  quant  il  fut  esveillé,  il  pensa 
moult  à  son  songe.  Mais  il  ne  le  dist  nullement  à  la 
royne  sa  femme  et  alla  à  son  confesseur  et  luy  dist  tout 
son  advision  et  le  confesseur  luy  dit  :  a  Sire,  songes  ne 
«  sont  que  vanitez,  n'y  prenes  jà  garde.  »  L'autre  nuyt 
ensuivant  la  vision  luy  revint  comme  devant  et  luy 
dist  la  voix  que  se  il  ne  alloit  oultre  mer,  que  il  mou- 
roit  soudainement  :  dont  le  roy  en  eut  moult  grant 
paour,  et  s'en  alla  à  son  confesseur  et  luy  dist  de  re- 


148  LE  LIVRE  DE  BÂUDOYN 

chief  son  advision  et  luy  dist  le  confesseur  :  «  Sire, 
«  pour  Dieu  !  ne  vous  esmayes  point  ,  tout  songe 
«  n'est  que  vanité  et  fantasie.  »  Dont  s'en  retourna  le 
roy  en  son  palais  tousjours  pensant  en  son  advision  et 
ne  peut  le  jour  boire  ne  mengier  bien  peu;  et  îa  tierce 
nuit,  il  vint  au  roy  Loys  et  luy  dist  que  s'il  n'alloit 
briefvement  oultre  mer,  quil  mouroit  bientost  et  n'au- 
roit  jà  enfant  de  sa  femme.  Et  quant  il  fut  esveillé,  il 
fut  en  grigneur  paour  que  devant.  Lendemain  au  matin 
le  roy  Loys  envoya  ung  messaigier  au  Pape  et  rescript 
toute  son  advision  et  luy  requist  pour  Dieu  !  quil  fîst 
faire  croisée  au  pais  de  France  et  qu'il  voulait  aller  oultre 
mer,  et  meneroit  tous  ceulx  qu'il  pourroit  finer.  Mais  le 
Pape  ne  se  fist  que  rire  de  ce  songe  et  dist  que  ce  n'es- 
toit  que  fantasie  •  mais  pour  la  révérence  du  roy  de 
France  et  pour  l'exaulcement  de  saincte  esgîise,  il  en- 
voya en  France  ung  cardinal  et  luy  bailla  lettre  et  bulles 
et  alla  le  roy  Saint-Loys  à  l'encontre  de  luy  et  luy  fist 
grant  honneur  et  grant  révérence  :  et  tantost  le  roy 
manda  tous  ses  hommes  partout  sonroyaulme  et  tous  ses 
amis  dessà  et  delà,  et  le  roy  de  Navarre  y  vint  qui  grans 
gens  amena ,  et  leur  presta  la  foy  le  cardinal ,  et  leur 
dist  qui  vouldroient  prendre  la  croisée,  qu'il  la  prinst, 
et  il  seroit  absoulz  de  paine  de  coulpe  et  seroit  l'âme 
de  luv  saulvée. 


CONTE  DE  FLANDRES. 


U9 


€ornmmt  le  tox\  Bamt-Cxrîjs  û  ylnzunrB  anitxtz 
gratî0  &eigntnw  %t  cxoxQtxtnU 


Le  roy  Saint-Loys  se  croisa  le  premier  et  après  luy 
se  croisa  le  roy  Charles  de  Cécille  et  le  roy  de  Navarre, 
le  roy  deMachlorgues,  Gui  le  conte  de  Flandres,  Robert 
le  conte  d'Arthois.  Et  quant  le  roy  Saint-Loys  fut  garni 
et  avitaillé  moult  richement ,  le  roy  et  son  ost  se  mist 
au  chemin  et  mena  avecques  luy  la  royne  Jehanne  de 
Provence  et  allèrentpar  terre  jusques  au  port  de  Marseille, 
et  trouvèrent  leur  navière  toute  prest  et  toute  garnie  ; 
et  puis  montèrent  en  mer  et  les  seigna  et  bénist  le 
cardinal  et  puis  prins  son  chemin  par  Sçavoye  et  s'en 
alla  à  Romme.  Et  le  roy  Saint-Loys  et  son  bernaige 
sen  allèrent  singlant  par  la  dicte  haulte  mer.  Et  fut 
en  voaige  la  noble  royne  ensaincte  d'enfant ,  dont  le 


150  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

roy  et  la  royne  furent  moult  joyeulx.  Et  tant  nagèrent 
par  haulte  mer,  que  à  la  grâce  de  Dieu,  ilz  arrivèrent 
au  port  Damiete  et  gectèrent  leurs  ancres  et  se  misdrent 
à  terre  :  car  il  en  avoient  grand  désir  ,  pour  le  debate- 
ment  de  mer  et  estoient  bien  cent  mille  cristiens  d'ar- 
mes bien  ordonnez.  Et  en  ce  temps  dedenz  la  ville 
Damiete  avoit  ung  sarrazin  qui  se  nommoit  Anthi- 
donos,  qui  fut  né  du  pais  de  Brandes  ;  et  quand  il  ap- 
perçeut  les  crestiens  qui  estoient  décendus  au  port ,  il 
en  fut  moult  esmerveillé.  Car  des  cristiens ,  il  ne  se 
donnoit  aulcunement  garde,  et  aussi  il  n'avoit  passes 
gens  mandé  ,  ne  semons,  ne  si  n'estoit  pas  garni  pour 
soy  tenir  long  temps.  Le  roy  Saint-Loys  assiéga  tantost 
la  viile  et  jura  Dieu  que  jamais  d'ilec  ne  partiroit,  tant 
qu'il  eust  la  ville  ou  qu'il  fut  dedens  entré. 

Tantost  le  roy  Saint-Loys  fist  lever  engins  qui  gec- 
toient  grosses  pierres  dedens  la  ville ,  dont  les  Sarrazins 
furent  moult  esbahis,  pource  qu'il  navoient  pas  ac- 
coustumé  à  voir  telle  chose ,  et  pource  firent  ung  con- 
seil entre  eulx  qu'il  s'en  fuiroient  par  nuyt  au  grant 
chastel  du  Fare  tout  coyement ,  femmes  et  enfans ,  et 
qu'ilz  emporteroient  de  leur  bien  et  de  leurs  joyaulx 
ce  qu'ilz  en  pourroient  emporter.  A  la  quarte  nuyt , 
entre  la  grant  mer  et  le  moulin,  ilz  issirent  de  la  ville  et 
s'en  allèrent  au  grant  chastel ,  où  il  n'a  de  Damiete  que 
quatre  lieues.  Et  le  lendemain  les  gens  du  conte  de 
Flandres  qui  estoient  îogiés  devant  l'une  des  portes 
coururent  à  la  porte  pour  assaillir ,  et  pource  qui  tro- 


CONTE  DE  FLANDRES.  151 

vèrent  la  porte  et  la  ville  de  Damiete  en  ce  point  des- 
garnie, ilz  cuidèrent  bien  estre  vendus  et  trahis.  Tou- 
tes fois  ilz  congneurent  tantost  après  le  fait ,  comme 
ceulx  de  Damiete  s'en  estoient  fuis  par  nuyt  au  grant 
chastel  du  Fare.  Lors  le  roy  et  son  ost  entrèrent  en 
la  ville  tout  à  leur  volenté  ;  car  ilz  ne  trouvèrent  per- 
sonne qui  les  destourbast ,  et  trouvèrent  la  ville  moult 
rychemeut  garnie  de  vin  et  de  tous  biens  ;  mais  peu  y 
en  avoit  de  froment.  Le  roy  Saint-Loys  se  loga  au  grant 
palais  Damiette  et  Jehanne  sa  femme  qui  esloitensaincte 
d'enfant  et  auprès  de  luy  fut  logé  le  roy  de  Navarre, 
le  roy  Machlorgues  et  celluy  de  Cécille  et  le  conte  de 
Flandres  et  plusieurs  aultres  grans  seigneurs;  et  furent 
en  celle  ville  quatre  jours  seulement,  et  puis  jura  le 
roy  qu'il  iroit  après  eulx  mectre  le  siège  devant  le  grant 
chastel  du  Fare.  Lors  partit  le  roy  à  cent  miile  hommez 
et  laissa  la  royne  en  Damiete  qui  estoit  ensainte  d'en- 
fant et  luy  laissa  grant  quantité  de  gens  à  la  garder  et 
luy  pria  la  royne  qu'il  luy  pleust  retourner  tantost 
vers  elle.  Le  roy  et  son  ost  s'en  allèrent  devant  le  chastel 
du  Fare ,  lequel  il  assièga  et  jura  par  Jhesu-Crkt  que 
jamais  ilz  ne  partiroit  d'ilec,  tant  qu'il  eust  prins  le  chas- 
tel là ,  où  il  tenoit  le  siège  moult  fort  et  moult  estroit. 

<£ommtnt  la  raque  ftc  JFtanct  enfanta  tfuxxg  jeufattt 
qui  foi  nomme  3jet)an  ®rt0taîî. 

Tantost  la  noble  royne  eut  le  mal  d'enfantement  qu'il 
luy  dura  quatre  jours  ettroys  nuys.  En  réclamant  Dieu 


152  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

et  Saint  Jehan-Baptiste  ■  elle  eut  ung  beau  filz  qui  fut 
nommé  Jehan ,  car  par  avant  elle  avait  dist  se  c'estoit 
ung  fiîz  ,  qu'il  fut  nommé  Jehan  et  que  ce  c'estoit  une 
fille ,  qu'elle  fust  nommée  Jehanne ,  et  qu'elle  donnoit 
l'enfant  qu'elle  avoit  à  monseigneur  Saint  Jehan-Bap- 
tiste. Et  celluy  Jehan ,  dont  Dieu  la  deslivra  ,  aporta  du 
ventre  à  sa  mère  une  croix  vermeille  sur  la  droite  es- 
paulle ,  aussi  en  signifiant  que  il  estait  venu  sur  terre 
par  la  grâce  de  Dieu  et  que  il  seroit  encors  roy.  L'éves- 
que  de  Paris  le  baptisa  sur  fons  et  fut  nommé  Jehan. 
Mais  l'une  des  dames  luy  bailla  ung  surnom ,  pource 
que  à  sa  nativité ,  il  avoit  donné  tant  de  paine  à  sa  mère 
et  le  nomma  Jehan-Tristan.  Et  quant  il  fut  baptissé, 
il  fut  joyeusement  apporté  à  sa  mère  et  demanda  se  on 
luy  avoit  mis  nom  Jehan;  et  on  luy  dist  que  ouy ,  par 
son  commandement.  Mais  on  luy  avoit  mis  ung  surnom 
Jehan  Tristan ,  pour  la  paine  qu'il  avoit  faicte  à  sa 
mère.  «  Par  Dieu!  dist  la  mère,  il  me  plaist  bien  :  jà 
a  pire  ne  soit  il  que  vaillant  Tristan  :  et  s'il  plaist  à 
a  Dieu ,  je  le  nourriray  de  mon  laict  pour  l'amour  de 
«  son  père.  » 

Cammm:i  3t)jei)an  tUnzian  iuï  tobbi  par  nng  *0- 
rtavt  t\  yaxlt  an  SMÙan. 

En  ce  temps  avoit  en  Damiete  une  esclave  espie ,  qui 
avoit  espié  le  royaulme  de  France  et  s'en  estait  venue 
en  Damiete  avec  le  roy  en  son  navière  et  Favori  le  souldan 
envoiée  de  cà  la  mer ,  pour  espier  la  cristienté ,  pource 


CONTE  DE  FLANDRES.  153 

que  c'estoit  la  plus  saige  sarrazine  que  l'on  peult  trou- 
ver. Car  il  avoit  eutreprins  de  venir  à  Romme  pour  des- 
truire  la  Cristienté ,  se  il  n'estoit  ainssi  que  le  noble  roy 
de  France  n'eust  volenté  de  secourir  Romme  ;  car  en 
celluy  temps  le  royaulme  de  France  estoit  la  fleur  de 
tout  le  monde,  et  nul  ne  s'i  prenoit  qui  ne  fust 
desconfit  et  pource  le  souldan  redoubtoit  les  gens 
de  France.  L'esclave  s'en  alloit  entre  les  Cristiens , 
comme  pèlerine ,  et  disoit  que  jamais  jour  qu'elle 
vesquist  ne  cesseroit  de  adourer  ymaiges  et  crucifix , 
et  pour  ce  la  royne  de  France  luy  donnoit  voulentiers 
de  ses  biens  ,  et  pource  qu'elle  luy  devisoit  de  plusieurs 
grans  royaulmes  le  contenement  des  gens  du  pais.  Si 
advint  une  nuyt  que,  affin  que  la  royne  peulst  myeulx 
reposer  ,  les  nourrices  emportèrent  l'enfant  en  une  aul- 
tre  chambre ,  et  le  mirent  en  ung  noble  bersel ,  et  firent 
endormir  l'enfant.  Et  quant  il  fut  endormi  ,  ilz 
tirèrent  l'uys  après  eulx ,  et  s'en  allèrent  visiter  la  royne , 
et  l'enfant  demoura  seul  en  la  chambre.  L'esclave  qui 
s'avisa  que  l'enfant  estoit  en  la  chambre  tout  seul, 
pensa  comment  elle  pourroit  embler  l'enfant ,  et  que , 
s'elle  le  povoit  livrer  au  Souldan,  il  la  pourroit  cuillir 
en  bien  grant  amour ,  et  tantost  prinst  l'enfant  bien 
souef ,  puis  issit  de  la  ville  le  plus  tost  qu'elle  peult,  et 
prinst  son  chemin  verz  Turquie,  et  faisoit  l'enfant 
alaicter  aux  femmes  qu'elle  trouvoit  et  s'en  alla  vers 
Babillonne,  tout  le  grant  chemin.  Et  quant  les  nour- 
rices de  la  royne  l'eurent  celle  nuit  servie ,  l'une  d'icelies 

20 


154  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

retourna   en  ia  chambre ,  où  ilz  avoient  mis  l'enfant  ; 
mais  elle  ne  !e  trouva  pas ,  et  tantost  appella  sa  compai- 
gnie  et  luy  dist  en  soupirant  :  «  Nostre  vie  est  finée , 
«  nostre  enfant  est  perdu  !»  —  «  Par  la  Vierge  hono- 
«  rée  !  non  est,  si  Dieu  plaist!  belle  amye,  ung  des  gens 
«  de  céans  la  prins  pour  esbatement ,  et  fut  moult  grant 
«  folie  à  nous  de  le  lasser  ainsi  seul.  »  Ils  allèrent  cà  et 
là  partout   l'ostel ,    mais  nouvelles ,   ilz  n'en  sçeurent 
trouver.  Chascun  vint  et  courut  à  la  noise  :  l'ung  brait, 
l'aultre  crie.  «  Et  Dieu!  dist  la  royne,  que  peult  cecy 
aestre?  je  croyque  noz  gens  sont  desconfiz,  ou  les  Sar- 
«  razinsonteesteentreprinse.  Sejay  perdu  monseigneur, 
«jamais  je  n'en  seroie  joyeuse  et  aussi  je  suis  à  mal  aise 
«  de  mon  enfant.  Hélas  !  où  sont  ailes  mes  gens  ?  Pour- 
«  quoy  m'ont  ilz  ainsi  lassé  seulle  ?  »  Lors  s'escria  la  royne 
haultement  et  les   femmes    vindrent   qui   luy  dirent: 
«  Hélas  !    dame ,   pourquoy  criez  vous    ainsi  ?  »  et  la 
estoit  une  jeune  pucelle,  mal  enseignée,  qui  luy  compta 
tout  le  fait  comment   l'enfant  estoit  perdu.    Lors  se 
pasma  la  royne  en  son  lit ,  et  quant  elle  fut  revenue , 
elle  s'escria  haultement:  «  Ha!  ha!  monseigneur  Saint- 
ce  Jehan-Baptiste  !  rende  moy  mon  enfant  qui  en  bap- 
cc  tesme  fut  nommé  vostre  nom.  Je  le  vous  laisse  en 
ce  garde.  »  et  depuis  elle  le  vit  en  moult  grant  joye, 
mais  oneques  son  père  ne  le  vit.  Les  dames  pleuroient 
entour  la  royne  moult  tendrement.  Ils  s'avisèrent  que 
l'esclave   mauvaise  avoit    emblé  l'enfant  secrètement, 
mais  ilz  ne  1  eussent  sçeu  où  quérir  et  saiches  que  la 


CONTE  DE  FLANDRES.  15o 

royne  ne  souffrit  nullement  que  les  nourrices  eussent 
pourceaulcun  mal.Etlantostlaroyne  rescripvitauroy  les 
douloureuses  nouvelles  qui  estoient  advenues  de  leur 
enfant;  mais  le  messaigier  trouva  telles  nouvelles  en 
chemin ,  que  il  ne  peut  parler  au  roy. 

(Ronmcni  k  rxrî)  Saint-Cxrqs  fut  pritt0  îftvant  k 
Jaxt  et  fui  mtnt  Kzbtm  k  tfyazkl  ytizonvàtr. 

Or  en  celle  propre  nuyt  que  Jehan  Tristan  fut  emblé, 
estoit  issu  du  chastel  du  Fare  quatre  cens  mille  Sarra- 
zins  qui  estoient  venus  aux  tentes  des  Cristiens  et  bou- 
tèrent le  feu  partout  :  et  par  vive  force  le  roy  fut  prins, 
lié  et  mené  au  chastel  du  Fare  et  fut  livré  au  roy  Ma- 
chidones.  «  Lors ,  dist  Machidones,  enlens  à  moy,  roy 
«  Loys ,  par  la  foy  que  tu  doibs  à  vostre  loy ,  se  tu  me 
a  tenois  ainssi  comme  je  te  tiens,  que  ferois  tu  de 
»  moy?  »  —  Par  ma  foy,  dist  Loys,  se  vous  ne  voul- 
«  liez  croire  en  Dieu,  qui  en  la  croix  fut  pendu,  je  vous 
«  feroies  oster  le  chief  de  dessus  les  espaulles.  »  — 
ce  Certes  ,  dist  Machidonez  ,  ainssi  sera-il  de  toy,  se  tu 
«  neadoures  maintenant nostre  Mahommet.  »  Et  tantost 
fist  apporter  Mahommet  et  n'avoit  si  grand  homme  en 
treze  royaulmes  que  estoit  l'imaige  qui  estoit  de  fin  or; 
et  furent  devant  Tymaige  apportés  trente  cyerges  , 
et  fut  le  palais  pîain  de  tous  coustez  de  Sarrazins  qui 
se  geetèrentà  genoux  devant  l'yuaaige.  Mais  Loys  le  roy 
de  France  demoura  en  estant;  et  quant  les  Sarrazins 
eurent  fine  leur  oroison,  Machidones  appella  le  roy  de 


156  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

France  et  !uy  dist  :  qu'il  relenquist  la  loy  eristienne, 
et  qu'il  adourast  Mahom  et  qu'il  le  feroit  grant  sei- 
gneur et  riche ,  ce  ou  présent  je  te  feray  coupper  la  teste.  » 
—  «  Certainement ,  dist  le  roy  Loys  à  Machidones ,  tu 
ce  peulz  faire  de  ma  chair  toute  ta  volenté;  mais  tu  n'as 
n  nulle  puissance  sur  Famé ,  mais  Jhesu-Crist  seulle- 
«  ment ,  et  qui  en  luy  ne  croit,  il  est  dampné  en  en- 
ce  fer,  et  Dieu  ou  tu  croix ,  je  n'en  donneroie  pas  ung 
«  denier,  se  n'estoit  pour  l'or  qu'il  y  a  entour;  car  il  n'a 
ce  pouvoir  en  plus  que  une  pierre.  » 

Cxrmnuettt  Matyxftonzz  commanda  qnz  Von  comp- 
yast  la  teste  an  tox\  0aitti-£crî)0  tï  jcxrmmjetti  il  fut 
mt0  a  ran&on. 

Tantost  Machidones  commanda  que  l'on  couppast  la 
teste  à  Loys  ,  roy  de  France  :  mais  l'admirai  de  Perce 
appella  le  Soudan  et  luy  dit  :  ce  Sire,  se  le  roy  de  France 
ce  est  occis ,  et  que  poves  vous  gaigner  ?  Les  François 
ce  feront  ung  aultre  roy  à  leur  voîenté  ;  mais  tant  que 
ce  voustiendres  cestuy  enprinson,  vous  les  tiendres  en 
ce  subjection/et  aures  pax  avecques  eulx ,  veullent  ou 
ce  non ,  et  lez  ferez  retourner  en  leurs  pais  et  pour 
ce  cestuy  roy  vous  aures  tant  d'or ,  corne  vous  voul- 
<c  dres  demander.»  —  ce  Admirai ,  dit  le  souldan,  vous 
ce  dictes  bien.  »  Lors  le  souldan  appella  le  roy  Loys 
ce  et  luy  dist  :  ce  Roy  françois ,  veulx  tu  croire  en 
ce  Mahom  ?»  —  ce  Nenny ,   dit  le    bon    roy ,  pour   en 


CONTE  DE  FLANDRES.  157 

ce  estre  ars.  »  —  ce  Par  Mahom  !  dist  le  souldan  , 
«  tu  ez  preudomme  en  ta  loy  5  car  certainement 
«  ainssi  seroit-il  de  moy,  j'aymeroye  mieulx  mourir  et 
ce  finer  de  cest  siècle,  que  je  renoyasse  Mahom  qui  tous 
ce  nous  doibt  saulver.  Mais  se  tu  veulx  faire  ainssi  corne 
ce  je  te  diray,  je  te  lerray  aller  en  vie  et  en  santé.  Tu  as 
ce  des  prisonniers  que  tu  peulx  mieulx  aimer  que  tes 
ce  hommes  ont  prins  ,  tu  les  me  feras  rendre,  et  puis  tu 
ce  en  feras  tantost  oultre  mer  raller  tes  gens ,  et  tu  de- 
ce  mouras  ycy  et  je  te  feray  bien  garder,  et  me  promec- 
ce  tras  que  tu  tiendras  ma  prison  loyalement ,  jusques 
ce  à  ce  que  tu  me  feras  deslivrer  trois  cens  mille  besans 
ce  de  bon  pois ,  de  fin  or ,  et  se  ainssi  le  me  veulx  pro- 
ce  mectre ,  je  te  feray  ta  vie  respiter.  »  —  ce  Sarrazin , 
ce  dist  Loy  s,  il  convient  que  je  te  accorde,  veuille  ou  non  ; 
ce  mais  sur  ce,  il  convient  que  vous  octroiez  à  mes  amis, 
ce  sauf  aller  et  venir.  »  —  ce  Par  Mahon  !  dit  le  souldan, 
ce  je  le  vueil.»  Et  bailla  au  roy  ung  messaigier  et  un  sauf- 
conduit. 

Cxrmmini  h  rxnj  Baint-&#T)&  maxt^a  0*0  baram  d 
0*0  gtm  pxwr  venir  parler  a  lm)  on  ctyaQtzi  tin  Jfate. 

Tantost  le  roy  de  France  rescripvit  et  manda  Robert 
d'Arthois  son  frère ,  le  roy  de  Navarre ,  le  roy  Charles 
de  Cécille ,  le  duc  d'Anjou ,  le  conte  d'Estampes  ,  qui 
estoit  moult  bel  homme ,  qu'ilz  venissent  parler  à  luy  en 
la  ville  du  Fare.  Le  messaigier  alla  en  l'ostdes  Cristiens 


158  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

par  devers  les  princes  dessus  nommés,  et  leur  bailla 
les  lettres  du  roy  et  tantost  vindrent  devers  le  roy  au 
chaste!  du  Fare.  ce  Seigneurs,  dist  le  roy,  je  suis  pri- 
ée sonnier  au  roy  Machidones  et  je  ne  puis  nullement 
«  eschapper,  sans  payer  une  moult  grande  ranson,  et 
a  pource  je  vueii  ouvrer  par  vostre  conseil ,  car  il  me 
«  demande  si  grant  ranson  que  je  ne  sçay  comment  il 
ce  pourra  estre  payer.  Et  premièrement  il  veult  que  tous 
«  les  prisonniers  sarrazins  luy  soyent  rendus ,  et  déli- 
ce vrés  et  que  tous  les  Cristiens  s'en  revoisent  oultre  mer 
ce  par  delà ,  sans  jamais  faire  guerre ,  ne  encombrier  ; 
ce  et  si  veult  avoir  pour  ma  ranson  troys  cens  mille 
ce  besans  d'or ,  ou  qu'il  me  fera  mourir.  »  —  ce  Sire , 
ce  dist  Robert  son  frère ,  de  cela  ne  vous  esmaies  de 
ce  riens ,  car  vostre  royaulme  est  grant  et  riche ,  et  y  a 
ce  maintz  grans  riches  hommes  et  maintzgrosmarchans 
ce  et  maintz  riches  bourgois  et  maintes  riches  bougoises. 
ce  Nous  leur  ferons  ouvrir  leurs  trésors  et  tantost  vostre 
ce  ranson  sera  payé.  »  —  ce  Frère,  se  dist  îe  roy  Saint- 
ce  Loys ,  jà  Dieu  ne  vueille  que  nous  fassons  nos  hom- 
cc  mes  tailler  par  ceste  manière  :  je  aymeroie  myeulx 
ce  mourir  en  ceste  prinson.  Vous  pourres  mieulx  finer 
ce  et  exploicter  de  ma  ranson.  Il  y  a  enl'esglise  de  Saint- 
ce  Dénis  en  France  ung  crucifix  qui  est  tout  fait  et  forgé 
ce  de  fin  or ,  que  mes  antécesseurs  ont  fait  faire  pour 
ce  le  parement  de  i'esgîise.  Vous  prend res  d'icelluy 
e  crucifix ,  s'il  en  est  mestier  ;  et  aussi  ,  mes  très  bons 
c  amys,  vous  voiez  bien  mon  très-grant  désir  et  aussi 


CONTE  DE  FLANDRES.  159 

ce  toute  mon  espérance  est  en  vous.  Je  vous  prie  que 
«  vous  et  vos  gens  vous  enralles  oultre  mer,  et  emmenez 
«  Jehanne  ma  femme,  et  vous  requier  que  vous  en 
«  penses  très-bien;  et  se  elle  est  achouchée  de  son 
ce  enfant ,  que  il  me  soit  bien  gardé.  »  Les  barons  luy 
promidrent  que  ainssi  le  feroient  :  mais  de  l'enfant  ilz 
ne  luy  en  dirent  aulcunes  nouvelles  et  prindrent  congié 
du  roy  doulens  et  moult  courou  ces. 

Ccrmmmt  h&  fxïact*  t\  stx$xitux&  partir  eut  fra 
Jaxt  et  to  'Bamitîc  tï  xammèxtut  la  notjnt  m  Jranct. 

Les  François  firent  adouber  leurz  nef  et  s'en  retour- 
nèrent en  Damiete  où  la  noble  royne  estoit  moult  do- 
lente. Robert  d'Artois  vint  devers  elle ,  et  luy  conta  tout 
l'affaire  du  roy  et  firent  tantost  appareiller  leurs  na- 
vières  et  se  mirent  en  mer  etvindrent  au  plaisir  de  Dieu 
au  port  de  Marseille,  et  s'en  retourna  chascun  en  son 
pais.  Et  la  royne  de  France  fut  moult  noblement  ame- 
née à  Paris  par  le  conte  d'Arthois,  et  du  roy  de  Cécille, 
et  du  duc  d'Anjou  et  du  conte  d'Estampes.  Et  adonc- 
ques  quant  la  royne  et  les  seigneurs  dessus  nommés 
furent  venus  à  Paris ,  les  trésors  du  roy  furent  ouvers 
pour  la  ranson  et  aussi  tous  les  princes  y  habendonnè- 
rent  tous  leurs  trésors  :  mais  tout  ne  peult  pas  souffire. 
Adoncques  mandèrent  l'abbé  de  Saint-Denis  et  luy  clist 
Charles  de  Cécille  :  «  Vous  aves  en  vostre  esgîise  de 
ce  Saint-Denis  ung  crucifix  d'or  qui  piescà  fust  fait  par  les 


160  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

«  seigneurs  de  France  et  vous  sçaves  bien  que  le  roy  a 
«  grant  niestier  de  ayde,  et  pource,  il  couvient  que 
«  iceîluy  crucifix  soit  employé  à  la  ranson  du  roy ,  et 
«  il  vous  sera  bien  restauré.  »  Lors  respondit  l'abbé  : 
ce  Seigneurs ,  prenes  tou  t  à  voustre  plaisir .  »  Tantost  fut  le 
crucifix  apporté  à  Paris  et  luy  fut  osté  l'ung  des  bras  par 
le  maistre  monnoyeur  et  le  forga  en  besans  d'or  ;  mais 
par  la  grâce  de  Dieu  ,  il  foisonna  tant  que  toute  la  ran- 
son en  fut  poyé  et  acquitée ,  et  si  en  demoura  tant,  que 
le  maistre  monnoyeur  en  fut  payé  de  sa  paine  et  cincq 
cens  livres  vaillant,  dont  l'on  fist  refaire  ung  aultre 
bras  au  devant  dist  crucifix ,  et  puis  furent  envoyés  en 
Damiete  les  troys  cens  mille  besans  d'or  pour  la  ranson 
du  roy. 

(Comment  k  rxrî)  fut  freslturjé  to  primant! t  la  maw 
to  &atta}xm  tï  %hu  tttontna  tu  Jt&utt. 

Quant  le  souldan  Macbidones  eut  repçeu  les  trois 
cens  mille  besans  d'or ,  il  tint  bien  ses  convenances  et 
envoia  et  délivra  de  prison  le  roy  Saint-Loys.  Quant  il 
fut  venu  en  France,  il  fut  moult  festoyé  et  ne  peult 
oneques  celer  la  royne  comme  son  filz  avoit  esté  embîé  : 
mais  le  roy  loua  Dieu  de  ses  fortunez ,  et  en  iceîle  année 
qu'il  fut  retourné ,  la  royne  eut  filz  qui  fut  nommé 
Phelippe  et  gouverna  moult  longuement  le  royaulme 
de  France  et  se  maria  à  la  seur  du  roy  d'Aragon.  En  ce 
temps  Jehan  Tristan  estoit  nourri  avecques  les  Babilo- 


CONTE  DE  FLANDRES.  161 

niciens  en  Fostel  du  souldan  Saladin  qui  moult  forment 
l'aymoitetlefaisoithaultement  nourrir.  L'enfant  devint 
bel  et  creut  et  amenda;  et  ains  qu'il eust  dix  ans ,  il  fut 
moult  bien  endoctriné  et  seavoit  asses  des  jeux  d*3 
tables  et  des  eschatz,  et  chevauchoit  jà  chevaulx  et 
palefrois  :  et  estoit  bien  prisé  et  doubté  de  toutes  gens. 
Le  souldan  faisoit  accroire  que  sa  femme  l'avoit  porté  et 
aussi  sa  femme  le  nommoit  pour  son  enfant. 

Comment  \t  Saint  f^r*  tmoya  la  txowit  tu 
Jtancc1  par  qnoy  anzzi  &e  cxoiza  Ir  rm)  Saint  Cxnjg 
tt  ylmuut&  anttzz  8ci$nznr&  et  barons  ïïn  toi)auimt 
tft  Srantt. 

En  ce  temps  fut  le  roy  Saint  Loys  avecques  sa  femme 
à  Paris ,  qui  eurent  ung  beau  filz  qui  fut  nommé  Phe- 
lippe ,  qui  fut  saige  et  aussi  courtois  :  et  fut  marié  à 
Perrète  d'Aragon,  en  la  quelle  il  engendra  deux  filz  et 
fut  Pheïippe-îe-Bel  et  aussi  bien  Charles  de  Vallois,  qui 
puis  eurent  moult  d'ennemis  en  Flandres.  Et  aussi  en 
icelluy  temps  envoya  le  Saint  Père  de  Romme  la  croisée 
pour  exaulcer  la  foy  de  Dieu.  Et  adoneques  se  croisa 
le  devant  dit  roy  Saint  Loys  et  aussi  Robert  d'Arthoys 
son  frère ,  le  conte  de  Saint-Pol ,  le  conte  de  Flandres 
et  le  sire  de  Chastillon  en  Barroys ,  et  plus  de  mille 
aultres  chevaliers  pour  exaulcer  la  foy  de  Jhésu-Crist. 
Le  bon  Saint  Loys  entreprint  le  voyaige  de  Thimes  sur 
les  mescréans  et  laissa  sa  femme  et  Philippe  son  filz 

21 


162  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

pour  gouverner  le  royaulme  de  France  et  partit  le  roy 
et  s'en  alla  en  Thimes ,  bien  à  quarante  mille  hommes 
et  boutèrent  partout  feu  et  flambe  :  mais  les  Sarrazins 
r  voient  ouy  parler  de  la  croisée  et  pource  s'assemblè- 
rent pour  aller  contre  les  Cristiens ,  et  avoient  ung  roy 
qui  se  nommoit  Marnas  et  demouroit  en  la  cité  de 
Jacque  que  le  roy  assiéga. 

Cxrmmjent  h  to\)  sarrajtu  vint  combatif t  \m  Cri*- 
titm. 

Il  advint  que  le  Sarrazin  yssit  de  la  cité  et  cincq  cens 
Sarrazins  et  se  combatit  moult  fièrement  aux  Cristiens, 
tellement  que  les  Sarrazins  furent  desconfiz.et  il  en  eut 
bien  de  mors  deux  cens  et  plus ,  et  le  demourant  se 
retrahit  en  la  ville  et  laissèrent  les  portes  ouvertes  pour 
attraire  les  Cristiens  malicieusement  :  et  le  conte  d'Ar- 
thois  poursuivoit  les  Sarrazins  et  trouva  la  porte  ou- 
verte et  se  bouta  dedens,  luy  et  cincq  cens  Cristiens  et 
plusieurs  autres  bon  François.  Et  quant  les  Sarrazins 
virent  qu'il  en  avoit  asses  dedens,  il  laissèrent  aval  1er 
la  porte  coullisse.  Ainssi  furent  les  Cristiens  enclos  qui 
n'eurent  de  mort  oncques  garant ,  car  ilz  moururent 
tous  à  paine  et  à  douleur,  qui  n'estoient  point  les  pires 
François,  mais  les  meilleurs.  Et  là  mourut  Robert  d'Ar- 
thois ,  frère  au  roy,  Hue  de  Saint-Pol,  et  Henri  de  Chas- 
tillon ,  et  cinq  cens  barons  qui  estoient  moult  grans 
seigneurs  :  tous  les  desarmèrent  et  les  mirent  tous  nus, 


CONTE  DE  FL4NDRES. 


163 


et  pour  faire  aux  Cristiens  plus  de  desplaisir,  ilz  ruèrent 
les  corps  aux  fossés  de  la  ville.  Et  quant  le  roy  Saint- 


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Loys  vit  le  grant  oultraige  que  les  Sarrazins  faisoient,  il 
en  eut  tel  dueil  qu'il  en  perdit  sa  vigueur  et  cheut  en 
tres-grant  maladie.  Et  luy  prièrent  ses  gens  qu'il  se  voul- 
sist  meetre  au  retour  :  mais  il  jura  Dieu  que  jamais 
d'ilec  ne  se  déparliroit ,  tant  qu'il  eust  vangence  des 
Cristiens.  Mais  Saint-Loys  cheut  en  telle  maladie  qu'il 
mourut.  Ainsi  fut  mort  le  bon  roy  Saint-Loys  enTliimes 
et  s'enpartirent  ses  gens  et  emportèrent  le  corps  du  roy 
au  pais  de  France  en  v  moys  et  demy.  Et  fut  le  roy 
enterré  à  Saint-Denis  en  France,  et  puis  on  coronna  roy 
son  filz  celluy  qui  avoit  espousé  la  seur  au  roy  d'Ara- 
gon, qui  de  luy  eut  deux  filz,  se  fut  Phelippe-îe-Bel 
et  Charles  de  Valloys.  En  ce  temps  fut  nourry  Jehan 


164 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


Tristan  en  Babillonne ,  lequel  esloit  son  frère ,  car  le 
souldan  l'aymoit  moult  forment  pour  la  bonté  et  grant 
beaulté  de  luy,  et  pour  son  gracieulx  contenement  ;  et 
le  tenoit  pour  son  filz  ;  et  aussi  cuidoit  Jehan  Tristan 
qu'il  fust  fils  au  souldan  et  aussi  le  cuidoient  les  Sarra- 
zins  qui  en  estoient  plus  grandement  hardiz. 

(flammcnt  2zl)au  ©risian  qui  yaur  Ixrrs  huait  la 
ixrt)  yaymWi  izquzi  fkt  Ktzxobz  %z  Vzzclavz  zu  Bîa- 
vcàtlt  jet  ïzQtùuixl  £abiga:u;Jtt. 


Il  advint  que  en  ce  temps  il  se  esmeut  guerre  entre 
Labigault  de  Damas  et  le  souldan,  et  s'en  vint  Labigault 
chevauchant  vers  le  souldan  à  xl  mille  hommes  qui 
destruirent  la  terre  du  souldan ,  dont  le  souldan  estoit 
corroucé   durement.   Adonc  luy   dist  Jehan   Tristan: 


CONTE  DE  FLANDRES.  165 

«  Monseigneur  mon  père,  ne  vous  esbaisses  point:  si 
«  vous  rne  voules  bailler  de  vos  gens ,  je  yray  combatre 
«  Labigault  et  le  vous  rendray  ou  mort  ou  prins.  »  — 
«  Beau  filz ,  je  le  vous  accorde  et  se  vous  le  faictes , 
ce  vous  aures  à  tousjours  l'amour  de  moy.  »  Lors  luy 
bailla  xl.  mille  homme  et  alla  sur  Labigault  et  le  vain- 
quit en  champt ,  et  print  Jehan  Tristan  Labigault ,  et  le 
rendit  au  souldan  ;  et  acquist  telle  grâce  qu'il  fut  moult 
aymé  du  souldan ,  et  de  sa  gent.  ce  Père ,  se  dist  Jehan 
ce  Tristan ,  je  vous  doy  bien  servir ,  quant  je  suis  vostre 
ce  filz  ;  et  si  ay  vingt  ans  de  âge  et  pource  ung  homme 
ce  en  sa  jeunesse  se  doibt  monstrer  en  pais ,  et  pource 
ce  je  le  vous  di ,  beau  père ,  que  vous  soies  à  repos  en 
ce  vostre  pais,  et  ne  sont  de  vous  nullement  requis. 
ce  Plaise  vouz  à  moy  donner  de  vostre  gent,  et  je  iray 
ce  conquerre  le  royaulme  de  France  ;  car  je  en  vueil 
ce  estre  roy  et  ne  fineray  jamais ,  tant  que  j'en  soye 
ce  saisy.  »  —  ce  ParMahon!  dist  le  souldan,  vous  estes 
ce  preux ,  beau  filz ,  je  vous  livre  cent  mille  hommes 
ce  à  tout  vostre  plaisir.  »  Et  tantost  fut  leur  herre 
aprestée  et  se  mirent  en  mer.  Au  xxx.  jour  il  arrivè- 
rent au  port  de  Brandes ,  et  illec  descendirent  à  terre 
et  ardirent  tout  le  pais ,  et  ardirent  esglises  et  crucifix , 
et  tuèrent  hommes ,  femmes  et  enfans ,  car  Jehan  Tristan 
n'avoit  de  riens  pitié  :  car  en  despit  de  Dieu  et  de  la 
loy  cristienne,  il  en  fist  morir  plus  de  dix  mille  en 
grant  destresse.  Mais  il  ne  sçavoit  pas  de  quel  père  il 
estoit  engendré,   car  se  il  eut  esté  bien  informé,  il 


166  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

n'eust  pas  ainssi  destruit  les  Cristiens.  Les  Cristiens  qui 
peurent  eschaper  s'en  fuyrent  à  Naples  devers  Charles 
de  Cécille ,  frère  du  roy  Saint  Loys ,  et  estoit  Jehan 
Tristan  son  nepveu. 

Cammjeîti  h  Saint  $ètt  ïït  Exrmmje  manùa  &t% 
$zm  to  tonïtz  par*  pxwr  aller  cmtrt  ït%  0arrajW0, 

Lors  dist  Charles  de  Cécille  que  au  plaisir  de  Dieu 
il  en  penseroit  5  et  print  deux  messaigiers  dont  il  en- 
voya Fung  devers  le  Pape  à  Romme  et  laultre  qué- 
rir ses  gens  et  souldoyers  par  tous  pais.  Tantost  le 
Pape  fist  faires  bulles  et  manda  secours  par  tous 
les  Cristiens  et  manda  Tousquens  et  Lombars , 
archevesques,  avecques,  abbez,  prélas,  chainoines,  pres- 
tres  et  clercs  coronnés  et  chascun  venistà  Romme  pour 
secourir  la  cristienté.  Lors  vindrent  Cristiens  de  toutes 
pars.  Lors  se  partit  le  Pape  de  Romme  et  tous  les  car- 
dinaulx.  L'estendars  de  Saint-Pierre  de  Romme  fist  le 
Pape  dressier  et  prindrent  le  chemin  droit  à  Naples.  Et 
Charles  de  Cécille  alla  en  rencontre  du  Pape  ,  et  le  fes- 
toya moult  grandement  en  son  palais, et  puis  ordonnèrent 
leur  ost  à  aller  vers  Calabre,  et  s'en  allèrent  loger  près  de 
l'ost  des  Sarrazins,  et  fist  le  Pape  dresser  ung  eschaffautet 
prescha  aux  Cristiens  la  loy  de  Jhesu-Crist  et  leur  donna 
absolution.  Et  puis  s'en  allèrent  les  Cristiens  armer  et 
adouber  et  se  mirent  en  six  batailles,  et  en  chascune  ba- 
taille eut  dix  mille  hommes  et  les  Sarrazins  estoient  bien 
deux  cens  mille,  et  fut  là  bataille  moult  durement  com- 


CONTE  DE  FLANDRES.  167 

mencée.  Et  Jehan  Tristan  crioit  moult  haultement  : 
«  Jhernsalem  »  et  disoit  en  son  cry.  «  Frères  payeus, 
«  deffendes  vous  et  pourtant  vous  aures  m'amour,  et  si 
«je  puis  avoir  l'onneur  de  ceste  bataille ,  je  m'en  iray 
«  tantost  faire  coronner  à  Romme  et  m'en  iray  en 
«  France  et  vous  donneray  chasteaulx  et  cité.  »  Et 
es  toit  fort  desmeuré  envers  les  Cristiens.  Adoncques  le 
roy  de  Cécille,  quant  il  apperceut  Jehan  Tristan,  il  se 
dressa  vers  luy  et  le  cuida  férir.  Mais  Jehan  Tristan 
gauchit,  que  Charles  de  Cécille  ne  le  peult  oncques  tou- 
cher, mais  toutes  fois  à  celle  entreprinse  Charles  de 
Cécille  mist  maintz  hommes  à  mort  et  à  douleur.  Mais 
quant  Jehan  Tristan  vit  la  grande  entreprinse ,  que 
Charles  de  Cécille  mist  maintz  Sarrazin  à  mort,  il  se 
dressa  vers  luy  et  par  moult  grant  talantluy  dist  :  a  Faulx 
«  roy  de  Cécille ,  tournez  vous  vers  moy  :  car  je  vous 
«  deffens  Puille ,  Calabre,  Constance ,  Rornmenie  :  car 
«  se  je  puis,  je  les  conquerray  et  n'en  tiendres  jamais 
«  plain  pié ,  et  seray  à  Paris  roy  coronné  de  France , 
«  car  Salladin  mon  père  qui  m'a  donné  le  royaulme , 
«  m'a  cy  envoyé.  »  Et  quant  Charles  de  Cécille  l'enten- 
dit, il  luy  respondit  par  moult  grant  mal  talent  :  «  Par 
«  Dieu  !  faulx  Sarrazin  ,  vous  ne  viendres  jà  à  tant 
«  que  du  royaulme  de  France  vous  ayes  la  seigneurie  : 
«  et  est  trop  grant  orgueil  à  vous  de  vous  en  vanter 
a  car  pour  si  petit  de  gens  que  vous  aves  amenés,  vous 
«  ne  le  pourries  conquérir  :  car  Jhesu-Crist  l'a  en  sa  garde 
«  et  le  va  deffendant  et  pour  ce  il  ne  doibt  avoir  doubte 


168  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

«  de  nul  homme  vivant.  »  Et  dist  garde  toy  de  moy , 
Sarrazin.  «  Et  tantost  s'entrecoururent  sus ,  mais  ils  ne 
sçavoient  pas  qu'ilz  fussent  si  près  de  lignage  l'ung  de 
l'auître.  Mais  ilz  férirent  de  grans  coups  l'ung  sur 
l'aultre ,  sans  qu'ilz  s'antreprinssent  à  mal  faire  ;  et  lors 
le  roy  Charles  appelîa  Tristan  et  luy  dist  :  ce  Sarrazin  , 
«  tu  es  moult  fort,  »  —  «  Et  par  Mahom  !  dist  Tristan, 
«  aussi  es  tu ,  et  me  semble  que  tu  soies  roy  coronné 
«  et  pource ,  se  tu  as  tant  de  hardiement  en  toy  que  tu 
«  oses  entreprandre  bataille  seul  à  seul  encontre  moy , 
«  je  le  te  accorderay ,  par  tel  convenant  que  qui  sera 
«  vaincu ,  perdra  tous  ses  honneurs  et  seigneuries  et 
«  s'en  iront  ses  geus,  dont  ilz  sont  venus.  »  —  «  Par 
«  ma  foy  !  dist  Charles  de  Cécille ,  et  je  le  octroyé  et 
«  soit  à  tant  laissée  la  bataille  d'une  partie  et  d'aultre  , 
«  et  soient  donnés  tresves  tantost  entre  vous,  tant 
a  comme  il  te  plaira  :  car  je  ne  viz  oneques  Sarrazin 
«  parler  si  villainement.  »  Et  tantost  firent  retraire 
leurs  pens  d'une  partie  et  d'aultre  et  furent  donnéez 
les  tresves  de  chascune  partie  lendemain  tout  le  jour , 
et  fist  crier  Jehan  Tristan  par  son  ost  qu'il  se  vouloit 
combatre  au  roy  de  Cécille  seul  à  seul,  et  qu'il  n'y 
eust  si  hardy  qui  rompist  les  tresves  :  et  s'il  estoit 
vaincu ,  que  chascun  reprint  son  navière  et  s'en  allast 
en  son  pais  :  lesquelz  luy  accordèrent  et  luy  dirent 
que  jà  la  cristienté  ne  durer  oit  contre  luy.  Et  tantost 
Charles  de  Cécille  s'en  alla  devers  le  Saint-Père  et  luy 
compta  tout  le  fait  de  la  bataille  ;  lequel  en  eut  grant 


CONTE  DE  FLANDRES.  169 

joye  et  se  revestit  et  chanta  messe  devant  luy  et  Fab- 
soult  de  paine  et  decoulpe.  Et  après  le  roy  de  Cécille  s'en 
alla  contre   Jehan  Tristan  qui  vint  moult  noblement 
contre  luy.   Et  tantost  Charles  de  Cécille  cria  haulte- 
ment  :  ce  Sarrazin ,  je  vous  deffie  de   Dieu ,  qui  en  la 
croix  fust  pendu.  »  —  «  Et  je  croy,  dist  Jehan  Tristan, 
«  des  quatre  Dieux  esqueîz  je  croy ,  c'est  Mahon ,  Ta- 
ct vargant,  Jupin  et  Appolin.  »  Lors  s'entreférirent  de 
coups  et  tindrent  la  bataille  moult  longuement  ensem- 
ble :  mais  par  la  grâce  de  Dieu ,  ilz  ne  blessèrent  l'un  g 
l'aultre ,  et  aussi  il  n'apparut  à  leurs  armes ,  n'en  plus 
que  s'il  n'eussent  oneques  couru  sus.  Jehan  Tristan,  qui 
eut  moult  de  hardiement,  s'en  retourna  en  sus  du  roy 
Charles  de  Cécille  et  luy  dist  :  ce  Cristien,  je  croy  que  tu 
ce  ouvres  envers  moy  par  au  leun  enchantement ,  car  je  ne 
ce  te  puis  nullement  grever.  » — ce  Sarrazin,  dist  Charles , 
ce  tu  as  fol  entendement  :  oneques  je  ne  fus  enchanteur , 
ce  ne  moy ,  ne  mes  parens  ;  mais  je  m'esmerveille  gran- 
ce  dément  de  toy ,  pource  que  je  ne  te  puis  empirer, 
ce  ne  grever  :  mais  pourtant  tu  ne  me  trouveras  pas 
ce  récrant  envers  toy ,  car  j'ay  droit  et  tu  as  tort.  »  — 
ce  Par  Mahom  !  dist  Jehan  Tristan ,  je  vous  feray  mou- 
ce  rir  de  mal  mort.  »   Adoncques  se  prindrent  à  férir 
Fung  sur  l'aultre  moult  horiblement ,  tant  que  à  bien 
peu  le  cueur  ne  leur  failloit  à  tous  deux.  Et  advint  que 
en  icelle  heure  descendit  ung  oraige  sur  eulx ,  en  ma- 
nière de  feu ,  tellement  que  tous  deux  cheurent  à  terre , 
comme  esperdus.  Et  en  ceste  oraige  avoit  ung  ange  qui 


170  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

parloit  à  euîx  moult  doulcement  et  leur  dist  qu'ilz  ces- 
sassent celle  guerre ,  et  qu'il  leur  commandoit  de  par 
Dieu  et  de  par  la  Vierge  Marie  qu'ilz  fussent  bons  amys 
ensemble ,  et  que  ilz  estoient  tous  deux  parens  et  amys 
de  chair ,  et  que  Charles  de  Cécille  estoit  oncle  de  Jehan 
Tristan,  qui  fut  fiîz  de  Saint-Loys  de  France  qui  mourut 
en  Thimes ,  et  fut  icelluy  Tristan  emblé  à  sa  femme  en 
la  ville  de  Damiète  d'une  esclave  et  fut  porté  au  souldan 
de  Babillonne  qui  le  tenoit  pour  son  filz  et  a  longuement 
reïenqui  Dieu  et  sa  loy ,  pource  qu'il  n'en  avoit  point 
congnoissance ,  et  que  les  Sarrazins  l'avoyent  introduit 
à  la  loy  Mahommet  :  mais  dores  en  avant  il  croyra  en  la 
loy  de  Jhesu-Crist.  Et  à  tant  s'en  partit  l'ange.  Et  quant 
ilz  furent  relevés  par  la  grâce  de  Dieu ,  ilz  eurent  con- 
gnoissance l'ung  de  l'aultre  et  s'entrefirent  moult  grant 
joye  et  rendirent  grâces  à  Dieu  et  se  mirent  par  accort 
en  l'ost  des  Cristiens.  Et  alla  le  Pape  à  l'encontre  de  ïuy 
et  demanda  à  Charles  de  Cécille  qui  estoit  ce  Sarrazin 
qu'il  amenoit  avecques  luy,  et  Charles  de  Cécille  luy 
respondit:  «  Tres-Saint  Père ,  c'est  Jehan  Tristan  ,  fiîz 
«  du  roy  Saint-Loys ,  lequel  fut  emblé  à  sa  mère  en 
«  Damiète ,  ainssi  comme  par  l'ange  de  paradis  il  nous 
«  a  esté  révélé.  »  —  «  Beau  filz,  dist  le  Saint  Père, 
«  Dieu  en  soit  adouré.  »  —  «  Oncle,  dist  Jehan  Tristan, 
«  plaise  vous  à  moy  montrer  celluy  que  vous  appelles 
«  le  Sains-Père.  » — «Beau  nepveu  ,  dist  le  roy  Charles, 
«  il  doibt   estre  honoré    de    tout    les    Cristiens:   car 
a  Dieu  de  paradis  luy  a  donné  tel  povoir ,  qui  nous 


CONTE  DE  FLANDRES.  171 

«  peult  absouldre  de  tous  noz  péchiez  ,  et  est  de  par 
ce  Dieu  ordonné  Pape  de  Romme.  »  Et  tantost  Jehan 
Tristan  luy  cheut  es  pies ,  et  luy  requist  pardon  de  ce 
que  si  longuement  il  avoit  vers  Dieu  meffait.  ce  Beau 
ce  fîlz ,  dist  le  Pape,  du  povoir  et  de  l'auctorité  de  Dieu, 
ce  je  le  vous  pardonne.  »  Et  le  seigna  et  confirma  de 
nouvel,  pource  qu'il  avoit  esté  baptisé  et  lavé  en  Da- 
miète ,  et  là  fut  des  barons  grant  joye  démenée. 

Cxrmnutti  2t\)m  Srtstatt  înt  amtxti  tn  Sxanu  t\ 
comment  ctyazcnn  tftu  tourna  tn  teuTZ  contrée. 

Et  quant  les  Sarrazins  sçeurent  que  Jehan  Tristan 
c'estoit  accordé  aux  Cristiens ,  et  qu'il  estoit  Cristienne, 
ilz  s'en  retournèrent  en  leurs  contrées  moult  dolens. 
Et  le  Pape  et  ses  gens  s'en  retournèrent  à  Romme ,  et 
Charles  de  Cécille  et  Jehan  Tristan  s'en  allèrent  à  Na- 
ples ,  où  ilz  séjournèrent  douze  jours  pour  eulx reposer. 
Et  puis  Charles  de  Cécille  avecques  grant  quantité  de 
gens  s'en  alla  en  France  et  mena  avecques  luy  Jehan 
Tristan  et  allèrent  devers  le  roy  à  Paris  en  plain  palais, 
où  estoient  les  douze  pers  de  France  pour  vray  juge- 
ment. Et  quant  le  roy  Phelippe  apperçeut  son  oncle , 
il  se  leva  contre  lui ,  et  le  salua  moult  doulcement  et  le 
fist  aseoir  de  cousté  luy  et  puis  luy  demanda  de  tout 
son  affaire  qu'il  avoit  eut  encontre  les  Sarrazins.  Et 
Charles  luy  compta  commment  il  estoit  allé  et  fist  seoir 
Tristan  de  cousté  luy  et  dist  au  roy  de  France  :  ce  Sire , 
ce  roy  et  nepveu ,  mon  pais  et  mes  villes  ont  esté  laide- 


11%  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

ce  ment  destruites  et  mes  hommes  tués  :  car  les  Sarrazins 

((  estoient  arrivés  sus  ma  terre,  et  les  conduisoitcestuy 

«  homme  et  ne  fut  oncques  né  de  mère  plus  preux  de 

«  luy  :  mais  la  mercy  Dieu  !   par  la  voix  d'un  ange , 

«  nous  nous  sommes  accordés  luy  et  moy ,  et  compta 

<c  l'ange  par  le  vouloir  de  Dieu  ,  comme  c'estoit  Jehan 

«  Tristan  qui  fut  né  en  Damiète  et  fut  emblé  par  une 

«  esclave  et  porté  au  souîdan  et  le  nourit  moult  doulce- 

«  ment  et  le  tenoit  estre  son  enfant ,  et  aussi  faisoit  s.a 

«  femme  :  et  luy  avoit  baillé  et  deslivré  ses  gens,  pour 

«  venir  conquérir  France  et  vouloit  estre  roy  coronné  : 

«  et  il  n'a  voit  mye  tort,  car  il  est  vostre  frère  aisné  et 

«  croit  fermement  en  Dieu;  sien  faictes  à  vostre  votante.» 

Et  quant  le  roy  l'entendit,  ilz  en  rendit  grâce  à  Dieu  que 

«  son  frère  estoit  ainssi  retourné.  «  Et  vueil  qu'il  ait  le 

a  royaulme  de  France,  car  il  est  mon  frère  aisné,  et 

«  l'ayme  mieulx  que  je  ne  ferois  quatre  royaulmes.  » 

Adonc  la  royne  et  les  barons  qui  là  estoient  furent  esle- 

vés  contre  Tristan  et  dist  la  royne  à  Charles  de  Cécille  : 

«  Voulez  vous  que  mon  filz  Pheîippe  soit  ainsi  desposé 

«  du  royaulme?  —  «  Par  Dieu  !  dist  Charles  de  Cécille, 

«  ma  dame,  je  suis  bien  informé  de  Dieu.  »  Et  compta 

à  la  royne  tout  ce  que  l'ange  luy  avoit  dist.  «Certes, 

«  dit  la  royne ,  je  vous  en  croy  asses,  non  pourtant  mon 

«  cueur  ne  sera  jà  assuré  ,  se  il  n'est  aultrement  par 

«  moy  congneu  et  advisé.  »  —  «  Dame  ,  dist  Charles 

«  de  Cécille ,  faictes  en  vostre  plaisir,  car  tousjours  aux 

ce  femmes  il  fault  faire  leur  volenlé.  »  Lors  la  royne 


CONTE  DE  FLANDRES.  173 

appela  Jehan  Tristan  et  luy  dist  :  «  Se  vous  estes  mon 
«  fîlz ,  je  le  congnoistray  bien,  car  Jehan  le  mien  nlz 
«  apporta  une  croix  vermeille  sur  la  destre  espaulle.  » 
— «  Par  ma  foy  !  dit  Jehan  Tristan ,  j'ay  encore  la  croix 
«  et  la  poves  bien  veoir  elèrement.  n  Et  se  despoilla 
tout  nu  devant  la  royne  et  devant  tous  les  barons  et 
monstra  la  croix ,  laquelle  estoit  plus  noire  que  char- 
bon et  en  plusieurs  lieulx  vermeille  ,  ainssi  comme  s'il 
eust  eu  doux  boutez  parmy.  Et  quant  la  royne  vit  la 
croix ,  le  cueur  luy  mua  et  loua  Dieu  moult  doulce- 
ment  et  tendit  les  mains  vers  le  ciel  et  dist  que  vraye- 
ment  c'estoit  son  filz  Tristan ,  qui  luy  avoit  esté  emblé 
en  Damiète.  Lors  fust  Jehan  Tristan  moult  honoré  et  le 
festoia  moult  noblement  son  frère  le  roy  de  France,  et  luy 
dist.  «Par  Dieu  !  jà  par  moy  ne  vous  sera  retenu  le  royaul- 
«  me  de  France , car  il  es t  vostre , et  Dieu  et  rason  le  veult .  » 

Cxrmmott  3tl)an  ®ristan  xtiiwa  la  cor  ont  tt  aussi 
\t  royaulmt  fre  JFxancz. 

Jehan  Tristan  respondit  doulcement  au  roy  Phelippe 
son  frère  :  ce  Par  Dieu  !  dist  il ,  je  n'en  feray  riens ,  s'il 
«  n'est  jugié  par  les  douze  pers  de  France.  »  Lesquelz 
furent  tantost  assemblez  pour  icelle  cause,  et  jurèrent  tous 
une  voix  que  le  droit  appartenoit  assez  elèrement ,  que 
Jehan  Tristan  eut  le  royaulme  et  qu'il  estoit  l'aisné 
et  que  nul  ne  luy  povoit  tollir  par  loyal  jugement. 
«  Seigneurz  ,  dist  Tristan  ,  je  m'y  accorde,  et  le  juge- 
ce  ment  est  bon  qui  l'entent  raisonnablement  :  et  pour- 


174 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


ce  tant  j'ay  perdu  estre  roy  de  France,  car  vrayement 
«  je  suis  le  plusjeune  ,  car  il  n'a  pas  encore  deux  mois 
ce  que  je  ne  congnoissoie  ne  Dieu  ,  ne  sa  loy ,  et  pource 
ce  à  bon  entendement,  je  neestoye  pas  encore,  ne  puis- 
ce  que  je  n'avoye  congnoissance  de  Dieu  :  et  pource , 
ce  par  droite  raison,  mon  frère  est  l'aisnéet  pource  en 
ce  ce  plain  parlement ,  je  luy  quicte  le  royaulme  et  les 
ce  appartenances  :  mais  je  luy  demande  ung  don  à  ce 
ce  commencement ,  c'est  que  il  me  ayde  à  conquérir  le 
ce  royaulme  de  Tarce  et  mectre  hors  les  Sarrazins.  » 

Ccrmitunt  h  xot\  ^\}tlifift  tï  Sti)an^:twtani  olmc- 
qut&  yimuux*  attitré*  yrixtaz,  &tx%nzxtr%  et  bar  an*, 
allèrent  eonqneôter  le  ratjanlme  tft  &ar et. 


Adonc  luy  octroia  le  roy  Phelippe  de  bon  cueur  et 
manda  ses  gens  de  partout  son  royaulme  et  y  vint  Gui , 


CONTE  DE  FLANDRES.  175 

le  conte  de  Flandres  et  Robert  de  Béthune  et  plusieurs 
aultres  contes  et  ducz  du  royauîme ,  tant  qu'il  furent 
quarante  mille  et  partirent  de  Paris  et  prindrent  leur 
chemin  droit  en  Tarce  et  arrivèrent  tantost  sur  les 
payens  de  Tarce.  Mais  une  espie  l'aîla  tantost  dire  à 
Maladius  qui  pour  lors  estoit  roy  de  Tarce ,  le  plus  fier 
que  l'on  peult  trouver.  Et  quant  Maladius  entendit  que 
les  Cristiens  estoient  arrivés  sur  luy  ,  et  qu'ilz  ardoient 
etdestruioient  tout  le  pays ,  il  jura  Mahom  qu'il iroit  sur 
les  Cristiens  ,  et  se  partit  bien  à  quarante  mille  hommes 
et  s'entrerencontrèrent ,  et  y  eut  moult  fière  bataille. 
Helaine  ,  la  fille  Maladius ,  estoit  sur  les  murs  de  la  cité 
et  avoit  ouy  dire  que  pour  l'amour  d'elle  Jehan  Tristan 
estoit  venu  conquerre  le  royauîme  de  Tarce ,  car  elle 
l'avoit  veu  aultresfois ,  quant  il  demoura  avecques  le 
souldan  Saladin  qui  estoit  oncle  de  la  dame ,  qui  créoit 
en  Dieu  fermement  et  aymoit  Tristant  parfaictement  ; 
et  disoit  la  belle  bien  souvent  que  sans  Tristan  elle  ne 
povoit  vivre  bonnement ,  et  s'en  rendit  du  tout  en  Dieu 
en  qui  Tristan  créoit  :  et  Tristan  estoit  en  l'estour  où  il 
se  combatit  durement  et  portoit  proprement  les  armes 
de  France ,  fors  qu'il  y  avoit  en  différance  ung  croissant 
d'argent. 

Cmuttunî  Jjefycuï  Srtsfatr  fut  :priîi0  tï  twupTWonnk, 

Et  se  prouvoit  durement  contre  les  Sarrazins  et 
cryoyt  haultement  :  Mont- Joie  Saint-Dents  !  et  cou- 
vint  par  force  que  les  Sarrazins  fussent  resortis  et  en 


176  LE  LIVRE  DE  BAUDOYW 

demoura  sur  le  chemin  bien  dix  mille  mors.  Et  les 
aultres  s'en  retirèrent  en  la  cité,  et  entra  Tristan  avecques 
les  Sarrazins ,  sans  avoir  nuïz  de  ses  compagnons.  Et 
tantost  les  Sarrazins  levèrent  le  pont  tournis ,  et  Tristan 
demoura  dedens  encloz  et  prins  et  fust  mis  en  chartre 
et  réclama  Dieu  moult  doulcement  :  car  il  sçavoit  bien 
que  les  Sarrazins  luy  feroient  moult  de  despitz.  A  He- 
îaine  la  belle  fut  compté  et  dit  comme  Jehan  Tristan 
avoit  esté  prins,  et  tantost  entra  en  sa  chambre  et 
manda  le  chartrier ,  lequel  estoit  bon  preudons  et  vint 
à  elle  et  luy  dist  dame  Helaine  :  «  monamyi ,  je  croy  que 
«  vous  croyes  en  Jhesu-Crist  et  vous  aves  Tristan  en  garde . 
«  Je  vous  prie  que  vous  faciès  que  je  parie  à  luy  secrète- 
ce  ment.  »  —  «  Dame,  dist  le  chartrier,  jeferay  voulentiers 
«  voustre  commandement.»  Et  amena  Tristan  et  lefestoia 
moult  doulcement  :  et  le  fîst  vestir  de  vestement  plai- 
sans  et  puis  parlèrent  ensemble  comment  ilz  pourroient 
tous  trois  en  icelle  nuyt  yssir  de  la  ville  secrètement , 
et  seroient  la  dame  et  Melior  baptizés,  et  prendroit 
Jehan  Tristan  Helaine  à  femme.  Lors  estoit  le  roy  Mala- 
dius  en  son  palais,  et  dist  à  ses  gens,  «  Nous  avons 
«  Tristan  prisonnier ,  que  Saladin  nourrit  doulcement, 
«  et  il  a  amené  les  François  dedens  Tarce ,  pour  avoir 
a  ma  terre  :  et  pource  ,  je  vueil  que  vous  me  conseille , 
«  se  je  le  feroy  mourir  ,  ou  se  je  le  deslivrera  par  ran- 
«  son.  »  —  «  Sire,  dirent  ses  gens,  vous  disneres ,  et 
«  puis  nous  vous  en  rendrons  responce.  »  Et  ung 
payen ,  qui  de  malle  heure  fut  né ,  entra  au  palais  et 


CONTE  DE  FLANDRES.  177 

avoit  bien  entendu  Tristan  et  dameHelaine.  «  Sire,  dist 
«  il ,  sçaichez  que  Helaine  vostre  fille  et  Tristan  se  sont 
«  accordés  ensemble ,  et  les  a  Melior  enfermés  dedens 
«  une  cbambre  privement ,  et  parlent  moult  fort  du 
a  prophète  qui  fut  en  croix  pendu.  Et  par  Dieu!  Sire, 
a  se  vous  n'y  prenez  garde ,  vous  en  serez  déeeu  ;  car 
«  je  les  ay  bien  ouys  et  escoutés  parler.   »  Mais  à  peu 
que  Maladius  n'en  enraiga  et  entra  dedens  la  chambre 
où  ilz  estoient  enfermés  ,  tenant  Fespée  au  poing.  Et  là 
fut  prins  Tristan  tout  désarmé ,  et  fut  mené  au  palais 
et  puis  dist  Maladius  :  «  Or  escoutés  seigneurs  :  il  est  mal 
«  advisé,  qui  se  fie  en  femme  :  je  le  dis  pour  ma  fille  que 
a  vous  voiez  cy  ,qui  sçait  bien  que  Tristan  est  mon  ennemy 
«  et  que  il  tent  que  je  soye  deshérité  ;  et  si  elle  se  est 
a  donnée  à  luy  ainssi  follement,  comme  vouspovez  veoir 
«  clèrement.  »  Lors  respondit  la  fille  et  dist  au  roy  Mala- 
dius :  «  Sire ,  jà  rien  ne  vous  sera  celle ,  car  je  croy  en 
a  Dieu  qui  en  croix  fut  pendu  :  et  pource ,  Sire ,  pour 
«  vostre  saulvement ,  je  vous  supply  que  vouz  y  vueilles 
«  croire  :  car  se  vouz  estiez  bien  informé  de  la  loy  Jhésu- 
«  Crist,  vous  ne  priseries  la  loy  Mahondeux  deniers;  et 
«  aussi  voicy  Tristan  qui  est  de  moy  aymé,  qui  est  frère 
«  au  grand  roy  des  François  qui  me  prendra  à  femme,  se 
a  vous  y  consentes.  »— -«Folle,  dist  Maladius,  mal  fustes 
a  vous  oneques  née ,  qui  ainssi  voules   diffamer  nostre 
a  loy.  Par  Mahon!  dist  il,  vous  le  eompareres,  ne  jamais 
«n'en  feres  trahison.  »  Tantost  le  roy  fist  faire  deux 

croix  et  fist  forgier  six  doux  pesans  et  agus ,  et   fist 

23 


178  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

armer  cent  hommes ,  où  il  fust  luy  mesmeset  fist  mener 
Tristan ,  Meîior  et  Heîaine  par  dehors  de  la  ville ,  asses 
près  des  fossés ,  sus  une  montée  ,  tant  que  les  Gristiens 
les  veoient  de  leurs  tentes  ;  mais  ilz  ne  sçavoient  à  quoy 
c'estoit  bon ,  et  là  fust  despouillé  Tristan  tout  nu ,  et 
fut  estendu  sur  la  croix  et  furent  durement  cloué  ,  tout 
ainssi  comme  fut  Dieu  au  jour  de  sa  passion.  Jehan 
Tristan  réclamoit  moult  souvent  Dieu  et  fut  levé  en 
croix  contre  hault.  Et  là  se  pasma  et  luy  faillit  le  cueur, 
et  en  telle  manière  fut  Melior  encîoué ,  et  Heîaine  fut 
durement  liée  au  pié  de  la  croix  de  Tristan ,  son  amyn 
qui  souvent  réclamoit  Dieu  et  la  Vierge  Marie  ;  car  elle 
n'avoit  aultre  espérance  que  de  y  mourir. 

Ccrmmjettt  Habirt  fo  &ttfyxmt  qui  u  rouit  iït  iou- 
ratg*  avtcqut&  Qtaulûc  quantité  îxe  gros^  qui  xr0- 
titmt  2t\)an  ©râiaît,  Sjtlaiw  tt  amzi  Mtiwt 
ïrr  la  croix* 

Robert  de  Béthune  qui  venoit  de  fouraige  et  grande 
compaignie  avecques  luy  qui  passoit  asses  près  d'illec 
escouta  la  voix  de  Heîaine  qui  réclamoit  Dieu  et  Nostre- 
Dame.  «  Seigneurs ,  se  dist  Robert ,  j'ay  une  voix  escou- 
«  tée  qui  semble  voix  de  femme  qui  haultement  ré- 
«  clame  la  mère  de  Dieu  ;  et  je  voy  sur  celle  montaigne 
«  gens  d'armes  assemblés;  je  me  doubte  que  ce  ne  soient 
«  payens  qui  aient  prins  aulcuns  de  noz  gens  qu'ilz 
«  font  là  angoisseusement  mourir.  Et  mon  âme  soit 
«  sauvée  !  je  y  vueil  aller  veoir  que  c'est  :  or  baisses  la 


CONTE  DE  FLANDRES.  179 

«  bannière  qu'elle  ne  soit  advisée  ,  et  chevauchons 
«  parmy  ceste  montée ,  et  se  nouspovons  tollir  l'entrée 
«  de  la  porte ,  jamais  nul  n'en  eschappera  sans  avoir 
ce  mal  journée.  »  Mais  tantost  les  Sarrazins  de  la  cité 
advisèrent  les  Cristiens  et  crièrent  haultement  :  «  Noble 
«  roy ,  entres  en  la  ville ,  ou  vous  estes  mort  :  car  nous 
«  voyons  venir  de  Cristiens  une  moult  grande  quan- 
«  tité.  »  et  tantost  les  Sarrazins  se  mirent  en  la  cité  et 
fermèrent  la  porte.  Et  tantost  Robert  de  Béthune,  qui 
estoit  moult  couroucé  de  ce  que  îe  roy  leur  estoit 
ainssi  eschappé,  descendit  à  terre  et  voulut  deslier  He- 
laine  :  mais  elle  îuy  dist  :  «  Premièrement,  pour  Dieu  ! 
u  osté  celle  croix ,  car  Jehan-Tristan  y  a  sa  char  penée  : 
«  et  en  celle  autre  pent  ung  homme  de  bon  renom , 
«  qui  croit  en  Jhésu-Crist  et  en  sa  loy.  »  Et  tantost 
fut  osté  de  la  croix  Jehan-Tristan  et  Melior ,  qui  avoient 
leurs  cueurs  moult  fort  matez  et  affaiblis  :  et  aussi  He- 
laine  desliée  de  la  croix  et  tantost  alla  moult  doulce- 
ment  baiser  Jehan-Tristan  et  furent  emportés  en  l'ost 
des  Cristiens  et  fut  le  roy  de  France  moult  couroucé , 
quand  il  vit  ainsi  son  frère  Jehan-Tristan  tourmenté. 
Non  pourtant  il  loua  Dieu  de  ce  qu'il  estoit  encore  vif. 
Tantost  le  roy  manda  les  mires,  les  meilleurz  qu'on 
peult  trouver,  qui  luy  jurèrent  et  promirent  qu'il  luy 
rendroient  Jehan-Tristan ,  Melior  et  Helaine  sains  et 
guéris  en  brief  temps.  Et  lors  requist  au  roy  Helaine 
baptesme ,  et  tantost  1  evesque  de  Paris  la  baptiza  et  ne 
luy  changa  point  son  nom  ;  et  aussi  fut  Melior  baptizé 


180  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

et  fut  le  roy  parrain  et  Charles  de  Cécille  qui  sus  fons 
les  nomma. 

Ccrmmjettt  3*1)  an  Srtsiatt  tsçûma  la  huit  ifytlaint. 

Et  en  icelle  propre  journée ,  Jehan  Tristan  espoussa 
Heiaine  et  le  roy  fist  Melior  chevalier  et  luy  donna 
grant  terre  ,  et  lendemain  Maladius  yssit  de  la  cité 
avecques  lx.  mille  hommes  et  allèrent  contre  les  Fran- 
çois moult  orguilleusement.  Et  tantost  Phelippe  le  bon 
roy  de  France ,  Charles  de  Cécille  ,  son  oncle ,  Gui  le 
conte  de  Flandres,  Robert  de  Béthune,  le  conte  de 
Saint-Pol,  le  conte  de  Forest  et  les  aultres  François  cou- 
rurent sus  bien  fièrement  aux  Sarrazins  et  tant  que  à 
ceste  entreprinse ,  il  y  eust  plus  de  dix  mille  payens 
mors.  Le  roy  Maladius  fut  moult  couroucé  et  donna  tel 
coup  au  conte  de  Forest  que  il  rua  à  terre  tout  plat 
mort  :  mais  les  Cristiens  se  portèrent  si  bien  et  si  vail- 
lamment, qu'il  couvint  par  force  que  les  Sarrazins  tour- 
nassent en  fuite  ;  et  prinrent  la  ville  les  Cristiens  et 
aussi  firent  des  gens  de  la  ville  tout  à  leur  volenté  et 
aussi  de  leurs  biens.  Et  le  roy  Maladius  s'en  tourna 
fuiant  ,  dont  Phelippe,  le  roy  de  France,  fut  bien  cou- 
roucé et  dist  :  «  Pour  Dieu  !  que  l'on  allast  après ,  et 
tant  que  le  conte  du  Maine  actaignit  Maladius  et  se  re- 
tourna Maladius  contre  luy  et  luy  donna  tel  coup  qui 
le  tua  tout  mort,  et  s'en  commença  à  fuir  de  rechief^ 
et  le  conte  d'Estampes  le  poursuivit  tellement,  qu'il  ap- 
perçeut  Maladius  et  luy  escria  qui  retournast,  ou  si  non 


CONTE  DE  FLANDRES. 


181 


qu'il  le  turoit  en  fuiant.  Lequel Maladius  se  retourna,  et 
férit  tellement  le  noble  conte  d'Estampes  d'une  lance 
qu'il  luy  fit  perdre  la  vie;  et  s'en  retourna  Maladius 
fuiant.  mais  le  roy  de  France  et  ses  gens  le  poursuirent 
toujours  et  tant  que  Guillaume  de  Chastillon  les  passa 
tous  et  actaignit  Maladius  en  une  vallée  et  luy  dist  : 
«  Faulx  payen ,  il  vous  convient  retourner.  »  Et  lors 
retourna  Maladius  et  donna  tel  coup  à  Guillaume ,  que 
il  le  fit  cheoir  de  dessus  son  cheval  et  luy  rompit  ung 
bras  et  s'en  retourna,  fuiant  comme  devant,  pour  la 
doubte  que  il  avait  du  roy  et  jura  Jehan  Tristan  qu'il  le 
poursuiroit  jusques  à  la  mort. 

Cxrmmnït  J*t)atï   fâxiztan   yourmwit  Mlaiaùim 
a  iotcc  Wz&ytrouz ^  tant  qu'il  tut  vaincu* 


Et  trouva  Maladius  à  l'issue  d'ung  bois  et  lui  dist 
«  Sarrazin ,  retournez  le  corps  !  que  Dieu  vous  maul- 


182  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

«  die.  »  Et  tantost  Maîadius  se  retourna,  et  apperçeut 
bien  que  c'estoit  Jehan  Tristan  à  ce  qu'il  portoit  à  ses 
armes  ung  croissant  d'argent ,  et  fut  Maîadius  moult 
esbay,  quant  il  ie  vit  armé  ;  car  il  cuidoit  qu'il  fut  mort  : 
mais  toutes  fois ,  dist-il,  que  il  ne  le  craignoit  riens ,  et 
tira  son  espée  toute  nue  et  actendist  Jehan  Tristan 
moult  orguilleusement,  et  tellement  s'entreférirent  d'es- 
pées ,  qu'il  firent  saillir  feu  des  harnois  :  mais  ilz  ne  se 
peurent  aucunement  blessier.  Adoncques  Jehan  Tris- 
tant  fut  moult  dolent  et  aussi  adressa  tellement  son  es- 
pée, que  il  blessa  le  col  de  Maîadius  et  tantost  se  res- 
saillit  enpiez,  et  aussi  regarda  y  ers  le  bois  et  vit  venir 
les  François  qui  approuchèrent  forment  de  iuy  et  vit 
bien  que  s'ilactendoitle  royPhelippe,  que  ilseroitmort; 
et  appella  moult  doulcement  Jehan  Tristan  et  luy  dist  : 
«  Franc  chevalier,  je  me  rens  à  toy,  par  tel  convenant 
«  que  tu  me  sauveras  la  vie,  et  je  croyeray  en  ta  loy , 
«  car  mieulx  vault  ton  Dieu  que  ne  fait  Mahommet, 
«  quant  il  t'a  garanti  de  la  croix  où  je  t'avoie  fait  mec- 
«  tre;et  tu  auras  ma  fille  et  toutes  mes  terres.  »  — 
«  Par  ma  foy!  dist  Jehan  Tristan,  je  m'i  accorde,  et 
«  vous  promeetz  ma  foy  et  mon  serment  que  je  vous 
«  garantiray  de  mort.  »  Lorz  bailla  Maîadius  son  espée 
à  Jehan  Tristan ,  et  tantost  vint  le  roy  Phelippe  et  ses 
gens  qui  eurent  moult  graut  joye  de  ce  que  Maîadius 
c'estoit  tourné  à  la  loy  cristienne  ;  et  le  firent  monter  sur 
ung  cheval  et  le  menèrent  devers  la  cité  où  il  f  ust  cristienne 
à  moult  grant  joie,  et  ayma  toute  sa  vie  la  loy  de  Jhésu- 


CONTE  DE  FLANDRES.  183 

Crist.  Et  aussi  après  ce  quil  eut  esté  baptisé  ,  il  donna 
à  sa  fille  et  aussi  à  Jehan  Tristan  le  royaulme  de  Tarée. 

Cxrmntjenf  \t  rxrî)  $pi)jeli:p:pje  z1m  retourna  m  Jrancz 
avtcqnt*  0*0  jgjens. 

Et  après  ce  que  le  roy  de  France  s'en  retourna  en 
France  avecques  son  bernaige ,  et  le  conte  Gui  s'en  re- 
tourna en  Flandres  et  Robert  de  Béthune  s'en  alla  à  sa 
femme ,  que  il  espousa,  qui  jadis  fut  fille  au  roy  de  Cé- 
cille;  mais  il  la  trouva  morte,  dont  il  fut  moult  dolent 
et  demoura  ung  beau  filz  qui  avoit  nom  Charlon ,  que 
Robert  de  Béthune  ayma  forment  :  et  tantost  après  se 
maria  à  la  fille  au  duc  de  Bourgoingne,  qui  fut  contesse 
de  Nevers ,  en  laquelle  il  engendra  trois  filz  et  trois  filles 
qu'il  ayma  moult  forment;  mais  en  espécial  il  ayma 
mieulx  son  filz  Charlon.  Et  en  ce  tempz,  fut  Flandres 
en  paix  plus  de  vingt  ans,  que  il  n'y  eut  noy  se.  ne  guerre; 
et  maria  Robert  ses  filles  haultement  et  fut  l'aisnée  ma- 
riée au  conte  de  Juliers  et  la  puisnée  au  duc  d'Anjou  et 
les  deux  filz  furent  beaulx  bacheliers  et  eut  nom  l'aisné 
Loys ,  qui  fut  moult  saige  homme  ;  et  aussi  le  puisné 
eut  nom  Robert,  qui  fut  nommé  Robert-sans-  Terre,  et 
vesquit  moult  longuement.  Et  en  ce  temps  Charles  de 
Cécille,  frère  du  roy  Saint  Loys,  fut  moult  riche  homme 
et  fist  moult  grant  tenement  :  car  il  fut  roy  de  Cécille  et 
prince  de  la  Morée  et  duc  d'Anjou.  Et  advint  que  Man- 
fray  et  Cardin  et  leur  grant  parenté  esmeurent  puerre 
contre  Charles,  roy  de  Cécille  et  luy  gastoient  tout  son 


184 


LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 


pais  et  sa  terre ,  pource  que  ilz  le  vouloient  à  force  con- 
querre  :  et  chascun  jour  ses  barons  de  sa  terre  s'en  ve- 
noient  complaindre  à  luy,  lesquelz  luy  dirent  que  il 
mandast  secours  au  roy  de  France  :  et  il  manda  Robert 
de  Béthune ,  qui  jadis  avoit  espousé  la  fille  au  duc 
de  Bourgoingne ,  et  luy  dist  qu'il  gardast  bien  Charlon 
son  filz,  car  il  en  feroit  son  héritier,  car  il  n'avoit  aul- 
tre  enfant  de  son  engendreraient. 

Ccrmmini  k  tox\  to  Ci.cilk  zmsyn  un$  mzmax- 
gier  ùzvtT&  iz  mxz  to  fâzlfynnz  youx  \z  vzvàt  zzcontir. 


Adoncques  luy  dirent  ses  hommes  qu'il  se  voulsist 
haster.  Lors  il  envoya  ung  messaigier  par  devers  Robert 
de  Béthune  son  gendre ,  et  tantost  que  Robert  de  Bé- 
thune eust  entendu  le  messaigier,  il  fist  assembler  gens  le 


CONTE  DE  FLANDRES. 


185 


plus  que  il  peultfiner,  et  mena  avecquesluy  le  seigneur 
de  Tournay ,  le  conte  de  Julliers,  Gauthier  de  Saint-Omer 
et  Hugues  de  Saint- Venant,  et  aussi  dez  souldoiers  tant 
qu'il  en  peult  trouver ,  tant  qu'il  en  assembla  bien  dix 
mille.  Et  quant  Robert  de  Béthune  s'en  voulut  partir ,  il 
s'en  alla  par  devers  sa  femme  et  luy  dist  qu'il  s'en  alloit  en 
Puille  et  en  Calabre  aider  secourir  le  bon  roy  de  Cé- 
cille,  et  luy  pria  moult  doulcement  qu'elle  voulsit  bien 
penser  de  ses  enfans  et  en  espécial  de  Charlon  son  filz 
qui,  au  plaisir  de  Dieu,  seroit  roy  de  Cécille;etsa  femme 
luy  promist  que  elle  luy  garderoit  bien  et  loyalement. 

Cxrmmjcnt %obtxï  tft  $ttt\nnz  t\  Viobtti  VTLxïùiz  tftxi 
aMtetxiX  tn  t&alabrt  pxwr  sttonxxxhbonxo^t^hxit. 


Lors  se  partirent  Robert  de  Béthune  et  Robert  d'Ar- 

thois  et  s'en  allèrent  à  Rome  ,  pour  avoir  absolution  du 

24 


186  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

Pape  ;  et  puis  partirent  de  Rome  et  firent  tant  qu'ilz 
trouvèrent  Charles  de  Cécille  qui  eut  moult  grant  joie 
de  leur  venue,  et  eurent  conseil  que  ils  livroient 
bataille  jour  nommé  à  Mamfray  et  à  Cardin ,  et  les 
envoièrent  deffier.  En  icelle  bataille  se  porta  si  bien 
Charles  de  Cécille  et  Robert  d'Arthois  ,  Robert  de  Ré- 
thune et  les  François  et  les  Flamands  ,  que  Mamfray  et 
Cardin  furent  desconfitz  ;  et  si  fut  Cardin  mort  à  deuil 
et  à  tourment,  et  Mamfray  fut  prins  et  rendu  à  Charles 
de  Cécille  qui  luy  fist  coupper  la  teste.  Charles  de  Cé- 
cille quant  il  eut  gagné  la  bataille ,  il  mercia  Robert 
d'Arthois  et  Robert  de  Béthune  et  luy  dist  qu'il  voulsist 
bien  penser  de  Charlon  son  filz  et  que  après  sa  mort , 
il  seroit  son  héritier  :  dont  Robert  de  Réthune  le  mer- 
cia ,  et  print  congié  de  luy ,  et  prinst  son  chemin  droit 
à  venir  en  Flandres.  Et  en  ce  temps,  le  fils  de  Robert  de 
Réthune  disgnoitavecques  samarrâtre  ,  mais  au  second 
mes  dont  il  fut  servi ,  il  fut  empoisonné  et  son  âme  partit 
de  son  corps.  Et  tantost  la  dame  cheut  toute  pasméeet 
s'écria  à  haulte  voix  :  «  Dame  Saincte  Marie  !  que  pour- 
ce  ray-je  faire  ?  qui  a  mis  à  mort  Charlon  ?  par  Dieu  ! 
((  il  ne  me  aymoit  mye ,  il  n'y  a  riens  de  mon  fait ,  et 
«  si  en  seray  honnye  :  car  son  père  dira  que»  je  l'ay  fait 
a  mourir  et  me  fera  destruire  à  deuil  et  à  tourment.  » 
Lors  fist  la  dame  prendre  douze  des  cuisiniers  de  l'ostel 
pour  leur  faire  confesser  le  murtre.  Mais  nul  n'en  vou- 
lut riens  conffesser,  mais  non  obstant  des  douze  la  dame 
en  fist  prendre  six  et  furent  les  gens  biens  esbaïs ,  que 


CONTE  DE  FLANDRES.  187 

l'on  ne  povoit  sçavoir  qui  avoit  ce  fait.  Tantost  la  eon- 
tesse  manda  Guion,  le  conte  de  Flandre,  père  de  son 
mari ,  et  mirent  Charlon  en  terre  ,  en  la  canonnière  de 
Saint-Bertran.  Et  Robert  de  Béttmne  s'en  vint  le  soir  à 
Arras,  où  il  fut  bien  festoyé  des  bourgeois  de  la  ville ,  et 
luy  fust  compté  comment  son  filz  estoit  mort,  a  Et  Dieu  ! 
«  dist  Robert ,  sa  marrâtre -l'a  fait  mourir,  affin  que  ses 
«  enfans  aient  bon  héritaige  :  mais  par  Dieu  !  elle  en 
«  mourra  villainement.  »  Lors  se  partit  et  s'en  alla  à 
Béthune  bien  couroucé  :  et  tantostungescuier  se  partit 
delà  compaignie,  et  s'en  vint  à  Béthune  par  devers  la 
dame  et  luy  dist  que  son  mari  venoit  par  devers  elle 
couroucé  de  son  filz.  Lors  la  dame  appela  Guion ,  le 
conte  de  Flandres ,  père  de  son  mari ,  et  luy  pria  que 
pour  Dieu ,  il  la  voulsist  excuser  par  devers  son  seigneur , 
car  elle  avoit  grant  doubte  de  luy.  Et  le  conte  de  Flan- 
dres luy  respondit ,  et  luy  dist  :  ce  Dame ,  je  ne  vouldreie 
«  paz  pour  riens,  que  vostre  corps  fust  mal  mis,  et 
ce  pour  ce  je  vous  conseille  que  vous  mectez  en  une 
«  chambre,  jusques  à  tant  que  son  ire  soit  passée,  et 
ce  que  ne  venes  point,  se  je  ne  vous  mande.  »  —  Sire , 
ce  dist  la  dame  ,  je  feray  vostre  commandement.  »  Lors 
le  conte  Gui  s'en  alla  à  l'encontre  de  Robert  son  filz 
et  à  l'encontrement ,  ilz  s'entre  firent  grant  joie.  Le  conte 
de  Flandres  demanda  à  Robert  que  faisoit  Charles  de 
Cécille:  ce  Sire,  dist  Robert,  il  a  esté  deslivré  au  plaisir 
ce  de  Dieu ,  de  tous  ses  ennemis  :  mais ,  sire  ,  plaise  vous 
ce  me  compter  de  la  mort  de  Charlon,  comme  il  a  esté 


188  LE  LIVRE  DE  BAUDOYN 

ce  faulcement  murtri.  »  — Beau  filz,  se  dist  le  conte, 
«  vous  le  sçaures  asses  à  temps.  Pour  Dieu  !  appaissies 
«  voustre  ire  :  car  il  fault  prendre  en  gré  ce  que  Dieu 
«  envoyé.  »  Et  s'en  vindrent  en  plourant  à  Béthune  : 
mais  la  dame  s'en  yssit  à  son  malleur,  et  s'en  vint  à 
Robert  et  luy  dist  :  «  Monseigneur ,  vous  soies  le  très- 
bien  venu  :  pour  Dieu  !  dictes  moy  comment  il  vous 
est.  ))  —  «  Faulce  femme,  dist  Robert,  vous  avez  fait 
«  mourir  Charlon ,  mon  filz  :  mais  par  Dieu  !  vous 
«  en  aures  tel  loyer,  comme  je  vous  ay  promis.  » 
Adoncques  Robert  saillit  et  la  print  par  les  che- 
veulx  et  la  rua  à  terre  et  la  férit  du  pie  au  visaige  v_ 
tant  que  le  sang  en  saillit  :  et  tantost  les  barons  y  cou- 
rurent qui  les  despartirent  et  relevèrent  la  dame.  Et 
ainssi  comme  elle  s'en  cuida  fuyr  ,  Robert  se  eschappa 
à  ceulx  que  le  tenoient ,  et  trouva  ung  frain  de  bride 
doré  et  luy  en  donna  tel  coup  sur  la  teste ,  qu'il  luy  fîst 
la  cervelle  saillir .  et  cheut  la  dame  toute  morte.  «  Par 
Dieu  !  dist  le  conte  de  Flandrez ,  beau  filz ,  vous  avez 
trop  failly ,  et  en  pourres  estre  reprins  des  amys  de  la 
dame.  »  —  «  Ne  vous  en  chaille ,  père.  »  Lors  fut  la 
dame  honnorablement  enterrée.  Mais  son  mari  n'y 
voulut  aller ,  ainçois  mauldisoit  le  corps  et  la  dame ,  et 
demenoitgrant  dueil.  Robert  fîst  ainssi  mourir  sa  femme 
de  douloureuse  mort  :  mais  tantost  le  fait  fut  compté 
au  duc  de  Bourgoingne ,  qui  jura  son  serment  et  sur 
tout  le  povoir  de  Dieu,  que  Robert  le  compareroit 
chièrèmeM  ,  et  manda  tout  son  bernaige.  Et  première- 


CONTE  DE  FLANDRES.  189 

ment  vint  à  luy  le  duc  de  Bretaigne  ,  le  conte  deSavoye , 
Hoste ,  le  conte  de  Bourgoingne ,  le  sire  de  Charrolois 
et  le  conte  de  Forest  et  tant  qu'ilz  furent  bien  deux  cens 
chevaliers  et  s'en  vindrent  à  Paris.  Le  lendemain  le  duc 
de  Bourgoingne  s'en  alla  plaindre  au  roy  de  France 
comment  Robert  son  gendre  avoit  murtie  sa  fille  faul- 
cement,  et  qu'il  vouloit  prouver  son  corps  contre  le 
sien.  Et  quant  le  roy  l'entendit,  il  fut  bien  couroucé, 
et  dist  au  duc  de  Bourgoingne  que  il  manderoit  Robert 
de  Béthune  à  Paris,  pour  venir  faire  droit  à  sa  court. 
En  ce  temps  le  conte  de  Flandres  i  père  de  Robert  de 
Bethune ,  fut  à  Paris ,  auquel  le  roy  dist  qu'il  convenoit 
que  Robert  son  filz  venist  à  Paris  ,  pour  soy  excuser  de 
ce  que  le  duc  de  Bourgoigne  l'accusoit  de  la  mort  de  sa 
fille.  «  Sire ,  {dist  Guion  ,  à  vostre  commandement ,  il 
«  viendra.  »  Lors  le  conte  de  Flandres  envoya  le  duc 
de  Bréban  quérir  Robert  qu'il  venist  à  Paris  soy  excuser 
de  la  mort  de  sa  femme ,  ou  sa  terre  perdra  et  en 
sera  banni.  Lors  le  duc  de  Bréban  alla  par  devers  Ro- 
bert de  Béthune,  et  luy  dist  que  il  estoit  de  néces- 
sité et  que  son  père  luy  mandoit  qu'il  venist  à  Paris , 
devers  le  roy  de  France,  pour  soy  excuser  contre  le  duc 
de  Bourgoingne.  Et  lors  il  dist  au  duc  de  Bréban  qu'il 
yroit  à  Paris  bien  hardiement,  et  qu'il  ne  craignoit 
riens  le  duc  de  Bourgoingne.  Et  tantost  s'en  vint 
à  Paris  devers  le  roy ,  avecques  noble  compaignie ,  et 
s'en  alla  devant  toute  la  baronnie  qui  là  estoit.  Et  adon- 
ques  Robert  s'enclina  devant  le  roy ,  et  luy  fist  les  hon- 


190  LE  LIVRE  DE  BAUDOYIN 

neurs.  Mais  aussitost  que  le  due  de  Bourgoingne  Je  vit , 
il  le  appelîa  murtrier  et  luy  dist  que  fauîcement  il  avoit 
fait  mourir  sa  fille  et  qu'il  le  vouloit  prouver  contre  luy 
par  ung  champion,  qui  pour  luy  estoit  jà  armé,  ce  Ger- 
ce tes ,  se  dist  Robert  de  Béthune,  vous  mentes  ;  oneques 
ce  je  ne  fis  murtre  et  à  tort  vous  m'en  accusez  ,  et  m'en 
ce  deffendray  contre  vous ,  s'il  en  est  jugié  contre  moy  , 
ce  qu'il  y  ait  gaige.  »  Et  incontinant,  il  fut  jugié  du  cas 
que  il  convenait  que  Robert  s'en  deffendist  contre  le 
duc  de  Bourgoingne.  Lors  ung  noble  chevalier  fier  et 
moult  hardy  saillit  en  piez  pour  le  duc  de  Bourgoin- 
gne ,  et  quant  Robert  le  vit ,  tout  le  sang  luy  mua.  Et 
le  roy  luy  dits  qu'il  quérist  champion  et  que  il  en  estoit 
besoing.  Adoncques  Robert  regarda  ses  chevaliers  tout 
entour  de  luy  :  mais  il  n'y  eut  onequez  ung  qui  se  pre- 
sentast  pour  luy  :  car  ilz  ne  congnoissoient  bien  Guil- 
laume de  Monsignon  et  le  redoubtoientfort.  Lors  se  leva 
Robert  par  moult  grant  mal  talant  et  dist  au  roy  : 
ce  Sire ,  je  y  metz  proprement  mon  corps  :  car  je  me 
ce  fie  mieulx  en  moy ,  que  en  nul  auîtres.  »  Jà  ne  si  fust 
combattu  Robert.  Mais  le  sire  de  Chasteau  Villain 
saillit  en  piez  pour  Robert,  et  les  princes  baillèrent  bon 
pleiges  de  accomplir  la  bataille  à  ung  jour  nommé.  Et 
fut  Je  champt  prins  es  près  de  Saint-Germain ,  et  y  ap- 
porta levesque  de  Beaulvois  les  reliques.  Etlavindrent 
les  champpions  armés  moult  richement ,  et  se  combati- 
rent  ensemble  moult  durement ,  et  rompirent  leurs  lat- 
terres  et  tant  que  Guillaume  de  Monsignon  embrassa  le 


CONTE  DE  FLANDRES.  191 

sire  de  Chasteau  Vilain  par  le  corps  ,  et  le  rua  à  terre , 
dont  il  pesa  moult  à  Robert  de  Béthune. 

Lors  tira  Guillaume  sa  dague  et  volut  crever  les  yeulx 
au  sire  de  Chasteau  Vilain  :  mais  la  royne  se  alla  mec- 
tre  à  genoux  devant  le  roy ,  et  luy  pria  moult  doulce- 
ment  qu'il  fist  despartir  les  deux  champions ,  et  que 
pour  l'amour  de  Dieu  ,  il  les  fist  accorder  :  car  se  jus- 
tice en  estoit  faicte ,  il  en  pourroit  mouvoir  telle  guerre 
et  si  grant  destruction  de  peuple  que  jamais  ne  pour- 
roit estre  appaissée.  ce  Dame ,  dist  le  roy ,  vous  aves 
c<  bonne  raison ,  et  je  le  vous  octroie  :  car  Robert  est 
«  vostre  parent ,  et  se  vous  luy  aides ,  vous  n'avez  que 
«  raison.  »  Lors  le  roy  appela  ses  deux  filz ,  ce  fut  Phe- 
lippe-le-Belle  et  Charles  de  Valloys,  et  leurs  commanda 
qu'ilz  les  allassent  oster  les  deux  champions  du  campt, 
et  qu'ilz  les  menassent  en  prison  au  Chastellet  :  mais 
le  duc  de  Bourgoigne  en  fut  moult  dolent  et  dist  : 
«  Sire ,  pourquoy  ne  faictes  vous  justice  et  que  vous 
ce  me  gardes  mon  droit  ?»  —  ce  Par  Dieu  !  dist  le  roy , 
ce  c'est  mon  penser  que  voustre  droit  soit  gardé  :  mais  je 
ce  vous  prie  que  vous  pardonnes  à  Robert  pour  ses  enfans 
cequisontvosnepveux  :  et  s'ilzavoient  deshonneurs,  pour 
ce  vous,  vous  en  seriez  blastné.»  Lors  se  enclina  le  duc  de- 
vant le  roy,  et  pardonna  à  Robert  tout  le  meffeit  et  puis 
s'en  retournèrent  chascun  en  leur  contrée.  Et  après  ad- 
vint de  merveilles  asses  :  car  le  bon  roy  Phelippe  de 
France  mourut  en  Arragon  ,  où  il  estait  allé,  quant 
Pierre  d' Arragon  fut  du  pape  condampné  ;  et  fut  le 


192         LE  LIVRE  DE  BAUDOYN  CONTE  DE  FLANDRES. 

corps  du  roy  porté  en  France  et  fut  enterré  à  Saint- 
Denis.  Puis  fut  royPhelippe-le-Bel,  et  fut  l'an  de  grâce 
mil  deux  cens  et  quatre  vingt  et  douze,   deo  gratias. 

Cîj  ixxtwt  et  $xt&tnt  iior*  tnlttali  le  livre  J0<w- 
tertjtt  cante  3trje  Mantfxt^  tt  te  JFtxxant  fil}  an  xa\)  te 
JPxrrliîtjgal^  qni  a;pri0  fat  conte  te  Maritfxtg,  cxrtttr- 
ncmt  tutton**  rrxrtrixxuïje©  îrtrrxrîj  J^jelippje  teJTratixje 
t\  lit  0*0  qnaïxz  fil} ,  t\  amzi  ion  xat)  0aint-£oi)0  jet 
te  00îï  fil?  3tan  ®Tt0lan  qn1xij  îxxtni  tncontxt  \t% 
Baxxa\xm. %xn\)xx\nt  à  djambin)  par  2tntxriîtje  lïjetjrjef, 
l'an  te  jgracje  mil  qtïatrje  rjen0  octant*  *t  cincq  Ije  s 
jxwr  te  te**mir*. 


FRAGMENT 


DE  L'HISTOIRE 


GILION  DE  TRASIGNYES 

ET  DE  DAME  MARIE  SA  FEMME, 


D  APRES  IE    MANUSCRIT 


DE    LA   BIBLIOTHEQUE   D'IENA 


25 


INTRODUCTION. 


Les  haulz  et  coraigeuz  faiz  des  nobles  et  vertueuses 
personnes  sont  dignes  d'estre  racontez  et  escrips ,  tant 
et  afin  de  leur  bailler  et  accroistre  nom  immortel  par 
renomée  et  souveraine  iouenge ,  comme  aussi  pour 
esmouvoir  et  enflamber  les  cuers  des  lisans  et  escou- 
tans ,  à  éviter  et  fuir  œuvres  vicieuses  deshonnestes  et 
vitupérables  et  emprandre  et  acomplir  choses  honnes- 
tes  et  glorieuses ,  méritoires  de  vivre  en  perpétuel 
mémoire.  Comme  il  soit  ainsi  que  environ  à  deux  ans 
je  passasse  par  la  conté  de  Haynnau,  ouquel  pays 
a  eu  par  cy  devant  et  encores  a  de  point  de  très  noble 
et  vaillant  chevalerie ,  ainsi  comme  par  les  livres  des 
croniques  et  anciennes  histoires  est  apparant,  entre 
lesquelles  au  passer  que  je  feys  par  abbaye  assez 
ancienne ,  où  je  vis  trois  tombes  haultes  esîevées ,  et 
s'appelle  l'abbaye  de  l'Olive.  Et  pour  ce  que  dès  ma 
première  jeunece ,  ay  esté  désirant  et  suis  de  savoir  les 


196  G1LI0N  DE  TRÀSIGNYES. 

haulz  faiz  avenuz  par  les  nobles  et  vertueuz  hommes 
du  temps  passé,  moy  estant  en  la  dicte  abbaye,  enquis 
et  demanday  les  noms  d'iceuîz  trespassez  qui  dessoubz 
les  trois  tumbes  gisoient.  Dit  me  fu  par  l'abbé  et  cou- 
vent que  les  corps  de  deux  nobles  et  vaillans  dames  et 
leur  mari  ou  milieu  d'elles  estoient  là  en  sépulture. 
Leurs  noms  et  surnom  me  nommèrent  et  les  vey  par 
escript  au  tour  de  leurs  tombes.  Quant  je  euz  veu  et 
leu  Feppitaffe  d'iceuîz  trespassez  ,  je  sceu  que  le  très- 
vaillant  chevalier  Gilion  de  Trasignyes  y  estoit  en  sépul- 
ture ,  ou  milieu  de  deux  nobles  et  vertueuses  dames 
en  son  vivant  ses  canipaignes  et  espouses ,  dont  l'une 
avoit  esté  fille  au  Soudan  de  Babilonnes.  Parquoy  je  ne 
me  peu  assez  esmerveillier.  Je  requis  très  instamment 
à  l'abbé  et  au  couvent  que  plus  amplement,  me  voul- 
sissent  raconter  et  dire  comment  le  dit  seigneur  de 
Trasignyes  avait  eue  la  dicte  fille  du  Souldan  et  amenée 
ou  pays  de  Hayznau.  Alors  l'abbé  par  ung  de  ses  reli- 
gieux me  fist  apporter  ung  petit  livre  en  parchemin, 
escript  d'une  très  ancienne  lettre  moult  obscure  en 
langue  ytalienne.  Et  après  quant  j'euz  leu  et  bien 
entendu  la  matière  qui  me  sembla  estre  bien  belle  et 
piteable  à  oïr',  je  prins  la  paine  et  labeur  de  transmuer 
le  contenu  ou  dit  livret  en  langue  franchoise.  Et  aussi 
que  les  haulz  faiz  que  fist  et  acheva  les  tresvaillant  et 
preu  chevalier  Gilion  de  Trasignyes  et  ses  deuz  filz  et 
leurs  grans  proesses  ne  soyent  extains,  mais  augmentez, 
afin  que  a  tousjours  —  mais  en  soit  perpétuel  mémoire, 


GILION  DE  TRASIGNYES.  197 

pource  que  je  scay  acertes  que  ceste  histoire  sera  moult 
plaisant  à  oïr  à  vous ,  treshault  tresexcellent  et  tres- 
puissant  prince ,  et  mon  tresredoubté  seigneur ,  Phelippe 
par  la  grâce  de  Dieu,  ducdeBourgoigne,  deBrabant,  de 
Lottrieh  et  de  Lembourg,  conte  de  Flandres ,  d'Artois , 
de  Bourgoigne ,  Palatin  ,  Haynau  ,  Hollande  ,  Zellande 
et  de  Namur ,  marquis  du  Saint-Empire ,  seigneur  de 
Frise,  de  Saiins  et  de  Maîines.  Jà  soit  ce  que  ne  soye 
clerc ,  ne  homme ,  pour  savoir  mettre  par  escript ,  ne 
bien  aorner  le  langaige,  comme  bien  appartendroit 
à  Fistoire,  pourquoy  treshumblement  je  supplie  à  vous  , 
mon  très  redoubté  seigneur,  que  ma  simplece  vueilliez 
tenir  pour  excusée. 


SOMMAIRE 

DES  DIFFÉRENTS  CHAPITRES. 


I.  Comment  Gilion  de  Trasignyes  espousa  sa  (  la  ) 
fille  au  conte  d'Ostrevent  nommée  Marie. 

Commencement  :  Pour   le   temps   que    regnoit  en 

France  le  noble  roy (*)  et  en  Haynau  le  conte... 

advint  que  en  l'ostel  dudit  conte  avoit  ung  jeune  che- 
valier preu  et  hardy  aux  armes ,  etc. 

II.  De  la  belle  vie  que  démenèrent  ensemble  Gilion 
de  Transignyes  et  dame  Marie  sa  femme. 

III.  Comment  Gilion,  après  aucunes  devises  faictes 
entre  lui  et  sa  femme ,  entra  en  sa  chapelle  où  il  fist 
ses  prières  envers  nostre  seigneur  et  du  veu  qu'il  fist 
à  Dieu. 

IV.  Comment  Gilion  ala  à  Mons ,  où  il  trouva  le 
conte  de  Haynau  que  il  amena  à  Trasignyes. 

Y.  Comment  Gilion  de  Trasignyes  emprist  le  voyage 


(*)  En  ces  deux  endroits  ,  se  trouvent  dans  le  manuscrit  des  lacunes  qui 
font  supposer  que  le  copiste  du  manuscrit  d'Iéna  ,  n'a  pu  lire  celui  qu'il 
transcrivait. 


GILION  DE  TRAS1GNYES.  199 

d'oultre  mer ,   et  du  des  couvrement  qu'il  en  fist  au 
conte  de  Haynau  devant  tous  ses  barons. 

VI.  Comment  Gilion  s'en  parti  de  Trasignyes  ,  pour 
faire  son  voyaige  et  du  grant  dueil  que  en  fist  sa  femme 
enxainte. 

VII.  Comment  Gilion  vint  à  Rome,  delà  en  Jhéru- 
salem ,  et  du  songe  qu'il  fist. 

VIII.  Comment  Gilion  se  parti  de  Jhérusalem  et  se 
mist  en  mer ,  où  il  fu  pris  de  Sarrasins  et  emmené  au 
Caire ,  en  Babilonne. 

IX.  Comment  la  dame  de  Trasignyes  acoucha  de 
deux  beaulx  fîlz ,  dont  l'un  eut  nom  Jehan  et  l'autre 
Gérard. 

X.  Comment  le  Souldan  cuida  prendre  port,  pour 
entrer  en  Chippre  ;  mais  il  ne  peut  par  la  grant  résis- 
tance que  y  fist  le  roy  de  Chyppre. 

XI.  Comment  Gilion  estant  en  la  prison,  où  il  faisoit 
ses  piteuses  prières  et  complaintes  envers  nostre  sei- 
gneur ,  fu  envoyé  quérir  par  le  Souldan  ,  pour  le  faire 
morire. 

XII.  Comment  Gilion  occist  le  tourner  et  trois  autres 
Sarrasins  qui  i'estoyent  venu  quérir,  et  comment  la 
mort  lui  fu  respitée. 

XIII .  Comment  Gilion  eut  la  vie  respitée  et  f u  ramené 
en  chartre. 

XIV.  Comment  la  belle  Gracyenne  vint  visiter  Gilion 
en  la  chartre ,  où  il  estoit ,  et  comment  il  l'admonestoit 
et  aussi  Hertan  de  croire  en  la  loy  de  Jésus-Christ. 


200  GILION  DE  TRASIGNYES. 

XV.  Comment  le  roi  Ysore  de  Damas  vint  assiécgier 
Babilonne  et  de  la  grant  bataille  qui  y  fut. 

XVI.  Comment  la  pucelle  Gracyenne  fist  hoster 
Gilion  hors  de  la  chartre  et  le  fist  armer  luy  et  Hertan, 
pour  aîer  au  secours  de  son  père  le  Souldan. 

XVII.  Comment  le  Souldan  fu  desconfy  et  emmené 
prisonnier  en  la  tente  du  roi  Ysore  de  Damas. 

XVIII .  Comment  Gilion  et  Hertan  vindrent  aux  tentes 
du  roy  Ysore  de  Damas. 

XIX.  Comment  Gilion  et  Hertan  se  combatirent  es 
tentes  du  roy  Ysore  lequel  Gilion  (  occist  )  et  saulva 
le  Souldan. 

XX.  Comment  Gilion  et  Hertan  tout  coyement  s'en 
retournèrent  en  Babilonne  en  la  chartre,  sans  le  sceu  du 
Souldan. 

XXI.  Comment  le  Souldan  commanda  qon  lui  arae- 
nast  Gilion  estant  en  la  chartre,  lequel  Gracyenne 
y  fist  venir  tout  ainsi  qu'il  estoit  le  jor  de  la  grant 
bataille. 

XXII.  Comment  plusieurs  roys  Sarrasins  vindrent 
assiéigier  Babilonne  et  de  la  grant  bataille  qui  y  fut. 

XXIII.  Comment  la  bataille  fu  vaincue  devant  Babi- 
lonne par  les  grans  proeces  de  Gilion  de  Trasignyes. 

XXIV  Cy  parle  de  la  dame  de  Trasignyes  et  du 
chevalier  Amaury  qui  la  vouloit  avoir  à  mariaige. 

XXV.  Comment  Amaury  se  mist  à  chemin  pour 
quérir  Gilion  et  puis  parle  de  ses  deux  filz. 

XXVI.  Comment  le  desloyal  Amaury  passa  la  mer 


GILION  DE  TRASIGNYES.  201 

et  vint  en  Babilonne,  où  il  trouva  Gilion  et  de  ce  qu'il 
lui  fist  entendant. 

XXVII.  Comment  Gilion  de  Trasignyes  se  comptai- 
gnoit  pour  les  bourdes  que  Amaury  lui  faisoit  enten- 
dant. 

XXVIII.  Cy  parle  de  la  grant  bataille  qui  fu  devant 
Babilonne  et  de  la  mort  du  desloyal  Amaury. 

XXIX.  Cy  parle  d'une  aultre  bataille  qui  fu  devant 
Babilonne ,  où  le  roy  Fabur  de  Moryenne  fu  desconfy  ; 
et  comment  Gilion  fu  emmené  prisonnier  à  Tripolye  , 
en  Barbarye. 

XXX.   Comment  Gilion  fu  mis  en  chartre  et  des  piteux 
regrets  qu'il  y  faisoit. 

XXXI.  Des  devises  que  faisoyent  ensemble  la  belle 
Gracyenne  et  Hertan  qui  ne  sçavoient  où  estoit  Gilion. 

XXXII.  Comment  Jehan  et  Gérard  de  Trasignyes 
tournoyèrent  à  Condé  sur  FEscault  au  Jez  gagnèrent 
le  pris  et  l'onneur. 

XXXIII.  Comment  Hertan  s'en  parti  de  Babilonne 
tout  noircy  et  vint  à  Tripoly  en  Barbarye,  où  Gilion 
estoit  prisonnier  et  comment  il  fu  mis  dehors. 

XXXIV.  Comment  Hertan  amena  Gilion  en  Babi- 
lonne et  de  la  grant  chière  que  leur  fist  la  belle 
Gracyenne  et  le  Souldan  son  père. 

XXXV.  Comment  Jehan  et  Gérart  de  Trasignyes 
vindrent  en  Chippre  et  de  la  grant  chière  que  le  roy 
leur  fist. 

XXXVI.  Comment  le  roy  d'Esclavonie  vint  assiéger 

26 


202  GIL10N  DE  TRASIGNYES. 

Nicossye  en  Chippre  et  des  proeces  q'y  firent  les  deux 
enfans  de  Trasignyes. 

XXXVII.  Cy  parle  de  la  grant  bataille  qui  fu  devant 
Nicossye  ,  et  comment  les  enfans  de  Trasignyes  rescour- 
rèrent  le  connestable  que  on  vouloit  pendre. 

XXXYIII.  Quant  le  connestable  de  Chippre  ala  en 
Roddes ,  vers  le  grant  maistre  pour  avoir  secours  et 
l'amena  en  Chippre. 

XXXIX.  Comment  le  grant  maistre  de  Roddes  et  le 
connestable  vindrent  auprès  de  Nicossye  en  Chippre  et 
de  la  grant  bataille  qui  y  fu ,  où  tous  les  Sarrasins 
furent  occis. 

XL.  Comment  les  deux  frères  deppartirent  se  de 
Chippre ,  et  comment  ilz  furent  pris  sur  mer  et  menez 
l'un  en  Esclavonye  et  l'autre  en  Barbarye  et  de  leurs 
piteuses  complaintes. 

XLT.  Cy  parle  de  la  belle  Natalye  qui  s'en  amoura 
de  Gérard  qui  estoit  prisonnier  à  Raguse. 

XL1I.  Comment  le  roy  Margant  fu  couronné  et  com- 
ment la  belle  Natalye  sauva  la  vie  à  Gérard  de  Trasignyes 

XLIII.  Comment  Jehan  de  Trasignyes  fut  mis  en 
la  chartre  où  Gilion  son  père  avoit  esté  et  de  ses 
complaintes. 

XLIY.  Comment  Gérard  se  combati  à  Lucyon  pour 
l'amour  de  Natalye  et  le  desconfy. 

XLV.  Comment  Hertan  combaty  le  roy  Haldin 
et  le  desconfy  et  de  la  grant  bataille  qui  fu  devant 
Babilonne  ou  Gilion  desconfi  les  Sarrasins. 


GÏLION  DE  TRASIGNYES.  203 

XLVI.  Comment  le  roy  Margant  d'Esdavonie  vint 
assiéiger  le  roy  Fabur  de  Moryenne  et  de  la  bataille  des 
deux  frères. 

XLVII.  Comment  les  deux  rois  s'accordèrent  et 
vindrent  mettre  le  siège  devant  Babilonne  et  de  la 
bataille  qui  y  fu. 

XLVIII.  Cy  parle  de  la  grant  bataille  qui  fu  devant 
Babilonne,  où  les  enfans  de  Gilion  furent  pris  par 
Hertan  et  des  merveilles  qu'ilz  y  firent. 

XLVIII.  Comment  les  enfans  de  Trasignyes  se 
devisèrent  à  leur  père  et  du  retour  qu'ilz  firent  en 
Haynau. 


DERNIER  CHAPITRE. 


Comment  les  enfans  de  Trasignyes  se  devisèrent  à  leur 
père  et  du  retour  quilz  firent  en  Haynau. 

Ainsi,  comme  vous  oyez, les  deux  enffans  de  Trasignyes 
trouvèrent  Gilion  leur  père  en  la  cité  de  Babilonne, 
où  moult  grant  joye  fu  faicte  pour  leur  venue.  Alors 
les  deux  enfans  dirent  et  racontèrent  à  leur  père  toutes 
leurs  adventures  ainsi  que  advenues  leur  estoyent.  Hz  lui 
racontèrent  comment  ilz  vindrent  en  Cypre  et  de  leur 
partement,  puis  comment  sarrasins,  larrons  et  coursaires 
de  mer  les  prindrent  et  les  depportèrent,  c'est  assavoir 
Gérard  fu  mené  vers  le  roy  Margant  en  Esclavonnie,  et 
moi,  dist  Jehan,  par  devers  le  roy  Fabur  ;  puis  de  la  ba- 
taille que  l'un  à  l'encontre  de  l'autre  avaient  faicte  et  com- 
ment ilz  sestoient reeongneuz.  Tout  ce  que  advenu  leur 
estoit  depuis  ce  qu'ilz  estoient  de  leur  première  jou- 
nesse,  jusques  alors,  racontèrent  à  leur  père  sans  riens 
y  oublier.  Quant  Gilion  oya  ses  deux  enfans  raconter 
leurs  aventures ,  trop  ne  se  peut  esmerveiller ,  veu  la 
grant  jounece  en  quoy  il  estoyent.  Moult  dévoutement 


GILION  DE  TRASIGNYES.  Wo 

en  prist  à  regracier  nostre  seigneur,  et  dit  que  bien 
devoit  avoir  grant  joye  au  cuer,  quant  nostre  seigneur 
lui  avoit  envoyé  telz  deux  enfans.  Se  la  joye  et  la  feste 
que  firent  à  ce  jour  le  père  et  les  deux  enffans  ensem- 
ble, vous  vouloye  raconter,  trop  vouspourroyeennuier 
à  le  vous  dire.  Alors  Gilion  leur  jura  et  promist  que 
s'il  povoit  en  manière  quelconque  soy  deppartir  delà 
au  plutost  qu'il  pouvroit ,  s'en  yroit  par  delà  au  pays 
de  Haynau.  «  Ne  scay  bonnement  comment  ce  pourra 
faire.  Grant  joye  auroye  en  mon  cuer  se  tant  povoye 
faire  vers  le  Souldan  que  aler  m'en  lassast.  Se  aucun 
moyen  n'y  puis  trouver  à  l'aide  de  nostre  seigneur ,  si 
trouverayje  tour  et  manière.» — «Sire, ce  dist  Gracyenne. 
saichiez  que  sans  moy  ne  partirez  ;  vous  m'avez  prise 
à  femme  et  espousée.  Par  vous  et  par  vostre  moyen 
seray  es  sains  fons  baptisée  et  levée ,  selon  la  loy  de 
Jhésu-Crist.  Jamais  jour  que  j'aye  à  vivre,  ne  vous  lairray, 
mais  iray  avec  vous  et  serviray  vostre  première  dame 
et  espouse ,  tant  que  Dieu  par  sa  grâce  me  donra  au 
corps  la  vie.  »  —  «  Belle  ce  dist  Gilion ,  parole  ne  pourriez 
dire  quimieulx  me  venist  à  plaisir.  »  Tout  en  lermoyant 
se  baisèrent  l'un  l'autre.  Quant  Hertan  les  entendi ,  il 
leur  dist  tout  en  hault  que  avec  eulz  et  en  leur  compai- 
gnie  yroit,  et  que  nul  fors  Dieu  ne  l'en  sauroitdestourber. 
Ainsi  comme  ensemble  le  père  et  les  enfans  faisoyent  si 
grant  joye  en  la  chambre  de  Gracyenne ,  le  Souldan 
y  survint  auquel  fu  raconté  et  dit  la  manière  comment 
le  père  et  les  enfans  s'estoient  recongneuz ,  puis  après 


206  G1LION  DE  TRASIGNYES. 

mot  après  autre  par  Gilion  et  ses  enfans  lui  f  u  raconté  et  dit 
toutes  lesadventuresqu'ilzavoyent  eues,  depuis  le  temps 
que  premier  s'estoyent  partir  du  pays  de  Haynnau  dont 
iîz  estoyent.  Quant  le  Souldan  les  eut  entenduz  et  oiz , 
assez  ne  se  peut  esmerveiller.  Moult  grant  joye  et  hon- 
neur fîst  aux  deux  enffans.  Pour  l'amour  d'eulx  et  de 
leur  père  voult  cellui  jour  tenir  court  plénière.  La  feste 
dura  VI  jours.  Quant  ce  vint  au  septième,  les  roy  et 
admiraulx  qui  l'estoyent  venuz  servir ,  prindrent  congié 
du  Souldan  et  s'en  ala  chacung  en  sa  contrée.  Gilion 
et  ses  deux  fiiz  furent  environ  demi  an  ensemble, 
demourans  avec  le  Souldan  depuis  que  là  furent  venuz. 
Si  advint  ung  jour  que  le  Souldan  est  appuyé  aux 
fenestres  de  son  palais.  Si  vint  Gilion  vers  lui  et  lui  dist 
moult  humblement  :  —  «  Sire  ,  vérité  est  que  aujourduy 
n'est  prince  si  grant  ou  monde,  croyant  en  vostre  loy ,  que 
si  hardy  soit  ne  ozé  de  vous  faire  ne  esmouvoir  guerre. 
Toute  vostre  empire  et  voz  royaumes,  mesmementceulx 
de  voz  amis ,  sont  en  bonne  paix  et  seure.  Nul  home 
n'est  vivant  qui  courrocier  vous  voulsist ,  et  pour  ce , 
sire,  que  certainement  je  scay  que  pour  l'eure  estes  en 
paix,  vous  vouldroye  requérir  et  prier  sur  tous  les 
plaisirs  que  oncques  vous  puiz  avoir  faiz ,  que  jusques 
en  mon  pays  de  Haynnau ,  dont  je  suis ,  mes  deux 
enfans  avec  moy  nous  laissiez  aler.  Car  pour  certain  , 
je  cuidoye  que  ma  femme  qui  est  leur  mère  feust  tres- 
passée  de  ceste  mortele  vie.  Au  mieulx  que  j'ay  peu, 
vous  ay  moult  loyaument  servy.  Avec  moy  vouldray 


G1L10N  DE  TRASIGNYES.  207 

mener  Gracyenne  ma  femme  et  pareillement  Hertan , 
en  vous  promectant  sur  ma  foy  et  sur  la  loy  de  Jhésu- 
Crist,  où  je  suis  croyant,  que  se  aucune  guerre  et 
affaires  vous  surviennent  et  vous  le  me  faictes  savoir , 
jamais  jour  après  ce  n'arresteray  en  mon  pays,  que 
vers  vous  ne  viengne  pour  vous  servir ,  ainsi  comme 
j'ay  eu  de  coustume  et  que  autreffoys  ay  fait.  »  Quant 
le  Souldan  entendi  Gilion  il  fu  moult  dolant  et  triste 
longue  espace  demoura  en  pensée.  Puis  respondi  à 
Gilion  que  surceste  requeste  avoit  advis  et  s'en  conseiïle- 
roit  à  ses  barons  et  assez  tost  lui  en  feroit  response. 
«  Sire,  dit  Gilion,  ainsi  soit  qu'il  vous  plaira.  »  Alors  le 
Souldan  se  tira  à  part  en  une  chambre  où  il  avoit  mandé 
ses  barons  et  conseillers  3  ausqu'elz  il  depposa  et  leur 
dist  la  requeste  que  par  Gilion  lui  avoit  esté  faicte. 
Dont  tous  furent  esmerveilliez  ;  grant  parlement  firent 
ensemble ,  mais  enfin  furent  d'accord }  et  tous  d'une 
conclusion ,  ainsi  comme  Dieu  le  voult  consentir ,  que 
le  Souldan  en  povoit  laisser  aler  Gilion,  en  prenant  sa 
foy  et  promesse  de  retourner  par  delà  en  Babilonne, 
ou  cas  que  le  Souldan  eust  guerre ,  en  lui  faisant  savoir. 
Après  lequel  conseil  tenu,  le  Souldan  et  eulx  tous  revin- 
drent  au  palais ,  où  ilz  trouvèrent  Gilion  et  ses  enfans 
qui  en  grant  doubte  attendoient  la  response.  Quant  le 
Souldan  fu  là  venu ,  il  appella  Gilion  et  lui  dist  que 
à  son  conseil  avoit  parlé.  Lesquelz  lui  et  eulx  estoient 
d'accord  que  en  son  palais  lui  sa  femme  ses  deux  filx 
et  Hertan  avec  eulx  s'en  alassent,pour  veu  que  il  feroit 


208  GILION  DE  TRAS1GNYES. 

serment  sur  sa  loy  que ,  se  le  Souldan  avoit  aucun 
affaire  et  il  lui  feist  savoir ,  que  toutes  choses  laissées , 
il  retourneroit  en  Babilonne  pour  le  servir.  Laquelle 
chose  Gilion  promist  au  Souldan  de  ainsi  le  faire  et 
entretenir,  et  l'en  remercya.  Si  se  apprestèrent  et 
garnirent  de  ce  que  mestier  leur  fu.  Moult  grans  et 
riches  dons  à  merveilles  le  Souldan  fist  à  Gilion,  à  sa 
femme  et  à  ses  deux  fîlz.  Tant  leur  donna  or  et  richesses 
que  merveille  seroit  de  le  dire.  Quant  ilz  furent  appres- 
tez  du  tout  et  garniz  de  guides  et  de  gens  pour  les 
conduire ,  ilz  firent  trousser  et  baguer  leur  trésor  et 
richesses  sur  chevaulx  et  mules ,  chameoulx  et  droma- 
daires. Quant  ilz  furent  tous  prest  pour  partir,  ilz 
prindrent  congié  du  Souldan  lequel  se  ratendry  moult 
fort ,  priant  à  Gilion  que  sa  fille  Gracyenne  eust  pour 
recommandée.  Laquelle  il  baisa  au  deppartir  moult 
tendrement  plourant ,  puis  embrassa  Gilion  et  ses  deux 
filz  et  les  recommanda  en  la  garde  du  Mahom.  Puis 
prindrent  congié  des  barons  ,  desquelz  ilz  furent  con- 
voyez quatre  lieues  loing  de  la  ville.  Moult  grand  dueil 
demèrent  en  Babilonne,  quant  de  Gilion  veyrent  le 
deppartement  et  de  Gracyenne  sa  femme.  Quant  aux 
champs  se  trouvèrent ,  ils  se  misdrent  à  chemin  et  pas- 
sèrent les  désers  et  vindrent  à  Gazère.  Puis  vindrent 
en  Bethléem,  où  ilz  alèrent  fere  leurs  offrandes.  Après 
vindrent  en  la  sainte  cité  de  Jhérusalem ,  ou  ilz  baisè- 
rent le  saint  sépulcre  de  nostre  seigneur  et  y  firent  de 
moult  belles  offrandes.  Puis  le  landemain  sen  partirent 


GILÏON  DE  TRASIGNYES.  209 

et  vindrent  à  Napelouze ,  après  passèrent  par  Jemin  et 
vinclrent  en  Nazaret,  au  lieu  où  l'angle  Gabriel  apporta 
la  nonciation  à  la  vierge  Marie ,  où  ilz  firent  leurs  de- 
vocions  et  offrandres.  Le  landemain  vindrent  gésir  en 
la  cité  d'Acre.  Quant  là  venuz  furent,  les  gens  du 
Souldan  qui  avec  eulx  estoient,  firent  prandre  et 
arrester  une  nef  de  Jennes ,  sur  laquelle  Gilion  sa  femme 
ses  deux  filz  et  Hertan  montèrent.  Après  ce  qu'ilz  eurent 
bagué  leurs  bagues ,  ilz  prindrent  congié  des  gens  du 
Souldan  qui  jusques  là  les  avoyent  conduiz  et  menez. 
Le  patron  delà  nef  fu  moult  joyeux  de  Gilion  pour  ce 
que  par  le  Souldan  lui  et  sa  compaignie  lui  estoyent  si 
fort  recommendez.  Moult  grant  désir  avoit  de  com- 
plaire au  Souldan.  Et  pour  ce  s'enforcoit  de  faire  plaisir 
et  service  à  Gilion  et  à  ceulx  de  sa  compaignie.  Le 
temps  estoit  bel  et  cler.  Quant  ce  vint  bien  matin ,  au 
point  du  jour ,  le  patron  fist  lever  les  ancres  et  faire 
voile,  et  où  le  vent  se  bouta  qui  fu  doulx  et  les  mena 
en  jour  et  demi  au  port  de  Limoson  en  Cliippre ,  où 
à  ce  jour  estoit  le  roy  auquel  tost  fu  la  nouvelle  noncée 
que  sur  la  nef  de  Jennes  estoient  arrivez  les  deux  frères, 
qui  autreffoiz  en  sa  guerre  l'avoient  si  ioiaument  servi. 
Quant  le  roy  en  fu  advertis ,  il  y  envoya  son  connes- 
table  et  grant  foison  de  chevaliers ,  et  leur  commanda 
que  les  deux  frères  lui  amenassent  et  tous  ceulx  qui 
avec  eulx  estoyent.  Quant  au  port  furent  venuz,  ilz 
trouvèrent  Gilion  sa  femme  et  ses  deux  enfansdescenduz 

à  terre.  Si  vindrent  vers  les  deux  enfans  et  les  embras- 

27 


210  GILION  DE  TRAS1GNYES. 

sèrent  et  conjoyirent  moult  en  leur  demandant  qui 
estoit  le  chevalier  que  avec  eulx  veoyent.  Hz  leur  res- 
pondirent  que  c'estoit  leur  père,  que  si  longtemps 
avoyent  quis.  Alors  vindrent  à  Giîion  ;  si  le  bienvin- 
gnèrent  et  aussi  firent  ilz  Gracyenne  sa  femme.  Tous 
ensemble  vindrent  vers  le  roy  qui  les  receut  en  grant 
liesse ,  en  demandant  aux  enfans  de  leur  adventure  et 
comment  ilz  avoient  fait  depuis  que  de  lui  s'estoyent 
deppartiz.  Jehan  lui  prinst  à  raconter  toutes  leurs  for- 
tunes et  aventures  qu'ilz  avoyent  eu ,  depuis  que  de 
Chippre  s'estoyent  deppartiz.  Puis  lui  raconta  com- 
ment leur  père  avoient  trouvé  en  Babilonne ,  qui  là 
estoit  avec  eulx.  Quant  le  roy  vey  et  qu'il  sçeust  que 
c'estoit  Gilion  leur  père ,  il  l'embrassa  et  lui  fist  moult 
grant  chière  et  à  lui  et  à  sa  femme  Gracyenne ,  en  le 
remerciant  des  grans  services  que  par  ses  deux  filz  lui 
avoyent  esté  faiz.  «  Sire,  ce  dist  Gilion,  moult  me  plaist 
et  agrée ,  s'iïz  vous  ont  fait  service ,  qui  à  vous  soit 
aggréable.  »  Alors  de  toutes  pars  furent  festoyez  de  che- 
valiers et  de  barons.  Moult  grant  hommage  fu  portée 
à  Gracyenne  de  par  le  roy  et  la  royne  de  Chippre  et 
moult  grans  dons  et  présens  furent  donnez  à  Gilion  et 
à  ses  enfans.  Quant  là  eurent  séjourné  VI  jours,  ils 
prindrent  congié  du  roy  et  s'en  partirent.  Par  le  con- 
nestabîe  et  seigneurs  de  la  court  furent  convoyez  jusques 
en  leur  navire ,  moult  bien  les  pourveurent  de  vins , 
de  chars,  de  pain  fres  et  de  bescuit.  Le  connestable 
prist  congié  de  Gilion,  de  ses  deux  fïlzetdeïïertan  ,  et 


GILION  DE  TMSIGNYES.  211 

s'en  partirent.  Après  ce  que  Gilion  fu  monté  en  sa  nef, 
sa  femme ,  ses  deux  filz  et  Hertan  ,  quant  ce  vint  à  la 
mienuit ,  le  patron  fist  faire  voile ,  où  le  vent  se  bouta. 
Lequel  fu  bon  vent  et  doulx.  Tant  nagèrent  par  mer , 
que  sans  nulle  fortune  avoir,  arrivèrent  en  pou  de 
jours  au  port  de  Napîes.  Quant  là  furent  arrivez ,  ilz 
descendèrent  à  terre,  si  achatèrent  chevaulx  et  muiez  , 
pour  euîx  tous  et  pour  porter  leurs  bagues.  Puis  prin- 
drent  congié  de  leur  patron  et  le  payèrent  très  bien , 
dont  il  les  remercia.  Après  ce  que  deux  joursenàNaples 
se  furent  réfreschiz  ,  ilz  se  misdrent  à  chemin  vers  Rome. 
Quant  là  furent  arrivez  ,  ilz  vindrent  descendre  en  une 
hostellerie ,  où  de  Uoste  et  hostesse  furent  moult  bien 
receuz.  Puis  le  lendemain  matin  ^  vindrent  vers  le  père 
saint,  auquel  Gilion,  Gracyenne  et  Hertan  se  confes- 
sèrent et  leur  baillia  absoluciou  de  leurs  péchiez.  Puis 
dedans  l'église  saint  Pierre ,  où  on  fist  apprester  une 
grant  cuve  remplie  d'eaue,  en  laquelle  le  père  saint 
baptisa  la  belle  Gracyenne  et  Hertan ,  sans  ce  que  son 
nom  lui  feust  mué  ne  changié.  Mais  Hertan  eut  nom 
Henry  et  dist  l'escristure  où  le  livre  que  de  ce  fait 
mencion ,  que  une  heure  après  ce  que  Hertan  fu  bap- 
tisié,  il  moi  ut.  Dont  Giîion  Gracyenne  et  les  deux  filz 
Jehan  et  Gérard  furent  moult  doîans.  Si  le  firent  enterrer 
en  l'église  Saint  Pierre,  et  lui  firent  faire  son  service 
moult  notablement.  Après  la  mort  duquel  Hertan  et 
son  service  fait ,  Gilion  ayant  prins  congié  du  père  saint 
s'en  parti  de  Rome,  et  vindrent  à  chevaucher  par  Tos- 


2 1  %  GÏLION  DE  TR AS1GNYES. 

cane  et  Lombardie  tant  qu'ilz  vindrent  es  mons  de 
Monjou,  qu'ilz  passèrent  et  vindrent  en  Savoye  après 
en  Bourgoigne.  Puis  vindrent  en  Namur,  delà  entrè- 
rent en  Brabant.  Quant  là  furent  arrivez ,  Gilion  prinst 
ung  gentilhomme  de  sa  compaignie ,  lequel  il  avoit 
trouvé  en  chemin  au  venir  qu'il  avoit  fait  de  Borne.  Si 
l'envoya  vers  Trasignyes,  pour  noncier  sa  venue  à  ma- 
dame Marie  sa  femme.  Le  gentilhomme  désirant  faire 
service  à  Gilion,  hastivement  s'en  parti,  et  fist  tant  qu'il 
arriva  ou  chastel  de  Trasignyes.  Quant  là  fu  arrivé, 
comme  homme  saige  et  attrempé  ,  salua  la  dame  et  lui 
dist  qu'il  avoit  ouï  dire  que  ses  deux  filz  avoient  trouvé 
Gilion  leur  père ,  et  que  en  brief  temps  devoyent  retour- 
ner pardecà  ;  pas  ne  lui  voult  dire  que  par  Gilion  feust 
là  envoyé ,  pour  ce  que  autreffoiz  femmes  sont  mortes 
dejoye.  Quant  la  dame  entendi  le  messaige ,  elle  lui 
fist  moult  grant  chière  et  moult  diligemment  lui  encquist 
se  point  sçavoit  se  pardecà  mer  estoient.  L'escuier  res- 
pondi  que  non  ;  mais  bien  disoit  qu'il  avoit  veu  homme 
qui  à  eulx  avoit  parlé.  Ainsi  plus  de  trois  heures ,  laissa 
la  dame  en  ce  point  pensant  à  la  venue  de  son  mary  et 
de  ses  deux  filz,  puis  après  lui  dist  :  «  Madame  soyezcer- 
taine  et  seure  que  demain  après  disner  aurez  Gilion 
vostre  mary  et  vos  deux  enfans  en  ce  chastel  de  Trasi- 
gnyes .»«A  mon  ami ,  dist  la  dame ,  est  il  ainsi  comme  vous 
dites?»  «Madame,  dist  l'escuier, la  vérité  vous  ay  contée.  » 
Alors  de  la  grant  joye  que  la  dame  eut  elle  en  embrassa 
l'escuier,  et  lui  fist  moult  grant  chière.  Puis  fist  tendre 


G1LI0N  DE  TRASIGNYES.  213 

et  parer  son  hostel  et  envoya  quérir  les  chevaliers  et 
escuiers  ses  voisins  et  leurs  femmes  et  leurs  filles 
pour  l'accompagner  à  la  venue  de  son  mary.  Tous  y 
vindrent,  quant  par  elle  furent  mandez ,  ayans  grant 
liesse  au  cuer  des  nouvelles.  Quant  ce  vint  le  lendemain 
après  disner ,  Gilion  et  sa  compagnie  arrivèrent  ou 
chastel  de  Trasignyes.  Quant  là  furent  arrivez,  ilz  mis- 
dirent  pied  à  terre.  La  noble  dame  moult  noblement 
accompaigné  vint  au  devant  de  son  seigneur.  Lequel 
elle  prinst  entre  ses  bras  et  le  baisa  assez  de  foiz.  Puis 
la  noble  dame  vint  baisier  ses  deux  enfans ,  puis  baisa 
et  festoya  la  belle  Gracyenne.  Lesoupper  fut  prest  si 
s'assèyrent  à  table.  Gilion  s'asseyst  au  milieu  de  ses 
deux  femmes  et  fu  tout  le  soupper  servi  par  ses  deux 
filz.  Puis  quant  ce  vint  après  soupper,  et  qu'ilz  furent 
levez  de  table  moult  courtoisement,  Gilion  parla  à  dame 
Marie  sa  femme  et  lui  dist  :  «  Ma  trèschière  amye,  moi 
estant  pardelà  mer,  fu  rapporté  et  dit  par  ung  cheva- 
lier qui  se  nommoit  Amaury  que  vous  estiez  trespas- 
sée  et  morte  d'enflant.  Dont  pour  le  grant  doleur  que 
j'en  eu  à  souffrir ,  feys  veu  et  serment  de  non  jamais 
retorner  pardecà,  puisque  estiez  trespassée.  Si  me  re- 
mariay  pardela  à  ceste  noble  dame  que  véez  y  pré- 
sent,  laquelle  m'a  sauvé  la  vie.  Piecà  feusse  mort, 
s'elle  ne  feust.  A  Romme  l'ay  fait  baptisier.  A  toujours- 
mais  par  elle  serez  loyaument  servie ,  ne  jamais  nul 
jour,  tant  que  ou  corps  auray  la  vie,  n'auray  atouche- 
mentà  elle,  se  devant  elle  n'aliez'de  vie  à  trespas.  »  «Sire, 


2U  GILION  DE  TRASIGNYES. 

ce  dist  la  dame  de  Trasignyes ,  puisque  ainsi  est  que 
vous  dites  que  ceste  dame  avez  espousée ,  et  que  pat- 
elle avez  eu  sauve  la  vie,  jà  Dieu  ne  plaise  que  jamais 
avec  vous  j'aye  atouchement  ne  compaignie.  Àins  me 
vouldray  rendre  au  plaisir  de  nostre  seigneur  en  une 
abbay  de  nonnains,  et  tout  le  temps  de  ma  vie  prieray 
Dieu  pour  vous,  b  «  Dame,  ce  dist  Gracyenne;  jà  Dieu  ne 
plaise  que  jà  jour  de  ma  vie,  vous  face  tort  de  vostre 
loyal  seigneur.  »  Si  furent  les  dames  tout  d'un  consen- 
tement et  d'un  accord,  que  toutes  deux  le  lendemain 
se  rendirent  et  misdrent  à  servire  Dieu  en  l'abbaye  de 
l'Olive,  où  elles  demeurèrent  tout  le  temps  de  leur  vie 
sans  en  ysser.  Et  d'autre  part,  Gilion  de  Trasignyes, 
par  le  consentement  du  conte  de  Haynnau  et  des  ba- 
rons ,  depparti  et  donna  à  ses  deux  enffans  toutes  ses 
terres  et  seigneuries.  Puis ,  se  parti  de  Trasignyes  et 
s'en  aia  à  l'abbaye  de  Cambron,  servir  nostre  seigneur 
ouquel  lieu,  par  plusieurs  fois,  le  conte  de  Haynnau  et 
les  barons  ses  païens  et  amis  le  vindrent  revisiter,  eux 
esmerveiîlans  des  aventures  qu'il  avait  eues  en  son 
temps.  En  cellui  an  mes  mes  morurent  les  deux  dames 
femmes  de  Gilion  de  Trasignyes  et  dist  l'istoire  que 
après  leur  mort,  Gilion  fist  lever  trois  tumbes  en  la 
chapelle  de  Herîemont,  dont  l'une  esleu  pour  lui  et 
voult  ecessir  ou  milieu  de  ses  deux  femmes.  Moult  bien 
renta  la  chappelie ,  afin  que  à  tous  joursmais ,  on  y 
priast  pour  lui  et  pour  ses  deux  dames  ses  femmes  et 
espouses,  Ung  an  après  ou  environ  le  trespas  d'elles, 


GIL10N  DE  TRASIGNYES.  215 

vint  un  messagier  de  par  le  souldan  qui  envoya  quérir 
Gilion  pour  ce  que  après  ce  que  plusieurs  roys  sarra- 
sins sçeurent  pour  vérité  que  Gilion  estoit  depparti,  ilz 
esmeurent  grant  guerre  au  souldan ,  pourquoy  hasti- 
vement,  comme  vous  ayez,  le  souldan  l'envoya  quérir. 
Pourquoy  Gilion  jura  et  fist  serment  que  il  le  iroit  se- 
courir et  que  plus  beau  service  ne  pourroit  faire  à  Dieu, 
que  destruire  et  mettre  mort  ceulx  qui  en  luy  ne  sont 
croyans.  Si  s'appresta  et  vint  à  Trasignyes  prinst  or  et 
argent  pour  ses  despens  faire,  et  s'en  parti  lui  vie.  Ses 
enfans  le  convoyèrent,  puis  tout  en  plourant  prindrent 
congié  de  lui.  Gilion  s'exploicta  tant  par  ses  journées, 
tant  par  terre  que  par  mer,  qu'il  vint  et  arriva  en  Ba- 
bilonne  où  du  souldan  fut  receu  à  grant  joie. 

Il  maintint  la  guerre  du  souldan  en  tele  manière  qu'il 
subjuga  et  mist  en  l'obéissance  du  souldan  tous  ses  enne- 
mis. Mais  en  une  bataille  fut  navré  d'une  moult  grant 
playe,  pourquoy  il  le  convint  aliter.  Et  pour  celui  veant 
que  à  sa  fin  venoit  et  que  impossible  lui  estoit  de  res- 
chapper,  requist  au  souldan  moult  instaument,  que 
après  son  trépas  son  cuer  feust  osté  de  son  corps  et 
porté  à  Trasignyes  et  en  la  tumbe  que  pour  lui  estoit 
faicte,  séant  ou  milieu  de  ses  deux  femmes.  Le  souldan 
tout  en  plourant  lui  promist  de  ainsi  le  faire.  Laquelle 
chose  il  feist  et  fu  son  cuer  apporté  et  mis  en  la  tumbe 
que  pour  lui  avoit  faict  faire.  Et  cy  fine  la  vraye  histoire 
du  preu  Gilion  de  Trasignyes;  duquel  qui  plus  au  vray 
en  vouldra  savoir ,  si  voise  en  l'abbaye  de  l'Olive ,  où 


216  GILION  DE  TRASIGNYES. 

son  cuer  gist  entre  les  tumbes  de  ses  deux  femmes  aus- 
quelz  Dieu  face  mercy. 


Amen, 


28 


GLOSSAIRE. 


asertes,  certainement, cer-  ! 
tes. 

actrait  ,  d'ac traire,  atraire, 
altraire  ;  attirer,  exciter,  pré- 
parer :  attrahere  :  de  là  le  sub- 
stantif attraits.  Actraire  à  sa 
cordelle,  P.  2-4,  {corde,  cor  délie, 
attache  )  mettre  de  son  parti. 

adouber,  accommoder,  bou- 
cher, radouber,  ajuster,  or- 
ner, parer,  habiller,  armer 
des  vêtements  et  armes  de  la 
chevalerie  :  Adaptare. 

advertin,  caprice,  boutade, 
fantaisie. 

ainçois ,  ainçoys  5  volontiers, 
aussi- tôt,  avant,  avant  que, 
mais,  plutôt,  en  attendant,  au- 
paravant ,  d'abord ,  au  con- 
traire ;  antequam. 

ains,  adv.  mais,  jamais,  au- 
paravant, plus,  plutôt.  Ce  mot 
vient  du  latin  ante  ,  dont  les 
Italiens  ont  fait  antis  et  anzi 3 
les  Espagnols  antes,  les  Picards 
einchieux  et  ancheux. 


A 

affoller  ,  affoliev  ;  blesser 
le  cœur,  devenir  presque  fou 
d'amour ,  rendre  passionné , 
perdre  l'esprit.  Ce  mot  signifie 
ici,  p.  61.  blesser  de  manière 
à  ne  pouvoir  parfaitement 
guérir  :  en  bas.  lat.  affolare 
Les  lois  punissaient  bien  plus 
sévèrement  ceux  qui  affolaient 
que  ceux  qui  blessaient. 

amander,  profiter,  corriger, 
améliorer*  emendare. 

amble,  amble e ;  enlèvement 
de  force,  marche,  petit  pas 
d'un  cheval;  ambulatio  :  palefroi 
qui  allait  l3 amble 3  p.  17  c.  à.  d. 
qui  avait  bonne  allure. 

année,   anneau,  bague. 

aorner,  adorner;  du  latin 
adornare ,  orner. 

apoyer  (  s'  ),  s'appuyer. 

appencer  (s'),  s'imaginer, 
se  mettre  en  tête. 

araisonner,  araisner  j  parler 
raison  ,  faire  rendre  compte , 
entretenir ,  dialoguer ,  haran- 


220 


B 


guer  ;  en  bas.  lat.  arajare  ;  Bar- 
bezan  le  croit  composé  du 
verbe  ratiocinari. 

arder  ,  ardoir  ,  ardoire ,  ar- 
dre; brûler,  briller,  rougir  ; 
de  ardere. 

arm 01  s  ,  hamoise  ,  harneux  ,* 
armure  complète,  ornement; 
meubles  et  ustensiles  de  mé- 
nage ;  bagage ,  outils  ;  en  bas. 
lat.  harnesium. 

arram  ,  parait  être  un  vieil 
accusatif  à?Arras,h  la  manière 
des  Latins. 

attrempement,  modérément, 
tranquillement  :  temperanter. 

aulter,  aultre ,  autre,  de 
alter. 

autour  ,  oiseau  de  proie. 

avaller,  descendre,  dimi- 
nuer, écouler ,  abaisser,  laisser 
tomber ,  mettre  à  sec ,  mettre 
bas,  accoucher;  advaïlem,  en 
basse  lat.  avallare.  En  France 
les  habitants  des  Pays-Bas 
étaient  désignés  sous  le  nom 
ftAvalois. 


B. 


bailler,  baïllier;  donner, 
prêter,  porter  :  bajulare. 

baguer  ,  emballer ,  faire  des 
paquets  :  (  de  bacca  ?). 

ban,  territoire  d'une  sei- 
gneurie; proclamation,  con- 
seil de  gens  de  guerre ,  cri  pu- 
blic ,  appel  fait  par  le  roi  à  sa 
noblesse  d'aller  à  la  guerre; 
défense ,  ordonnance,  édit  ;  en 


bas.  lat.  bannum.  Il  signifie 
aussi  peine,  punition,  exil, 
bannissement. 

bassinet  ,  chapeau  de  fer,  en 
forme  de  bassine ,  qu'  un  cer- 
tain nombre  de  soldats  por- 
taient ;  de  bassinus. 

bernaige  ,  bernage ,  train , 
équipage  d'un  grand  seigneur , 
assemblée  de  barons. 

bestial  ,  bestiaire ,  livre  ou 
traité  des  animaux.  Guillaume 
de  Normandie  mit  en  rimes , 
en  1212,  le  bestiaire  ou  l'his- 
toire des  animaux  moralisée. 

bourde  ,  fausseté ,  plaisante- 
rie, mensonge ,  sornette. 

bouter,  mettre,  presser,  pous- 
ser. 

brocher,  avancer,  piquer 
un  cheval  avec  des  éperons; 
broches  ,  brochettes  ,  éperons. 


C. 


canonnière  ,  page  187  ,  réu- 
nion de  chanoines,  du  mot 
canonicus  ;  de  Saint-Bertran , 
sans  doute  de  St. -Berlin  , 
célèbre  abbaye  de  St.-Omer. 

chappe,  cage. 

chartre  ,  châtre;  prison ,  de 
carcer. 

chault  (il  ne  me)  :  il  ne 
m'importe;  du  verbe  chaloir, 
prendre  soin,  se  soucier;  ca- 
ïere. 

chevance  ,  bien ,  faculté ,  hé- 
ritage, possession;  ruse,  expé- 


D 


E 


221 


rience,  richesse,  bonne  for- 
tune :  faire  chevance,  amasser 
des  richesses. 

chevaucheur  ,  chevauchier  ; 
cavalier ,  écuyer ,  courrier , 
homme  qui  monte  un  cheval. 

chévir  ,  sévir  se  venger. 

cocte  ,  cotte  ,  petit  manteau 
qui  ne  descendait  que  jus- 
qu'au nombril. 

cokjoyer,  se  réjouir  ensem- 
ble ;  congaudere. 

contiennement  ,  contenance, 
extérieur,  physique  :  continere. 

cocar  ,  lâche  ,  poltron  ;  de 
coûe,  cauda ,  parce  que  les 
animaux  qui  craignent,  por- 
tent la  queue  entre  les  jambes. 

coclpe  ,  faute  :  culpa. 

couvint,  covint,  convint, 
de  couvenir,  promettre,  assu- 
rer un  pacte ,  faire  un  traité  , 
une  condition  :  Convenire. 

coy,  coye  ;  tranquille,  ferme, 
paisible,  calme.  De  pied  coy , 
de  pied  ferme  :  quietus.  De  là 
coyement,  tranquillement. 

cuider,  penser  ,  croire,  s'i- 
maginer, présumer,  se  per- 
suader, être  d'avis;   cogitare. 

D. 

défouler,  deffouler ;  mépri- 
ser, opprimer,fouleraux  pieds. 

descokfire  :  ruiner,  défaire, 
détruire  entièrement  l'enne- 
mi :  diseonficere. 

dessirer,  déchirer. 

destourber,  troubler. 


destranchier  ,  destrancher  ; 
couper  par  morceaux,  tran- 
cher. 

destravée,  enfoncée,  percée. 

destourbier  ,  embarras,  em- 
pêchement, inquiétude;  de 
disturbium ,  troub  1  e . 

destrier  ,  dextrier  ?*  cheval 
de  main  et  de  bataille  propre 
à  un  homme  d'armes ,  cheval 
dressé  au  manège  pour  les 
maitres  qui  s'en  servaient  aux 
fêtes  ,  aux  joutes,  aux  tournois 
et  à  l'armée  ;  dextrarius ,  dex- 
tralis ,  parce  qu'on  le  menait 
en  main  :  il  était  opposé  à  pa- 
lefroi ,  cheval  de  parade. 

diviser,  deviser,  stipuler, 
convenir  par  écrit;  discourir, 
causer ,  jurer,  réciter,  parta- 
ger, exprimer:  dividere. 

dodbter,  craindre,  redouter, 
soupçonner  ;  dubitare. 


E. 


efforcement  ,  effort ,  bra- 
voure ,  violence,  viol. 

embler,  enlever. 

bmbler  (s'),  s'esquiver,  se 
soustraire,  s'enfuir;  se  déro- 
ber, se  sauver  :  involare  ;  et, 
selon  Ducange,  de  la  bas.  lat. 
inbladare. 

emcombrier,  encombrier  ;  en- 
combrement, dommage,  perte, 
malheur;  de  combrus. 

empererie,  empereris  ;  impé- 
ratrice. 

emprandre  ,  entreprendre. 


E 


encleurent,  enfermèrent;  de 
encloir  ,  enclore  ;  includere. 

engin  ,  engein ,  engig,  engien  ; 
esprit ,  volonté ,  génie ,  inven- 
tion ,  découverte,  art,  indus- 
trie ;  machine  de  guerre  ;  inge- 
nium.  De  là  ingénieur.  Mal  en- 
gin, ruse ,  mauvais  projet ,  de 
?nalum  ingenium. 

euquis,  fenquis;  de  enquerre, 
enquérir,  s'informer. 

entalenté,  disposé ,  em- 
pressé,  résolu,  qui  a  bonne 
volonté. 

es,  ez  ;  la  préposition  en, 
dans;  voici,  ecce. 

eschever,  fuir,  craindre, 
esquiver,  éviter. 

esbahir(s'),  s'étonner. 

esratir  (  s'  ) ,  s'esbaudier , 
s'esbanoyer ,  s'esbannier  ;  s'a- 
muser,  se  récréer,  se  réjouir. 

ESBATTEMENT,   paSSe-tempS, 

délassement. 

eschatz,  eschecs  ;  jouer  aux 
échecs. 

eschielle  ,  eschelh  ;  esca- 
dron ,  corps  d'armée  rangé  en 
bataille ,  armée. 

ESCORiDiT  ,  d'escondire,  escon- 
dre ,  esconduire  ;  empêcher, 
arrêter,  défendre ,  contredire, 
se  défendre,  s'excuser.  Que  vous 
n'en  soyez  escondit  p.  15  ,  que 
vous  ne  vous  en  excusiez  pas. 

esmayer  (  s'  ) ,  s'esmaier;  s'é- 
tonner, s'ébahir,  s'émerveil- 
ler, se  fâcher;  mirari. 

espie,  espion,  surveillant  : 
inspicere ,  aspicere. 


espieu,  pieu,  gros  bâton, 
massue. 

estobr  ,  estourmie  ;  combat , 
joute,  tournois,  choc,  mêlée  : 
exturbatio. 

estrief,  estrif,  estris  ;  que- 
relle ,  combat,  différent ,  mê- 
lée, discussion,  dispute,  con- 
testation ;  strepitus  :  il  se  dit 
aussi  pour  peine,  chagrin, 
contrainte. 

esvekter  (  s'  ) ,  se  donner  du 
vent,  de  l'air,  respirer  :  venlus. 

exiller,  essiller,  essillier  ; 
ravager,  détruire,  briser,  ban- 
nir ;  mettre  en  pièces,  de  exilis. 

extains  ,  éteints. 


F. 


fauldroient  ,  manqueraient, 
du  verbe  faillir. 

férir  ,  frapper  :  ferire. 

tillovl  ,  filleux  ;  filleul,  en- 
fant que  l'on  tient  sur  les  fonds 
du  baptême  :  filiolus. 

tirer,  fineir;  achever,  termi- 
ner, compléter,  finir,  mourir, 
détruire,  cesser,  user,  trouver, 
finire  ;  en  bas.  lat.  finare.  Fi- 
ner  de  V argent;  en  trouver  :  de 
là  finance,  usure,  intérêt, 
somme  d'argent. 

foisonner,  du  substantif/bis- 
son  ou  foison ,  instrument  à  la- 
bourer la  terre  à  la  main, 
houe,  pèle;  de  là  sans  doute 
foisonner,  remuer  à  la  pelle  ; 
à  foison ,  en  grande  quantité. 


223 


forche,  force  ;  fourche ,  ins- 
trument fourchu  ',/urca. 
forment,  fortement. 


G. 


gabber  ,  gober,  gabeler  ;  rail- 
ler, se  moquer  j  d'où  galerie, 
dérision,  moquerie;  cavïllari; 
en  ital .  gabbar. 

gauchir  ,  ganchir,  chercher 
à  fuir,  s'échapper,  se  détour- 
ner, s'esquiver;  donner  à  gau- 
che. 

gies,  giet,  gietz  ;  lien,  lacs , 
filet,  attache,  courroie  pour 
attacher  les  oiseaux  de  proie; 
jet;  jactus. 

grauvgneur,  grangneur,  grain- 
dre,  etc;  plus  grand,  de  gran- 
dior  ;  ces  mots  plus  communé- 
ment se  prennent ,  non  dans 
une  idée  de  grandeur,  mais 
de  convenance ,  de  mérite ,  de 
prix. 

grant  ,  pag.  10-4,  grandeur , 
granditas, 

gramment,  grandement,long- 
temps.  Ce  mot  est  encore  en 
usage  en  Picardie. 

grever,  griever;  chagriner, 
tourmenter,  inquiéter,  incom- 
moder, affliger,  nuir  :  gravare. 

guerdonner  ,  guerre donner  ; 
récompenser,  faire  un  présent. 

H. 

hault  ,  contre  hault ,  page 
178,  la  tête  en  bas. 


herre  ,  hère,  camp  ,  armée , 
train,  équipage  ;  de  l'allemand 
herr. 

heurter  ,  selon  Barbazan, 
ce  mot  vient  deHortari;  de  là 
heurt,  signifie ,  choc  ,  combat, 
dispute  :  le  souldan  en  heurta 
à  sa  dent,  c'est-à-dire ,  le  sou- 
dan  le  provoqua  en  appuyant 
l'ongle  du  pouce  droit  sur  la 
dent,coutume  encore  suivie  en 
certaines  villes  d'Europe  par 
les  gens  du  peuple  dans  leurs 
querelles. 

hoir,  héritier;  hœres. 

hoquetom,  hocqueton  ;  espèce 
de  chemisette  courte,  cotte 
d'armes ,  espèce  de  tunique. 


1. 


iLLECQUES,là,  en  cet  endroit  : 
illic. 

itel  ,  iteil;  au  plur.  iteux  , 
itieux,  itex9  itiex  ;  tel ,  sembla- 
ble, le  même,  de  même  :  talis. 


J. 


ja  ,  déjà. 

jouster,  jouter,  lutter,  com- 
battre; joindre ,  approcher; 
juxtà. 

joyel  ,  joyau ,  bijou. 

jus  ,  à  bas ,  en  bas ,  à  terre , 
dessous  ;  dejusum,  pour  deor- 
sùm.  Ruer  jus,  geter  jus ,  jeter 
en  bas,  jeter  par  terre;  met- 
tre jus ,  quitter,  abandonner; 
terrasser,  faire  mourir. 


224 


0 


latterres  ,  latte  ,  employé 
pour  épée. 

lerrer  ,  Terrier,  lerreir;  lais- 
ser, abandonner,  quitter  ;  lu- 
xare  ,  linquere. 

liemewt  ,  joyeusement ,  avec 
plaisir,  gaiement  :  lœte. 

lottrieh,  pour  Lothrich,  Lo- 
thier  ;  on  sait  que  ce  nom  dé- 
rive de  Lotharius ,  Lothaire  et 
de  l'ancien  mot  teutonique 
rich ,  royaume. 


M. 


malotjstru  ,  malaastru ,  mal 
appris ,  imprudent  ;  Borel  fait 
venir  ce  mot  de  mala  astra  , 
mauvais  astres,  né  sous  une 
mauvaise  étoile  ;  Duchat  et 
Ménage  le  dérivent,  le  premier 
de  maie  astructus  et  le  second 
de  maie  instructus. 

marry,  mar?H,  chagrin,  af- 
fligé, qui  a  du  regret  d'avoir 
fait  une  chose  :  mœrens. 

mercier,  merchier ;  remer- 
cier, rendre  grâce;  de  mise- 
rescere  ,•  et  payer,  s'acquitter; 
merere. 

meschent  ,  du  verbe  méchoir , 
arriver  mal. 

mespriîss  ,  de  mesprendre  ; 
tomber  en  faute ,  pécher  ,  mal 
traiter,  offenser;  maie  appre- 
hendere. 

mesprison  ,  mépris. 

mestier  ,  besoin ,  nécessaire, 
utile  ;  service ,  emploi ,  ministe- 
rium. 


mestrise  ,  mes  trie,  science, 
art,  savoir,  lumières;  domi- 
nation ,  maitrise  ;  magisterium: 
en  bas.  lat.  mestera. 

mie,  mièz  ;  pas,  point,  non.  Ce 
mot  est  encore  en  usage  dans 
le  nord  de  la  France ,  et  dans 
le  pays  wallon ,  en  Belgique. 

mire  ,  mirre  }  myre ,  chirur- 
gien ,  médecin  non  consultant 
qui  travaillait  aussi  de  la  main. 

moult  .  beaucoup ,  plusieurs, 
grand  nombre ,  fort  :  du  lat. 
multum. 

muast,  de   muer,    changer. 

munssoit,  de  munssier ,  mû- 
rier y  muchier ,  mucer  ;  cacher , 
ensevelir  ,  changer ,  couvrir  ; 
amicire. 

N. 

naiger  ,  nager ,  naviguer; 

navré  ,  nauvrê ,  navray  : 
blessé,  balafré,  atteint  d'un 
coup;  vulneratus. 

nef  ,  vaisseau ,  bâtiment  :  na- 
vis. 

nenny  ,  neni ,  nani ;  non,  ja- 
mais ;  nenu,non.  Selon  M.  Huet, 
ce  mot  vient  de  ne~hilum ,  pour 
nihïlum. 

nouvelles,  nouvelle;  mander 
nouvelle e ,  faire  prendre  des 
informations. 

nulli,  nuls,  aucuns;   nulli. 


0. 


occir,  occere,  occcire,  occier , 


R 


225 


assommer ,  assassiner  ,  tuer , 
massacrer  :  occidere. 

occision,  massacre. 

oncques  mais,  onques  mes, 
ci-devant ,  avant ,  auparavant , 
jamais:  unquam. 

ordonner  ,  préparer  ,  dispo- 
ser ,  mettre  en  ordre  :  ordinare. 

orlé,  ourlé  ;  bordé,  garni: 
ora. 

ost  ,  armée ,  camp  ,  guerre , 
expédition  militaire ,  service 
que  le  vassal  doit  à  son  sei- 
gneur; il  signifie  aussi  maison, 
hôtel,  à'hospitium. 

ottroyer  ,  octroyer ,  accor- 
der, permettre ,  consentir  :  auc- 
torisare. 

ou,  au,  aie;  venir  ou  pais; 
ou  milieu  ,  au  milieu. 

ouvrer,  travailler,  opérer 
agir,  se  conduire  :  operare. 

ouyoit  ,  entendait,  écoutait, 
duv.  ouyr,  oyr:  audire. 

oysel,  oiseau. 


paour  ,  paoure,  paor,  pavour, 
pêor,  péour^QMYj  crainte,  épou- 
vante: pavor.  Paour ,  paoure  , 
paovre,  poure,  pouvre ,  signifie, 
pauvre,  indigent,  et  vient  alors 
de  pauper. 

par  ,  pair ,  égal  ;  par,  paris  ; 
en  bas  bret.  par. 

piesse  ,  piesce ,  espace  de 
temps. 

piéça  ,  pièce ,   temps,   long- 


temps, depuis   longtemps;  de 
spatium. 

pl amer  ,  plein  ,  entier. 

plainer,  caresser  avec  la 
main. 

pl  au»  pié  ,  tenir  plain  piè , 
être  souverain  maitre. 

pleiges,  plege  ,  plaige  ;  gage, 
caution,  sûreté. 

poinctcré  ,  peinturé ,  de  pin- 
gere  ,  poindre  ,  peindre ,  pic- 
tura  ,  peinture. 

point,  moment  de  point;  dans 
ce  moment,  maintenant. 

preudon,  preud' homme,  preu 
domine,  preudons,  prodom,  hom 
me  sage  et  prudent,  homme 
d'expérience  et  de  savoir,  de 
prudens  homo. 

prochas,  porchaz  ;  poursuite 
entreprise,  dessein,  intrigue 
proquassatio. 

proesse  ,  proece,  courages 
fait  d'armes. 


querre  ,  quérir  ,  quérer,  qué- 
rir ;  chercher,  demander,  cou- 
rir après;  quœrere. 


R. 


rahantevoir,  faire  ressou- 
venir, rappeler. 

ramponner,  rampodner,  ram- 
posner ,  ramproner  :  railler ,  se 
moquer,  blâmer, insulter,  cor- 
riger. 


R 


ravaller  ,  descendre  au- 
delà  ,  passer  le  but. 

ravisé,vu,  regardé,  examiné. 

rechaiveries,  receveriez,  du 
verbe  reclievoir. 

recreuz  ,  lâches ,  poltrons , 
négligents ,  paresseux  ;  fati- 
gués; de  recroire,  lasser  ,  dé- 
goûter. 

recrand,  recrand-,  fatigué  , 
épuisé,  las. 

recorder  :  rappeler,  faire 
ressouvenir  ,  rapporter  ;  par- 
ler ,  enseigner ,  conter  :  recor- 
dari. 

REDRESSIER  (û»),  p.  113,lors- 

que  son  filleul  se  redressa ,  se 
releva. 

réfection  ,  restauration ,  ré- 
tablissement. 

refraignit  {se),  de  :  reffrain- 
gner,refraingner,  refréner:  s'ar- 
rêter, mettre  un  frein,  répri- 
mer :  refrœnare. 

relanquer,  relenquer ,  quit- 
ter,   abandonner:   relinquere. 

rememrrer  (se),  se  rappeler, 
se  ressouvenir  :  remembrance  , 
souvenir, 

rénover,  renoier;  renier, 
abjurer,    renoncer:   renegare. 

rescoure  ,  secourir,  dégager. 

reppite  ,  respitè  ,  sauvé ,  ga- 
ranti ,  échappé,  respire  ,  res- 
piter,  différer ,  donner  du  res- 
pit,  du  délai ,  retarder  ;  tirer 
d'un  danger. 

resorti  ,  p,  72,  mis  en  fuite, 
chassé  :  ce  verbe  semble  ici 
employé  activement. 


retraire  ,  retrere ,  retirer , 
raconter ,  rapporter ,  aban- 
donner ,  exposer  :  retrahere. 


S. 


sasine  ,  saisine  ;  possession , 
puissance,  jouissance;  saisie, 
nantissement ,  acquisition. 

seigner  [se  ),  se  signer,  faire 
le  signe  de  la  croix. 

se  :  si ,  s'il ,  son ,  sa ,  ses  :  se 
dont ,  se  non ,  sinon ,  aussi  ne. 

semons,  semonces;  semoncer, 
avertir ^  sommer,  inviter  :  sub- 
monere. 

simplece,  simplicité,  peu 
d'habileté. 

soef  ,  souefvement  ;  douce- 
ment, agréablement  :  suaviter. 

sommier,  bête  de  somme, 
cheval. 

souldoiers  ,  soudoyours ,  sou- 
dartsy  soldats  étrangers  à  la 
solde  d'une  ville,  d'un  état  : 
solidatus, 

souldre  ;  paraitre  ,  sortir 
comme  une  fontaine ,  se  lever, 
prendre  l'essor. 


T. 


talant  ,  tallant,  t allant ,  ta- 
lant ,  talanz  ;  amour ,  plaisir , 
besoin ,  désir,  bonne  volonté , 
bonne  disposition,  résolution, 
envie  de  bien  faire ,  empresse- 
ment ,  affection  du  cœur;  c'est 
aussi  le  contraire,  lorsqu'il  est 
précédé  du  mot  mal. 


227 


tant  ,  à  tant  :  alors ,  pour 
lors. 

tausses,  du  verbe  tausser , 
tauxer  :  taxer  ,  fixer ,  évaluer , 
estimer,  apprécier  ;  taxare.  p. 
•42,  si  la  tausses  a  vostre  voulen- 
té ,  ainsi  taxez  la  (la  rançon) 
à  votre  volonté. 

tempter  ,  tenter  s'efforcer 
de  séduire  :  tentare. 

tendre  ,  tenir. 

tenement,  chose  que  l'on 
lient ,  qui  est  en  sa  puissance, 
l'action  de  tenir  fief,  domaine, 
terres ,  biens,  héritage. 

tref  ,  treefs ,  irez  ;  poutre, 
solive,  trabs;  attirail  de  guerre, 
pavillon ,  tente. 

tollcremt,  enlevèrent,  de 
tôlier,  tolir ,  tollir  ,  oter,  ravir, 
usurper  ;  effacer  ,  exercer  des 
concussions  ,  annuler  ,  anéan- 
tir ,  détruire. 

truaige  ,  image  }  treuage  , 
tru  ;  impôt,  subsidium  ,  trïbu- 
tum;  ce  qu'on  paie  pour  sa 
bienvenue  ;  prison  ,  servitude, 
esclavage,  otage.  Estre  en  ima- 
ge :  être  en  prison. 


tri;  aa  dise  ,  truandie;  vie  mi- 
sérable ,  action  de  mendier  ; 
imposture ,  mensonge.  Truand, 
mendiant ,  gueux ,  coquin. 


V. 


vergoi\'gaer,  vergonder;  abu- 
ser, ravir  l'honneur ,  deshono- 
rer ,  couvrir  de  honte  et  d'in- 
famie. De  là  vergogne  ?  honte 
pudeur,  retenue:   verecundta. 

vespre  ,  soir  :  vespera. 

vitaille,  victuaille-j  vivres, 
aliments ,  provisions  de  tout 
ce  qui  est  nécessaire  à  la  vie  ; 
vie  i  us. 

voiser  ,  aller ,  courir ,  mar- 
cher de  vadere  ;  d'où  certains 
temps  du  verbe  aller ,  je  vais. 


U. 

ris,  huis;  porte. 

Y. 

yssir  ,  issir  ,  essir  ,  exir  ,  us- 
cir  y  sortir  ,  s'en  aller ,  partir  : 
exire. 


ERRATA- 


P.    103.    Ne  fe    saignaient }  lisez  ne  se  faignaient?   ne    fai- 
gnaient  pas,  ne  se  cachaient  pas  de,  etc. 
P.  113.    monaisne ,  lisez ,  mon  aisnè. 


BAUDOYN, 

CONTE  DE  FLANDRE  ; 

SUIVI    »E    FB.AGKEIITS 

DU  ROMAN  DE  TBASïGNYES. 

PUBLIÉ    PA.B 

MSB.  €.  $.  Serrure,  professeur,  et  X  tiotôtn , 
btbltotljécatre,  à  l'umuershé  î>e  ©anîï» 


BRUXELLES^ 

CHEZ    BERTHOT    ET    PERICHON. 


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Neutralizing  agent:  Magnésium  Oxide 
"'"■   '     Treatment  Date:  Jan.  2008 


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